Adrian Johnatans, catcheur

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La Suisse, ses montagnes, ses lacs et ses catcheurs… D’un côté, il y a la toute-puissante WWE que Wikipédia présente comme : “la plus grande entreprise de catch au monde, atteignant 15 millions de téléspectateurs cumulés par semaine aux États-Unis et diffusant ses émissions dans une trentaine de langues dans plus de 145 pays”. De l’autre côté, loin des lumières de la surexposition médiatique, il y a des initiatives plus locales portées par des passionnés. Adrian Johnatans, aussi connu sous le nom de The British Stallion, est l’un d’eux. Il a monté il y a quelques années la Swiss Power Wrestling, une fédération de catch Suisse. Il organise les événements et forme la relève. C’est d’ailleurs lors d’un entraînement que les photos illustrant cette interview ont été prises. La sueur, la violence et la fatigue sont réelles. Pour avoir une chance d’un jour monter sur le ring, il faut s’entraîner, il n’y a pas de détours possibles. D’ailleurs Adrian parle sans détour, même quand il s’agit de répondre à cette remarque qui vous trotte dans la tête depuis que vous avez commencé à lire : mais le catch c’est truqué !      

 

Raphael : Comment es-tu devenu catcheur ?

Adrian Johnatans : J’ai vécu en Angleterre quand j’étais petit. Le catch y était très populaire. Il y a là-bas, depuis une centaine d’année, une histoire du catch, différente de celle des Etats-Unis. C’est très établi. Les écoles de catch, encore aujourd’hui, sont nombreuses. C’est comme ça que j’ai eu accès à une formation.

En venant en Suisse, j’ai vu que les gens ne connaissaient pas, alors que le catch c’était mon truc. C’était une manière de m’identifier à quelque chose. Ça c’est développé pendant mon adolescence puis après, petit à petit, c’est devenu mon métier.

 

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Aujourd’hui, comment est-ce que tu vis le catch ?

Je m’entraîne à la salle de sport. Je soulève des poids 5 à 6 fois par semaine. Je fais beaucoup d’entraînement de cardio pour garder la forme, même quand je suis dans des périodes avec peu de matchs.

Je suis responsable d’énormément de choses par rapport au catch suisse. Je fais beaucoup de paperasse, d’organisation… Tout cela prend un temps considérable.

Il y a aussi le côté artiste. Je fonctionne comme un intermittent du spectacle. Je suis en contact avec des promoteurs. Je négocie ma paie. Je me tape des heures de route et je vais catcher.

 

Tu n’es pas juste un organisateur. Tu es aussi sur le ring sous le nom de The British Stallion.

Avant tout, je suis catcheur. Je me suis retrouvé à organiser des événements parce qu’il n’y avait personne d’autre pour le faire. The British Stallion, c’est mon fond de commerce. Sur les douze dernières années, je me suis vraiment concentré là-dessus.

 

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Tu  as créé en Suisse la SPW, Swiss Power Wrestling. C’est une fédération de catch. Peux-tu nous en parler ?

La SPW, aujourd’hui, c’est vraiment une fédération liée à des clubs. A l’origine, c’était un petit club de catch que j’ai fondé pour former des gens. Ensuite ça a pris de l’ampleur. Des gens sont venus d’autres cantons. Nous avons donc essayé de faire les choses un peu plus sérieusement. J’ai été l’étincelle de départ pour lancer le mouvement. Après d’autres gens ont pris le relais localement. Moi je ne voulais pas faire que ça. Avec le temps, c’est devenu une vraie fédération sportive.

 

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Quelles sont les actions et axes de développement de la SPW ?

On fédère des clubs qui forment les gens. Moi par exemple, je gère le club lausannois de la SPW. Je forme des gens au catch. En plus, ici à Lausanne, je m’occupe également du recrutement. Les gens des autres clubs qui veulent catcher à la SPW doivent passer chez moi. Je décide si je les sélectionne pour des matchs. Il y a donc aussi tout l’aspect production de spectacles. C’est géré par SPW Production, qui est une entité différente de la fédération.

Avec la fédération, nous essayons de donner des standards. Nous essayons d’éviter que des gens non-formés décident de créer une association de catcheurs, achètent un ring et commencent à jouer dessus. Notre voulons donner une image professionnelle du catch en Suisse.

 

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Je reviens sur les cours. Qu’est-ce qu’on y apprend ?

Une formation de catch est une formation professionnelle. Il n’y a pas de meilleur moyen de décrire le catch qu’en tant que métier. En anglais, on dit que c’est un « craft », c’est-à-dire un art artisanal. Le catch nécessite un apprentissage. Si quelqu’un vient juste une fois, comme ça, à un cours, il va voir des activités sportives. Il va voir les élèves apprendre à chuter, apprendre des clés, des prises… Derrière, sur le long terme, les élèves vont apprendre à travailler sur un ring. Le catch est un milieu très fermé. Les élèves apprendront petit-à-petit les règles du métier, ce qui se passe derrière, les choses à faire, les choses à ne pas faire, l’histoire… Nous essayons de les former au monde professionnel pour pouvoir ensuite les envoyer sur le circuit international.

 

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D’après ce que tu me dis, les gens viennent pour pouvoir monter sur le ring devant un public, se créer un personnage… Ils ne viennent pas juste pour se maintenir en forme ?

En Suisse, il n’y a pas de culture du catch. Il y a donc beaucoup de gens qui viennent simplement parce qu’ils ne savent pas quoi faire de leur dimanche après-midi. Ils se disent que comme c’est du catch, personne ne va rien leur dire. Ils se disent que ce n’est pas comme dans un club de foot où le coach va être là pour donner des ordres. En général, nous essayons de filtrer ces gens là et de les pousser vers la sortie. Ça peut paraître méchant, mais c’est une manière de protéger le milieu. Nous sommes donc très sélectifs. Nous cherchons des gens qui veulent se faire former professionnellement. Il faut aussi être réaliste. Nous savons que tout le monde n’arrivera pas à en vivre, mais ils doivent avoir cette envie d’atteindre un niveau professionnel.

Dans le milieu, nous n’acceptons simplement pas les gens qui sont là pour jouer. Ils font les choses à moitié. C’est du mauvais business. Ils vont être d’accord pour catcher gratuitement. Les promoteurs vont donc baisser les prix.

 

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Tu parles des professionnels. La plupart des gens, quand on parle de catcheurs professionnels, ils vont penser aux catcheurs de la WWE. Quelle est la réalité des catcheurs en Suisse ?

Si on veut simplement vivre en faisant des matchs, il est absolument nécessaire d’avoir un plan de secours. C’est vrai aussi pour quelqu’un qui a réussi aux Etats-Unis et qui gagne un million par an. Tout le monde a un métier de jour, un métier de survie. Il suffit d’une blessure pour mettre fin à une carrière et ne plus pouvoir gagner d’argent.

En Suisse, moi je gagne ma vie parce que je fais 4 trucs en même temps dans le catch. Les autres catcheurs ont une activité à côté. Soit ils sont en formation, soit ils travaillent, à mi-temps souvent.

 

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Lors de vos spectacles, il y a du public. J’imagine qu’il y a des gens qui viennent régulièrement, qui vous suivent et qui sont au courant des histoires et des rivalités. Cependant, d’une certaine manière, vous êtes liés à la WWE. Si demain elle connaît un regain de popularité, vous allez avoir plus de gens à vos spectacles et à vos cours. Est-ce que vous vous voyez comme un prolongement de la WWE ?

Absolument pas. Le produit que nous proposons n’est pas le même. Le produit proposé par la WWE s’appelle « sport entertainment ». C’est du divertissement sportif. C’est ainsi qu’ils se présentent. Ils sont très bons avec ce produit, parce ce qu’ils l’ont créé petit à petit. C’est Vince McMahon (NDLR : Directeur général de la WWE) qui a lancé ça à partir de 1987. Si on compare la WWE d’aujourd’hui au catch américain d’avant, quand tout était géré par une vraie fédération sportive, la NWA (NDLR : National Wrestling Alliance), on ne reconnaît plus le produit. C’est le jour et la nuit.

Il y a énormément de petits groupe en Europe et aux Etats-Unis qui font l’erreur de se mettre en prolongement de la WWE. Nous, en Suisse, nous nous sommes rapidement dits qu’en étant un prolongement, nous devenions un sous-produit. Nous avons plutôt envie d’avoir notre propre identité. Nous sommes plus inspirés par ce qui se fait au Japon. Le catch japonais est quelque chose d’assez unique. C’est un catch très dur, qui n’a rien à voir avec la WWE. Ce ne sont pas les mêmes fans.

Ici, nous ne cherchons pas les fans de la WWE, même si il y en a, mais il y a peu de chances qu’ils deviennent des fans fidèles. Ils vont toujours comparer. A nos show, il y a peut-être 300, 400, 500 personnes ou plus, mais ça n’a rien à voir avec une arène de 20 000 personnes. Nous n’avons pas les mêmes moyens. Nous n’avons pas les mêmes physiques. C’est un autre monde. Nous cherchons donc plutôt les gens qui ne connaissent pas le catch, qui n’ont pas ce point de comparaison. Ces gens vont venir regarder un spectacle adapté au public suisse.

 

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Ce qui est intéressant, c’est que soit on est vraiment fan de catch, soit on se sent obligé de le critiquer. Souvent la critique consiste à dire que le catch est truqué et scénarisé. Comment expliques-tu que le catch fascine autant qu’il divise ?

Je mets la responsabilité sur Vince McMahon. Avant la WWE, aux Etats-Unis, il y avait le public populaire, la classe ouvrière, qui allait voir des spectacles de catchs. Ces gens là y croyaient à fond. Il y avait une autre partie de la population qui voyait le catch, qui se doutait bien qu’il y avait un aspect qui ne pouvait pas être complètement vrai, mais qui jouait le jeu.

Quand Vince McMahon s’est rendu compte qu’il paierait moins de taxes en admettant que ce n’était pas un sport mais un spectacle, il l’a publiquement dit. A ce moment là, il y a eu une division. Les gens ont envie de croire ce qu’ils voient, mais quand une personne à la tête de tout ça dit : ce qu’on fait c’est truqué. Forcément ça crée une perte d’intérêt. C’est pour ça aussi qu’il y a ces clichés : le catch c’est truqué, le catch c’est un spectacle débile… C’est ce qui divise les gens.

Il y a une nouvelle génération qui sait que c’est truqué. Ce sont ces gamins qui regardaient la WWE en 2007, 2008, quand c’était la mode. Ils savent que c’est truqué, mais ils se posent devant parce qu’ils ont envie de voir un spectacle. Quand tu vas voir un film au cinéma, tu sais aussi qu’il y a des effets spéciaux, mais tu t’en fous. Les spectateurs font un contrat de lecture avec le réalisateur. Ils oublient la réalité. C’est l’idée du divertissement, comme au théâtre également.

Il y a ceux qui restent accrochés à leurs idées. Ils vont dire qu’ils préfèrent regarder l’UFC (NDLR : ligue mondiale d’arts martiaux mixtes) parce ce que ce sont des vrais combats. Ce qui n’est pas vrai. L’UFC, comme la plupart des sports de combat aux Etats-Unis, n’échappe pas au fait que les grandes affiches soient arrangés entre promoteurs. C’est encore pire que le catch, parce que c’est de la magouille. Le catch est ouvertement un spectacle, un spectacle sportif. C’est un combat avec une mise en scène et une trame de fond. Je peux comprendre que ça ne plaise pas à tout le monde.

Cependant, par expérience, en Suisse, les gens qui disent que le catch c’est stupide, si on insiste un peu pour les faire venir voir du catch en vrai, ils changent souvent d’avis. Ils trouvent ça hyper cool. Ils se laissent aller. Ils se laissent prendre par l’histoire. C’est aussi ça le but du catch, créer une espèce de catharsis avec le public pour qu’ils évacuent certaines peurs et désirs à travers des personnages pensés pour les toucher. Les gens s’identifient aux catcheurs. Ils oublient ce qu’il y a derrière le catch et se laissent aller.  

Pour finir de répondre à ta question, il y a ce cliché car Vince McMahon l’a avoué comme je te l’ai dit. Tout le monde est conscient que c’est truqué, mais on n’est pas vraiment censé le savoir… Maintenant que c’est dit ouvertement, on peut passer à autre chose.

 

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En parlant de passer à autre chose, comment vois-tu le futur du catch en Suisse et en Europe ?

Je pense que l’essence du catch est plus grande que le catch lui-même. C’est la mise en scène d’une opposition entre le bien et le mal. C’est une opposition qui existe depuis la nuit des temps. C’est très simple, mais ça touche les points les plus sensibles du public. Cette opposition se retrouve dans l’antiquité. Dans les tribus tribales, il y avait souvent des combats rituels. Des guerriers se déguisaient en démons, d’autres en héros légendaires, et ils se battaient. Dans ces cultures, ça représentaient les peurs et désirs des individus. Encore une fois, c’est de la mise en scène et personne ne risque rien. Ça existe depuis des millénaires. Cet aspect là continuera d’exister. Les gens auront toujours besoin d’un protagoniste et d’un antagoniste simplifiés.

Concernant le catch en lui-même, le produit qui existe depuis une centaine d’année, je suis un peu circonspect par rapport à son avenir. Je pense que ce n’était pas la meilleure chose que quelqu’un à la tête d’une grosse organisation admette ce qu’il y a derrière. C’est comme un spectacle de magie. Tout le monde savait que c’était truqué, mais les magiciens ne le disaient pas. Au bout d’un moment, ça a commencé à changer. Il y a même eu des émissions où les magiciens sont venus expliquer leurs trucs. Aujourd’hui la magie fonctionne encore à Las Vegas parce que c’est une tradition, mais ce n’est plus les grandes foires où les magiciens étaient le clou du spectacle. Maintenant c’est plus compliqué de surprendre les gens. Le catch c’est pareil.

La façon dont évolue le catch ne me plaît pas. Pour moi le catch c’est de la lutte, c’est de la technique, c’est athlétique. Il faut conserver l’aspect bagarre. Il ne faut pas commencer à faire des pirouettes en l’air qu’on pourrait voir chez les gymnastes olympiques. Il y a une nouvelle génération qui aime ça. Ils ont juste envie de voir du joli spectacle. A mes yeux, pour ça, il y a les spectacles de cascadeurs, de gymnastique, de cheerleader… Il y a tout autant de flips et de salto. Au catch, il faut davantage se concentrer sur l’histoire racontée.

Les anciens catcheurs, il y a une trentaine d’année, arrivaient à contrôler les émotions du public. C’était absolument formidable. C’est ce qui se perd. De nos jours, les catcheurs, même dans les plus grandes ligues, ont envie d’avoir ce qu’on appelle dans le jargon une « pop ». C’est lorsque soudainement les gens applaudissent parce qu’ils ont vu une belle prise. Les catcheurs vont donc essayer de faire un max de « pop » avec des prises de « gymnastiques ». Ils forcent, au détriment de l’histoire. Ça devient plutôt des “cheap pop”. C’est dommage. La Suisse étant un territoire encore vierge au niveau du catch, j’aimerais installer un catch tourné vers l’histoire et les émotions.

 

 

Merci.

 

Site officiel de la SPW : http://www.spw-catch.com/

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