Alexis Paul, saltimbanque moderne

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Belleville, son marché en plein air, sa diversité, ses plaisirs d’Asie, ses vieux, ses jeunes… Belleville, improbable carrefour socio-culturel. Ce n’est donc pas étonnant que ce soit là-bas qu’Alexis ait décidé de s’installer. Il m’a donné rendez-vous dans l’atelier d’artiste qu’il occupe. En arrivant sur place, je réalise qu’il n’est pas tout seul, que son atelier est entouré par d’autres ateliers. A l’intérieur du sien, je découvre des instruments de musiques, un orgue de Barbarie, un vieux Nikon, son ordi… Le lieu est très agréable, bien éclairé, surtout en ce mois de juillet qui ferait presque passer Paris pour une ville du sud de la France.  Revenons sur la raison de ma présence dans cet atelier : Alexis. Musicien depuis son enfance, il s’est formé et a travaillé dans la culture. Récemment, il a quitté son travail pour se lancer dans un projet où il fait dialoguer la musique, l’homme et le monde.

Raphael : On est où ici ?

Alexis Paul : Ici, on est à la Villa Belleville, anciennement connu sous le nom de La Forge. C’est historiquement une résidence d’artiste. J’y suis depuis janvier.

Sur quoi travailles-tu ici ? Peux-tu nous parler de ton projet ?

Je suis musicien, et je travaille particulièrement ici sur un projet de création avec un orgue automatique à carton perforé, plus connu sous le nom d’orgue de Barbarie. La particularité de mon instrument, c’est qu’il est hybride. Il est MIDI et acoustique, c’est-à-dire que je peux le piloter avec les cartons perforés traditionnels, qui sont dans l’imaginaire collectif assez bien représentés, ou par un ordinateur ou un instrument virtuel. Cela me donne la possibilité de pouvoir interagir en direct avec un instrument de musique mécanique, ce qui est relativement nouveau et intéressant en terme de perspective.

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Qu’essaies-tu de faire à travers ce projet ? Quel est ton objectif ?

L’objectif de ce projet est assez vaste, car il fait appel à plusieurs éléments. Disons que mon objectif premier est de faire un travail de composition avec un instrument qui, traditionnellement, est uniquement un instrument d’exécution. J’essaie d’apporter une approche contemporaine et moderne vis-à-vis d’un instrument ancré dans une tradition et une imagerie vieillotte. Ensuite, au-delà de la composition, j’essaie d’intégrer dans mon projet sa dimension historique, une dimension liée à l’itinérance. C’était un instrument joué par les saltimbanques après le Moyen-Age, beaucoup au 18ème siècle. Il a permis la transmission de la musique savante, jouée dans les cours, au peuple. C’est un instrument fondamentalement lié à la transmission du savoir. Je me suis dit qu’il serait dommage de ne pas intégrer cette dimension, l’itinérance. Progressivement, je me suis orienté vers un projet beaucoup plus global, qui intègre pendant un an une espèce de parcours de résidences dans une vingtaine de pays, où je confronterai l’orgue, son répertoire et sa tradition, à des répertoires de musiques traditionnelles dans le monde entier pour créer des groupes hors du temps qui écloront dans pleins de pays, la Géorgie, l’Arménie, le Chili, l’Argentine… L’idée c’est aussi de documenter tout ça, de faire un rapport, un témoignage sur la portée poétique de la musique mécanique aujourd’hui.

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Comment t’es venue cette idée ?

J’ai toujours été passionné par les instruments mécaniques, pour la simple et bonne raison que c’est les seuls instruments qui ont une lecture différée, qui ont une espèce d’âme en eux. C’est-à-dire que tous les instruments que nous connaissons habituellement : le piano, la guitare… ont besoin de l’action directe d’un être humain pour être joués. Par contre, les boîtes à musique ou les orgues de Barbarie sont des instruments qui jouent tous seuls. Nous amenons juste de l’air dans l’instrument, mais la musique, ce n’est pas nous qui la déterminons, c’est le carton perforé, ou le cylindre pour la boîte à musique. Cela ne change pas le fait qu’il y a en amont un travail de composition, mais dans l’exécution, l’être humain amène juste de la force physique, il n’amène pas de dextérité ou de virtuosité. Comme je vous le disais, cela donne une âme à l’instrument, on peut presque le considérer comme une personne. Pour moi, cette perspective est très poétique, beaucoup plus qu’avec d’autres instruments.

Si tu considères l’orgue de Barbarie comme une personne jouant toute seule, toi, tu interagis quand même avec puisque la tienne est hybride. Grâce au MIDI, tu peux être dans le « live » en amenant des notes sur le moment.

Pas forcément. Je peux le faire effectivement, mais dans le travail que je mène, je travaille les compositions en amont. Donc finalement, ça revient à faire du carton perforé. Sauf que l’avantage que j’ai, c’est que si une note ne va pas, je peux faire des modifications en direct. C’est la seule différence.

Tu composes donc tes morceaux en amont, tu n’improvises pas, même si tu peux potentiellement le faire.

Mon idée est plutôt de faire un travail de composition et de création. J’improvise plutôt avec les instruments que je rajoute par dessus.

Que faisais-tu avant de te lancer dans ce projet ?

Pour commencer, j’ai une formation de musicien. J’ai commencé la musique à 7 ans, avec la trompette. Après j’ai fait de la guitare, de la basse… J’ai plein de projets différents. J’ai toujours fait de la musique. En parallèle, j’ai fait des études en gestion culturelle, ce qui m’a amené à travailler 4 ans pour le Point Éphémère. J’y ai travaillé à la création d’un lieu de résidence d’artistes dans un château abandonné. Ça s’appelle le Château Éphémère. C’est ouvert depuis l’automne 2014.

Tu travaillais sur ce qu’on appelle les friches culturelles. Qu’est-ce que c’est ?

La définition la plus simple : c’est un bâtiment qui a fait parti de l’écosystème urbain, qui eu une fonction industrielle ou sociale, puis qui a un moment donné, pour des raisons diverses et variées, est laissé en déshérence. Du coup, ce bâtiment se retrouve abandonné. Il devient un bâtiment fantôme dans la ville, sans que son sort soit décidé, parce que c’est toujours des choses qui prennent beaucoup de temps à statuer, entre les ventes, les acquisitions… Jusqu’au moment où les propriétaires du bâtiment s’en lassent, donc soit en font don à la collectivité publique, soit le revendent pour peu cher, soit le détruisent. Le problème c’est que ces bâtiments ont souvent un intérêt architectural. Ils font partie de la mémoire de la ville, de la mémoire industrielle. Du coup, les collectivités se l’accaparent et décident d’en faire quelque chose de constructif, qui va lier les personnes entre elles, qui va créer du lien social comme on dit. C’est là que la problématique de la friche culturelle intervient. Les collectivités peuvent se l’approprier et faire un marché public en proposant à des associations ou des exploitants de gérer le l’endroit, d’en faire un lieu culturel. Sinon c’est des squatteurs ou des associations qui vont s’accaparer les lieux, de manière spontanée, et qui vont créer des espaces alternatifs de vie collective. La friche culturelle c’est ça, la réappropriation d’un espace qui avant avait une fonction économique ou industrielle, pour en faire un espace de vie artistique. C’est une façon de recycler la ville plutôt que de reconstruire de nouvelles choses. C’est exactement le cas ici, à la Villa Belleville.

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Justement, tu parles d’ici, de Belleville, un quartier connu de Paris. Que penses-tu de ce que fait Paris au niveau de ses friches culturelles ? Par exemple dans le 19ème, il y a le Point Éphémère qui n’a pas toujours été un bar, il y a le 104, la grande halle de la Villette… Quel regard portes-tu sur Paris et l’évolution de ces lieux culturels ?  

Ce qui est sûr, c’est que le regard que je porte sur Paris par rapport à la vie culturelle, c’est que c’est quand même une chance de pouvoir y habiter, ou de pouvoir y habiter une partie de sa vie. L’offre culturelle y est extrêmement variée. Tu peux faire des choses différentes tous les soirs. Il y a des choses très alternatives, et d’autres moins. Par exemple, tu parles du 104, c’est très institutionnel, mais ça reste intéressant. Si tu vas au 6B, ça va être beaucoup moins institutionnel, mais ça commence à le devenir. Le problème de Paris, c’est qu’elle est très convoitée, par les touristes, par l’économie, par les acteurs publics, par les gens qui ont de l’argent… Ainsi la vie culturelle va forcément, à un moment, être maîtrisée. C’est-à-dire qu’on va vouloir soit chasser la vie culturelle et son effervescence en dehors de Paris, soit la contenir. Bon… tu la contiens à un endroit, puis ça revient à un autre, parce qu’il y a tellement de gens à Paris que tu ne peux pas tout maîtriser. C’est ce qui s’est passé avec le Point Éphémère. Au début, c’était le lieu alternatif par excellence, puis avec le temps, ça c’est un peu institutionnalisé. Il y a la pression de la préfecture, des voisins… J’y ai travaillé, donc je connais bien les problématiques de ce lieu. Qui plus est, dans la culture française ce n’est pas évident de faire du bruit, et cela pour plusieurs raisons. Déjà, on est une société ancienne, assez conservatrice, en tout cas sur le point de vue du confort de l’habitat. Il y a aussi le fait qu’on a des villes très denses, où les immeubles sont très rapprochés les uns des autres. Ce n’est pas comme Berlin ou Montréal, où les rues sont beaucoup plus larges, et donc où le son est beaucoup moins percussif. A Paris, tout est très proche, donc dés que tu fais du bruit, tout le monde l’entend. Donc pour répondre à ta question, je porte un regard plutôt bienveillant sur la vie culturelle de Paris, car je trouve qu’il y a de plus en plus de projets. Après, il faut faire la part des choses entre les projets politiques, et les projets qui sont des initiatives individuelles portées par des envies artistiques pures.

Pour en revenir à ton projet, si quelqu’un veut t’écouter, voir ton orgue de Barbarie hybride en action, comment faire ?

Sur internet déjà. Et je vais jouer à la Maroquinerie le 17 octobre. J’ai la chance de pouvoir faire ce concert avec deux très grands noms de la musique contemporaine : Lubomy Melnyk et Charlemagne Palestine. Je vais ouvrir pour eux.

Un dernier message pour finir ?  

Oui, je cherche des partenariats, des financements pour mon projet, jusqu’à ce que je parte, en janvier. Toute personne intéressée par mon projet, et qui pourrait m’apporter n’importe quoi, sachant que j’ai des besoins larges liés à un voyage qui va durer un an, est la bienvenue et peut me contacter.

Merci.

 

Pour plus d’informations, n’hésitez pas à vous rendre sur le site officiel du projet d’Alexis : http://www.streetorganritornellos.com/

Vous pouvez également le suivre sur la page Facebook dédiée : https://www.facebook.com/streetorganritornellos?fref=ts

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