Au coeur du peloton

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Le 18 mai 2017, une trentaine de livreurs Deliveroo et Foodora se réunissent à Berlin pour manifester contre leurs conditions de travail. Ils s’apprêtent à rouler dans la ville avec des pancartes pour exprimer leur mécontentement. Les messages sont clairs : “Fair wage just now”, “Riders Unite” ou encore “Fooderoo, shame on you.” Cette grogne n’est pas que berlinoise. Des actions similaires ont eu lieu à Londres et dans d’autres villes européennes. En France, la lutte des livreurs face aux deux leaders de la livraison à domicile de repas est de plus en plus médiatisée. Les restaurateurs, qui ont recours aux services de ces entreprises, restent en retrait, pour l’instant. 

 

Un livreur travaillant pour Foodora à Berlin accepte de parler sous couvert d’anonymat. Il explique livrer avec son vélo personnel. Si celui-ci le lâche ou est volé, et qu’il ne peut pas payer les réparations ou s’en acheter un nouveau, il risque de perdre son travail. Il ajoute que le salaire est bas, malgré les pourboires. En prenant en compte le coût de l’entretien de son vélo, il gagne moins que le salaire minimum.

Cependant, comme il livre pour Foodora, il est couvert en cas d’accident. En Allemagne, l’entreprise offre des mini-contrats et des contrats étudiants. Chez Deliveroo par contre, les livreurs ont le statut de travailleur indépendant. La question du statut est aussi centrale en France. Tous les livreurs ont le statut d’auto-entrepreneur. Cela veut dire pas de congés payés, pas d’assurance du matériel et en cas d’accidents. Ils reviennent moins cher qu’un smicard. Les conditions de travail et le statut des livreurs sont au coeur du conflit.

 

 

Qui sont ces livreurs ? A Berlin, selon le coursier anonyme, il y a un pourcentage élevé d’étrangers venus de toute l’Europe. Pas besoin de parler allemand pour pédaler. Beaucoup ont des projets à côté. C’est un job alimentaire relativement sympa, surtout l’été. Cependant, l’enthousiasme retombe assez vite. Le nombre d’heures par coursier est limité. Ainsi le livreur interrogé admet qu’il doit, sur son temps libre, demander à ses collègues s’il peut récupérer les heures qu’ils n’utilisent pas. C’est au prix de ce démarchage hebdomadaire qu’il peut payer son loyer à la fin du mois.

A Paris, les livreurs font face à des problématiques similaires, mais ils n’ont pas le même profil. Un restaurateur parisien partage son constat : “Au début, les livreurs étaient des passionnés de vélo qui faisaient ça en semi-loisir. Aujourd’hui, les vélos sportifs se font plus rares.” Une impression confirmée par Laetitia Dablanc, directrice de recherche à l’IFSTTAR, dans un article du journal Le Monde :  “Nous assistons à une profonde mutation du profil des livreurs. Nous passons d’une population d’amateurs à des personnes pour qui cela constitue l’emploi principal. Ils sont peu qualifiés et davantage issus des quartiers populaires de banlieue.”

 

 

Comment est-ce que les restaurants s’inscrivent dans cette équation ? Deliveroo et Foodora facturent 2,50 euros la livraison à leurs clients. Ils prélèvent 30% de la note aux restaurateurs. En fonction du nombre de restaurants qu’ils ont et de leur notoriété, ils peuvent négocier ce pourcentage à la baisse. Le restaurateur précédemment cité admet que les bénéfices sur les plats livrés ne sont pas intéressants. Cependant, cela représente aujourd’hui 25% de son chiffre d’affaires. A défaut d’être rentable, cela fait du volume et de la notoriété. Personnellement, il ne connaît aucun restaurant qui a rompu son contrat avec Deliveroo ou Foodora. Le marché a “switché” pour reprendre son expression. Les clients ont adopté ce service. Les restaurants ne retourneront pas en arrière. Est-ce pour cela qu’ils ne se mêlent pas au conflit qui oppose les livreurs à Deliveroo et Foodora ?

 

 

Deliveroo et Foodora. La première est britannique et a été fondée en 2013. En 2015, elle opérait dans 84 villes à travers 12 pays. La seconde est née en 2014 à Munich. Elle a déménagé à Berlin suite à son rachat par Rocket Internet, qui l’a ensuite revendue. Rocket Internet est un Startup Studio reconnu. De fait, Deliveroo et Foodora sont des start-up.

Qu’est-ce que cela implique ? Quand une entreprise traditionnelle se lance, elle a un business model. Elle prévoit de faire des bénéfices et de rembourser son investissement au bout de X années. Au contraire, une start-up est une entreprise qui perd de l’argent. Elle cherche son business model ou à atteindre une masse critique pour être rentable.

Dans le cas de Deliveroo et Foodora, ils ont leur business model, mais est-il viable ? Ces deux entreprises disent chercher à atteindre une masse critique. Comment font-elles pour survivre en attendant d’être rentables ? Ils lèvent des fonds. Deliveroo a levé 275 millions de dollars en août 2016. De son côté, Foodora a levé 387 millions d’euros en mai de cette année. Plusieurs observateurs estiment que c’est un marché où le “winner takes it all”. Pour l’un des co-fondateurs du défunt service concurrent Take Eat Easy, “la victoire reviendra à celui qui est prêt à perdre de l’argent le plus longtemps.”

Que font-ils de ces millions ? Cet argent est utilisé pour développer de nouveaux services, améliorer les outils technologiques, acquérir des clients et occuper le terrain, littéralement. Le livreur anonyme explique qu’il travaille de temps en temps dans le quartier de Moabit, à Berlin. Dans ce coin, il y a beaucoup moins de commandes qu’à Mitte ou Kreuzberg, mais Foodora est obligé d’y être puisque Deliveroo y est, quitte à perdre de l’argent. Les millions levés gardent ces entreprises en vie jusqu’à ce qu’elles soient rentables, mais existe-t-elle vraiment cette fameuse masse critique ? Si oui, ces start-up ont-elles déjà levé assez d’argent pour durer jusque là ?

 

 

Elles auront probablement besoin de lever à nouveau des fonds tôt ou tard. Cependant, elles n’ont aucune garantie de les obtenir. C’est ce qui s’est passé avec la start-up belge Take Eat Easy, qui opérait sur le même modèle que Deliveroo et Foodora. Le 26 juillet 2016, elle a mis fin à son activité suite à l’échec de sa troisième levée de fonds. Elle avait pourtant levé 6 millions en avril 2015 et 10 millions en septembre 2015. Moins d’un an plus tard, ils n’avaient déjà plus les fonds nécessaires pour continuer à fonctionner. La chute de Take Eat Easy a été d’autant plus commentée qu’elle n’a pas payé ce qu’elle devait à ses partenaires, dont les restaurateurs. Le gérant de la chaîne Big Fernand déclarait dans Les Inrocks qu’ils leur devaient plusieurs milliers d’euros. Ses 2500 coursiers français, qui avaient le statut d’auto-entrepreneur, n’ont pas été payés non plus pour le mois de juillet. Plusieurs ont porté plainte aux prud’hommes. Ils veulent faire reconnaître que leur statut d’auto-entrepreneur était en fait du salariat déguisé. De son côté, Take Eat Easy a revendu plusieurs de ses actifs, dont sa base client (et sa homepage), à Allo Resto.

 

En résumé, les livreurs demandent de meilleures conditions de travail à des entreprises qui opèrent à perte. Ces dernières investissent les millions levés pour être la dernière debout sur un marché dont la rentabilité reste à prouver. Comment la situation pourrait-elle évoluer ?

Le statu quo. Si le gouvernement ne fait rien, Il est peu probable que le statut de travailleur indépendant des livreurs change. L’évolution de leur profil en France montre qu’une partie de la population est prête à travailler dans les conditions proposées actuellement. C’est mal payé mais c’est mieux que rien, et ce boulot ne risque pas d’être délocalisé.  

Le modèle coopératif. Lorsque Take Eat Easy a mis fin à son activité, les livreurs français n’ont rien touché. Par contre, les livreurs belges ont reçu une compensation financière. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient regroupés chez SMart, une société coopérative belge, qui a signé des accords avec feu Take Eat Easy et Deliveroo. Cela assure aux livreurs un revenu minimum mensuel moyen garanti, au prorata des heures travaillées et donc déclarées, un minimum d’heures travaillées, un remboursement des frais professionnels (vélo et téléphone), ainsi qu’une assurance “accident du travail” étendu. Lorsque Take Eat Easy a mis la clef sous la porte, SMart a débloqué 340 000 euros pour payer les livreurs.

Ailleurs, la représentation des livreurs est fracturée. A Berlin, ils sont sous la bannière du FAU, un petit syndicat anarchiste. A Bordeaux, une branche de l’antenne CGT locale a décidé de se spécialiser dans le domaine. Il y a aussi l’association “Fusées vertes”. A Paris, il y le CLAP. L’un de ses fondateurs, Jérôme Pimot, évoquait en septembre 2016 son souhait de créer une SCIC, Société Coopérative d’Intérêt Collectif.

Qui plus est, il existe des initiatives propices à l’avènement du modèle de la coopérative en France, comme CoopCycle. Il s’agit d’une version open source des plateformes de Foodora et Deliveroo. Grâce à cette technologie, des coopératives locales de livreurs pourraient développer leur propre plateforme. Ils seraient libres de  décider de leurs conditions de travail, de la tarification et des horaires. Il y a néanmoins plusieurs problématiques :

– La question de l’acquisition des clients : comment récupérer les clients actuels de Foodora et Deliveroo ? La promesse d’un service qui offre de meilleurs conditions de travail aux livreurs est-elle suffisante ?

– Les restaurateurs ont-ils intérêt à collaborer avec une coopérative, loin de pouvoir leur offrir à ses débuts la même visibilité que les deux leaders du marché ? L’épisode Take Eat Easy a pu les marquer. Si les restaurants à forte notoriété décident de passer par une coopérative de livreurs, cela pourrait changer la donne.

– Il n’y a aucune certitude que ce modèle soit viable pour ce marché et les livreurs.

Le rôle de l’Etat. Si un juge décide que les livreurs ne devraient pas être auto-entrepreneurs mais salariés, Foodora et Deliveroo risquent de devoir fermer en France. Opérant à perte aujourd’hui, seraient-ils prêts à payer les cotisations sociales de tous leurs livreurs ? Ils laisseraient ainsi la voie libre aux plateformes des coopératives. Le gouvernement pourrait même aider les livreurs, comme il l’a fait avec les taxis. Il a créé la plateforme Le.Taxi pour leur permettre de lutter contre les VTC. 

L’avenir de Deliveroo et Foodora. Aujourd’hui, de nombreux observateurs pensent que le modèle de ces deux entreprises n’est pas rentable, et ne le sera probablement jamais. Pourtant, il y a une demande, le marché existe. Il est tentant de faire la comparaison avec Uber. L’entreprise de VTC opère à perte. La relation avec ses chauffeurs, qui ont aussi le statut d’auto-entrepreneur, est conflictuelle. La grande différence avec Deliveroo et Foodora, c’est qu’Uber a une vision. Ils veulent être en position de force sur le marché quand les voitures autonomes seront démocratisées. Uber existera-t-il encore à ce moment-là ? Selon un gérant de fonds, Hamish Douglass, l’entreprise californienne, valorisée à environ 70 milliards, a 99% de chances de faire faillite dans les 10 prochaines années. Elle est engagée dans un contre-la-montre pour réaliser sa vision et devenir rentable avant que les fonds manquent. Il en va de même pour Deliveroo et Foodora, mais quelle est leur vision ? La livraison par drone ? Peu probable. Par contre, plusieurs start-up ont développé des robots livreurs, comme Starship et Marble. Ils sont déjà en phase de test sur les trottoirs américains. Cependant le chemin semble assez long avant leur utilisation massive en Europe et dans le monde. 

 

Sans intervention de l’Etat et avec les fonds levés par Deliveroo et Foodora, la situation actuelle pourrait se prolonger pendant plusieurs années. Est-ce que ces entreprises réussiront à devenir rentables sur le court terme ? Rien ne le garantit. Les livreurs ont donc une fenêtre pour créer leur plateforme basée sur de l’open source et un système de coopérative, mais rien n’assure que ça fonctionnera.  Est-ce que ça vaut le coup d’essayer ? A eux d’en juger.

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