Benjamin Girard, artiste peintre

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Quand je pense peintre, je pense musée, je pense à des grands noms, mais je ne pense pas automatiquement à notre époque. J’aurais davantage de facilité à vous citer plusieurs noms de street-artists plus ou moins connus, comme Da Cruz par exemple. Si vous me l’aviez demandé il y a quelques semaines, j’aurais été bien incapable de vous donner le nom d’un artiste peintre vivant… C’était vrai jusqu’à ce que je rencontre Benjamin Girard. C’est dans son petit atelier, dans le Marais, que je le rencontre. Il prend le temps de montrer les nombreuses toiles qui s’empilent contre les murs. Quand le guide est l’artiste, c’est autrement plus intéressant.

 

Raphael : Comment es-tu devenu peintre ?

Benjamin Girard : Tardivement… J’étais dessinateur très jeune. Mon père est architecte. J’ai donc toujours baigné là-dedans, mais je n’étais pas du tout intéressé par l’art, pas du tout, ça m’ennuyait plus qu’autre chose ! J’étais plutôt skater, dans la rue. Et un jour j’ai « rencontré » un tableau. C’était à la Fondation Maeght, à Saint-Paul de Vence, devant une toile d’un peintre hollandais abstrait, Bram van Velde. Ce tableau m’a complètement chamboulé. Je n’ai pas compris ce que je regardais et ce qui m’arrivait. Je pensais que c’était fait par un gamin de 12 ans. Je ne comprenais pas pourquoi j’aimais ce « truc » . Quelque chose avait basculé. Si de simples couleurs pouvaient remettre autant de choses en question et de manière aussi violente alors j’avais trouvé ma vocation : faire la même chose ! Non pas pour reproduire cet instant, mais pour imaginer un jour le provoquer chez les autres.

 

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Suite à ça, tu t’es simplement mis à peindre ou as-tu fait des études ?  

J’ai fait les beaux-arts à Marseille.

Quel âge avais-tu ? C’était dans la foulée de ton bac ?  

Non, non… J’ai eu un bac scientifique, année sabbatique derrière, je détestais les écoles, les études… C’est lors de mon année sabbatique que j’ai commencé à m’intéresser à l’art. J’ai commencé à bouquiner tout seul, à dévorer tout ce qui me passait sous la main et qui concernait l’histoire de l’art et de la peinture. Comme je dessinais déjà à l’époque, je me suis mis à peindre, puis j’ai fait les beaux-arts de Marseille.

Dans tes peintures, l’homme est central, mais tu l’as fait évolué, parfois il n’a pas de visages, parfois il est de dos, parfois il a un visage, parfois il n’y a que son crâne… Peux-tu nous présenter ton travail ?

Ça fait maintenant environ 20 ans que je peins, et ça fait presque 17 ans que je ne travaille que sur l’homme, sur un personnage évoluant seul sur la toile, rarement plus.  Pourquoi l’homme ? Parce que je trouve que nous sommes une espèce très étrange, fascinante mais terriblement paradoxale et violente, et ça m’intrigue et me tracasse beaucoup ! J’aime parler des gens dans mes tableaux, pas de moi, ce n’est pas mon intérêt, mais parler des autres oui.

 

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Curieusement, aux beaux-arts, je ne faisais quasiment aucun personnage. On nous apprenait à ne pas faire trop de figuration… Ce n’était pas « très bien » vu à l’époque. J’ai passé mon diplôme avec des grandes toiles représentant des sortes de nounours, des trucs genre Mickey. Quand je suis sorti des beaux-arts, j’ai bossé à l’atelier Cézanne à Aix-en-Provence, j’étais guide. J’ai dû me plonger dans la vie de Cézanne pour pouvoir en parler correctement. Je connaissais un peu mais ce n’était pas trop mon truc, et c’est à l’atelier que je me suis remis à dessiner de manière plus « classique ». J’ai recommencé à copier des maîtres anciens, puis à m’intéresser ensuite aux personnages et enfin, à la figure humaine.

Un an après les beaux-arts je faisais de la peinture figurative ! A partir de là, j’ai commencé à faire ce travail sur les visages. Ce qui m’intéressait, c’était les regards, les présences… J’ai poursuivi cette série pendant deux, trois ans, mais je me suis vite rendu compte que le visage prenait trop d’importance, je le trouvais trop « limitatif ». Je n’avais pas envie que les gens s’arrêtent au « oh, c’est bien fait, blablabla…» Je voulais que ma peinture questionne le “réel” mais autrement que dans la ressemblance.

 

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Ça fait maintenant 13 ans que j’ai arrêté de peindre des visages tout en ne peignant que des hommes et des femmes ! Je m’intéresse plus au corps « social », à la place de l’homme dans la nature et dans l’architecture sociale. Je n’ai jamais était passionné par mon nombril, le petit « moi », ni celui des autres d’ailleurs ! Je préfère parler de l’humain, en général.

Est-ce qu’il y a un message précis ? Par exemple une critique vis-à-vis de la place de l’homme dans la société, comment il se comporte ou l’impact de la société sur l’homme ?

C’est un peu des deux. La série des crânes, quand je l’ai commencée, elle était assez cynique, assez critique et cela n’a jamais cessé au final. Mais il n’y a pas de message précis, de « prêt-à-penser », c’est plus une réflexion, un regard porté sur le monde. Après avoir fait les personnages sans figure, puis des personnages sans tête, je me suis remis à peindre des corps « complets » mais en remplaçant la tête par des crânes. Cela m’a permis d’accentuer « symboliquement » les postures que je choisissais. C’est un ami qui a le mieux parlé de mon travail sur les crânes, et surtout qui a capté la réflexion sous-jacente à celui-ci (à lire ici). Ensuite, est-ce que mon travail est politique ou pas… c’est un peu ça ta question ?

 

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Oui, est-ce que tu te considères comme un artiste engagé ?  Est-ce que tu te positionnes comme ça, comme un critique de notre société ?

C’est compliqué… On est forcément un peu engagé. Après, je n’ai pas trop envie de réduire mon travail à un engagement. Je n’ai pas envie que mon travail ne soit qu’un exemple en photo d’une pensée politique ou quoique se soit. J’essaie justement de ne pas trop charger le tableau d’anecdotes. Quand un tableau est limité à ce qu’il raconte simplement, je trouve que ça ne sert un peu à rien. La plupart des tableaux racontent de facto quelque chose vu qu’ils sont figuratifs, mais j’essaie de faire en sorte que ça reste ouvert sur le sens, de ne pas trop imposer aux gens, de dire : ce tableau veut dire ça et ça, point barre. Pourtant j’ai appris à enrober le soi disant sens de certaines œuvres… J’ai bossé au Palais de Tokyo, à l’ouverture pendant 2 ans… Je sais ce que c’est que de blablater sur des choses pour leur donner du sens.

Tu as mentionné plusieurs fois la peinture classique, traditionnelle. Dans le système éducatif français, on nous enseigne l’art à travers les maîtres, les siècles passés. Aujourd’hui, quelle est la place de la peinture dans l’art contemporain ?

Dans l’art contemporain, elle a été mise à mal dans les années 80, jusqu’au tout début des années 2000. Cependant comme je suis quelqu’un d’assez têtu, je n’y ai jamais fait attention. J’aime la peinture, toute la peinture. Etudiant, mes profs voulaient absolument que je fasse autre chose, de la sculpture, de l’installation, etc, mais cela ne m’a jamais vraiment intéressé. Moi, j’avais envie de faire de la peinture. Après, si elle n’était pas à la mode, tant pis ! Je n’ai jamais trop essayé de coller à quoi que ce soit. Et si de nos jours, la peinture revient en force, c’est pour la bonne et simple raison que c’est beaucoup plus pratique à acheter et à exposer ! (rires) Comme la photographie et le dessin. Une installation c’est rare qu’on puisse la mettre au dessus de la cheminée… Et pourtant, je ne peins pas pour l’argent… ça se saurait ! Mais la peinture revient. A toutes les foires, on ne voit quasiment que ça, dans le pire comme dans le meilleur !

 

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Le XXème siècle a déconstruit les différents schémas artistiques, maintenant nous ne sommes plus vraiment dans la déconstruction, on est dans le mixage des choses du passé et des choses contemporaines, actuelles. Je sais que je fais une peinture assez classique au final, mais qu’est ce que cela veut vraiment dire de nos jours ? Il n’y a plus vraiment de style contemporain. Enfin si ! On pourrait parler du street-art…

C’était ma prochaine question. On parle beaucoup du street-art, c’est tendance, c’est un phénomène… De plus en plus, les street-artists peignent en atelier et s’exposent dans les galeries. Quel regard portes-tu sur ça et as-tu déjà pensé à peindre sur un mur ?

Ouais ! J’ai peint sur des murs quand j’étais plus jeune. J’ai fait des graffitis. Heureusement c’était sur des murs qui allaient être détruits, parce que ce n’était vraiment pas une réussite ! Il y a quelques années aussi, j’avais commencé une série sur les SDF, j’avais pensé sortir de l’atelier pour la réaliser sur les murs, un peu à la manière de Ernest Pignon Ernest, mais j’ai abandonné. Autrement j’aime assez le street-art. Je trouve ça très dynamique et super pertinent avec des gars comme Banksy, notamment.

On peut en vouloir au marché de l’art qui l’a récupéré, mais, au final, tant mieux pour les street-artists, c’est vachement bien. Après, ils feront peut-être comme tous les autres artistes, devoir produire ce pourquoi on les a connu. Est-ce qu’ils seront encore pertinents ? Je ne sais pas. En tous les cas, leur travail est enfin « légitimé » et reconnu, et ça c’est vraiment bien.

 

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Quels sont tes projets pour le futur ? 

(Rire) Aucune idée… Je ne sais vraiment pas. J’ai décidé d’arrêter de me poser des questions sur mon travail depuis quelques temps… J’ai même failli arrêter la peinture à cause de ça. Des galeristes et d’autres personnes me demandaient de peindre d’autres choses, de me projeter ! On me disait que ci ou ça était plus vendeur, qu’il fallait que j’arrête les crânes. A force, je n’arrivais plus à approcher une toile blanche sans être assailli par toutes ses demandes dans ma tête, genre « fais pas ci, fais pas ça, tu devrais  faire ci plutôt que ça, etc », j’ai préféré faire une pause, sinon j’allais me dégoûter de peindre. Maintenant je me relance. C’est ça mon projet : poursuivre la peinture.

 

Découvrez les peintures de Benjamin Girard année après année sur son site : http://www.benjamingirard.com/

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