Berlin, terre promise

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En 2015, 7 829 juifs français ont fait leur alyah. Autrement dit, ils sont 7 829 à avoir immigré en Israël, un record. C’est un sujet qui revient régulièrement dans les médias. Ces derniers temps, ils ont souligné le contrecoup de cette vague de départ. Un article du Figaro, datant d’octobre 2016, met en avant une baisse “spectaculaire” des candidats à l’alyah par rapport à 2015. Le journaliste nuance néanmoins son propos en rappelant qu’en janvier 2016, 40% de la population juive française y pensait. Le Monde a également publié un article sur le sujet pendant l’été. Il y est question des français qui reviennent après avoir tenté de s’installer là-bas. Le rêve israélien n’est pas pour tout le monde. Cependant, ce n’est pas un phénomène franco-français. A Tel-Aviv, les oulpanim, des écoles dédiées à l’apprentissage de l’hébreu, accueillent sur leurs bancs des gens venant de toute l’Europe ainsi que de Russie, d’Ukraine, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud. Chaque année, des milliers de juifs du monde entier prennent un aller simple pour la terre promise avec l’espoir d’y trouver leur place.

Et les israéliens ? Les médias s’intéressent souvent à ceux qui quittent leur pays pour aller vivre en Israël, mais qu’en-est-il des natifs qui immigrent ? Les israéliens ne voyagent pas seulement dans le cadre du traditionnel tour du monde post-service militaire ou pour faire du tourisme. Certains partent vivre à l’étranger, à Berlin par exemple. Les années passent, mais la capitale allemande reste une ville pleine de promesses. Son pouvoir d’attraction au niveau mondial ne faiblit pas. Il n’est donc pas étonnant de trouver des israéliens ayant choisi de s’y installer. Une décision qui peut paraître assez paradoxale, et en même temps symbolique, au regard du passé que partagent les juifs avec l’Allemagne. Quelles raisons poussent une personne née en Israël à déménager dans un autre pays ? Puis pourquoi Berlin ? Quelle relation entretient-elle avec sa terre maternelle ? Est-ce un départ définitif ? A travers le portrait de Dan Billu, c’est le portrait d’une diaspora singulière qui se dessine, une diaspora à part, mais qui au final partage les rêves et aspirations de toute une génération.

 

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Dan est musicien. Il est auteur, compositeur et interprète. Il produit, donne des concerts et sortira son second album solo prochainement. Dan habite à Berlin depuis 3 ans et demie maintenant. Avant cela, il a vécu 10 ans à Tel-Aviv, une ville qu’il adore. Cependant, ses deux, trois dernières années là-bas ont été marquées par un manque d’inspiration. Il se revoit marchant dans les rues de la plus vivante des villes d’Israël la tête baissée, les yeux rivés sur le trottoir, ne trouvant plus l’énergie créative nécessaire à sa condition d’artiste.

Pourquoi est-il venu à Berlin plutôt qu’une autre ville ? Parce qu’il a un passeport allemand. Comment est-ce possible ? Pour en comprendre la raison, il faut se plonger dans son histoire familiale. Ses grands-parents sont nés en Allemagne. Ils ont réussi à immigrer en Israël peu de temps avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Des années plus tard, le gouvernement allemand a offert la nationalité à l’ensemble de la famille, dont la mère de Dan, une façon de s’excuser et de les inviter à revenir vivre dans leur pays. C’est comme ça qu’il a pu déménager à Berlin sans soucis de visa, sans s’encombrer des modalités administratives.

Son choix a été reçu de façon partagée par ses grands-parents. Son grand-père l’a très mal pris. Une majorité de sa famille a perdu la vie pendant la Shoah. A 96 ans, il a du mal à accepter que Dan parle allemand. Par contre, sa grand-mère adore échanger avec lui dans sa langue maternelle. Il faut aussi préciser qu’elle n’a perdu aucun membre de sa famille en Allemagne. Cependant, les deux sont contents pour lui. Ils sont heureux qu’il soit dans un environnement plus “confortable”. Israël est un pays dur, surtout pour un musicien.

 

 

Dan, même s’il ne regrette absolument pas les années passées à Tel-Aviv, y avait du mal à joindre les deux bouts financièrement. Il travaillait 8 heures par jour au Disc Center, un magasin légendaire de CD et vinyles. En même temps, il se démenait, dormant peu, pour s’exprimer artistiquement : donner des concerts, produire de la musique, faire le DJ… Il tentait tant bien que mal de survivre tout en sachant qu’il lui serait probablement difficile de vivre pleinement de sa musique. Il n’avait pas le temps de s’y consacrer. Il était trop occupé à s’assurer qu’il aurait de quoi tenir jusqu’à la fin du mois. C’est aussi pour cela qu’il a choisi Berlin. Comme il le dit lui-même : “Me concentrer sur ma musique, ne pas courir après l’argent en permanence, c’est génial. Ici, je gagne la moitié de ce que je gagnais en Israël, et pourtant je vis très correctement.”

Cependant, il le répète : il ne regrette aucune de ces 10 années passées à Tel-Aviv. D’après lui, il est nécessaire de passer par des périodes difficiles pour se construire, pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives, aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant qu’être humain. Néanmoins, après toutes ces années passées en Israël, il a l’impression d’avoir évolué en venant à Berlin. Il a l’impression de se réaliser au niveau musical. Il ajoute qu’Israël est un marché minuscule, d’autant plus qu’il ne fait pas de la musique commerciale. C’est un marché où il y a plus de musiciens et de chanteurs qu’il n’y a de public, un marché où il est compliqué de réussir à exister.

Malgré cela, il continue d’insister sur un point : il reste attaché à Israël, et il est persuadé que les juifs doivent avoir un état à eux . Il y retourne 3 fois par an environ, et par la force des choses, il est devenu l’un de ses “ambassadeurs”. En venant vivre à Berlin, sa position a changé. En Israël, il est considéré comme très à gauche. Cependant, ici, il a le sentiment de devoir expliquer les décisions et actions du gouvernement israélien, même s’il ne les approuve pas. Face aux gens qui lui disent qu’Israël est un état criminel, il se sent obligé de réagir. Il tient à ce que ses interlocuteurs aient une image juste de la réalité du pays, de son pays.

Dan ne sait pas s’il retournera y vivre un jour, mais ce n’est pas prévu. A chacune de ses visites, il se dit que ce pays n’est plus fait pour lui, pour l’instant. Aujourd’hui, il ne voit pas son futur en Israël. Par contre, à Berlin “on a le droit d’avoir de l’espoir. D’ici, on voit cette petite lumière au loin et on se dit qu’un jour, peut-être, on y arrivera. Ici, je peux espérer vivre de ma musique.”

 

 

Pour suivre l’actualité de Dan : https://www.facebook.com/danbillumusic

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