Da Cruz, street-art et urbanisme

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Si vous vivez vers Ourcq, que vous y avez vécu ou que vous y avez un plan cul, alors il y a de fortes chances que vous connaissiez, au moins de vue, les street-arts de Da Cruz. Son style, à la fois primaire et poétique, s’identifie facilement. Profondément enracinée dans ce quartier du 19eme, son œuvre y est omniprésente tout en étant intrinsèquement dépendante de l’évolution du paysage urbain. Comme beaucoup d’autres arrondissements, le “20-1” change : nouveaux projets immobiliers,  nouvelle organisation urbaine, évolution de la population… En tant que street artist, quel regard porte Da Cruz sur l’évolution des rues qui ont vues grandir l’homme et l’artiste ?

Note : l’interview a été réalisée le 16 janvier, quelques jours après l’attaque de Charlie Hebdo et les événements tragiques qui suivirent.

Raphael : Quelle relation as-tu avec ce quartier, avec Ourcq ?

Da Cruz : Je suis un gamin de Ourcq, de ce 19eme, de cette capitale, de cette France. Je suis né dans ce quartier qui était historiquement un quartier ouvrier . Il y avait beaucoup de locaux industriels, ce qui fait qu’aujourd’hui justement c’est des terrains où se construisent de nombreux projets puisqu’il y avait des espaces assez considérables à récupérer et à transformer. Initialement je suis allé à l’école de cette république, dans ces quartiers on était 15 à 20 nationalités différentes. Même si ce n’était pas facile tous les jours, parce que vivre avec la planète comme voisin de palier ce n’est pas évident, mais c’est une sacrée richesse. J’ai pris conscience de ce voyage immobile quand j’ai commencé à voyager physiquement, quand j’étais à l’étranger, sur différents continents, où finalement je retrouvais la problématique de ce qui se passait dans cette France et dans ces quartiers. Finalement c’était un petit peu le côté atomique de la mondialisation à l’échelle d’un village. C’est l’atome qui est relié et qui forme la cellule. 

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Tu parles de ton enfance, comment a évolué le quartier entre cette époque et aujourd’hui ?   

Je dirais qu’au-delà de la comparaison, c’est que j’ai essayé et essaye de l’accompagner. C’est né d’une réflexion, je me suis dit que je ne pouvais pas laisser un chapitre de cette ville se clore dans l’anonymat général. C’est ça qui me troublait, c’est qu’à l’époque je posais des questions aux gens, je leur demandais : « ça vous fait pas bizarre de savoir que dans quelques temps tout ça n’existera plus?”. Typiquement l’endroit où l’on se trouve (NDLR : Café Mama Kin), derrière nous, il y avait l’usine CPCU qui a fourni le chauffage urbain au nord-est parisien pendant une quarantaine d’année. Quand j’étais gamin je me rappelle des gens qui se plaignaient de cette cheminée, elle faisait 84 mètres de haut. C’était le repère général, peu importe où l’on se trouvait dans les environs. Ca marquait cet environnement industriel. Tout ça pour dire qu’à l’époque quand je leur disais que quelque chose d’aussi massif que cette usine ne serait plus là, les gens me répondaient : « oui mais nan ». Ils avaient l’habitude de voir ça dans leur environnement donc ils pensaient fondamentalement que ça ne changerait pas. C’est un réflexe humain. J’ai anticipé ça, j’étais au courant des transformations en cours car il faut savoir que moi je suis parti d’ici il y a huit ans maintenant, je suis dans le 20eme aujourd’hui, car dans le bâtiment où je vivais, ils ont commencé à déplacer les gens et à murer à partir de 1995. On est en 2015 et on arrive sur la dernière phase de transformation de cette opération massive. Il reste encore quelques petits trucs à finaliser. Ça a prit 20 ans. L’évolution se fait dans le temps donc finalement les gens par rapport à leur vie quotidienne, ils n’ont pas la sensation que le processus est réellement en marche. C’est par accélération, par à-coups. Pour faire court, moi je voulais justement anticiper ça et attirer l’attention des gens. Je peignais les murs, quand ils muraient les portes, les choses comme ça. Le fait d’apporter de la couleur là-dessus ça les rendait encore plus existants aux yeux des passants. Quand ils étaient détruits, les gens avaient un peu de tristesse car ils s’étaient habitués à voir de la couleur sur ces emplacements. À ce moment-là, c’étaient eux qui venaient se plaindre à moi en me disant : « t’as vu ils ont détruit tes trucs ». Je me disais : OK c’est cool parce que ça veut dire que ça a marché. C’est-à-dire que ça a marqué les esprits. Moi je crois en l’histoire quand elle a des chapitres et qu’on n’en saute pas certains, sinon ça crée une sorte de schizophrénie. Malheureusement on est actuellement, dans cette actualité, dans une forme de schizophrénie. Je ne veux pas crier au loup, tu vas me dire que je vais peut-être loin, mais je crois vraiment au mille-feuille : un bâtiment pour qu’il soit bien construit, les bases doivent être saines.

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À travers ton art tu aides les gens à voir l’évolution du quartier, mais cette évolution tu la trouves positive ou négative ?

Honnêtement, ni l’un ni l’autre, dans le sens où il faut de toutes façons que les choses avancent. On n’est pas dans un processus figé. Mon propos n’est pas passéiste. Il est juste de faire en sorte d’attirer l’attention des gens. Ensuite c’est à chacun d’entre nous de remplir les pointillés de ta réponse. Mon idée est d’essayer de sensibiliser les gens car on a tendance, une fois de plus, dans les petits soucis de nos vies à zapper les choses. On est dans une époque où tout va extrêmement vite. Par moment, il faut interroger les gens, une seconde, une minute. Tu réalises cette interview avec ton téléphone, aujourd’hui c’est aussi des appareils photos de qualité… bref même les gens qui n’ont pas un super appareil, en rentrant du boulot, en prenant la photo, ils peuvent immortaliser les street-arts. Ceux qui habitent dans le quartier, et même ceux qui ne font que le traverser, ce qu’ils ont pris en photo à ce moment là leur servira de repère. Dans l’inconscient collectif il faut plus que jamais avoir des repères communs. J’essaye d’avoir une intervention à plusieurs étages.

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Dans un espace un peu vacant, dans une sorte de no man’s land qu’était ce quartier à un moment donné, il y avait plus de pelleteuses et de grues que d’habitants car il a fallu les faire migrer pour reconstruire. Il n’y avait plus personnes, c’était bizarre, même pour les locaux. Il y avait les gens qui me remerciaient, des mamies par exemples, d’apporter de la couleur, notamment sur l’usine car elles avaient un sentiment d’insécurité. C’était un lieu laissé à l’abandon, en voie de transformation. Pendant ce laps de temps, c’était une sorte de désert culturel, humain, social… Avec mes petits outils, j’essayais de le remplir avec de la couleur. Je n’ai pas la prétention de tout résoudre mais en tout cas c’était un espèce de pansement coloré.

Tu en parles comme d’un pansement pour le quartier, un repère, mais toi quand tu as commencé à peindre les murs, tu n’avais pas cette réflexion. Comment est-elle venue ?

J’étais effectivement plus dans l’énergie. Ce qui m’a plu quand j’étais gamin… il faut dire qu’ici on est sur un territoire particulier. On se trouve à Ourcq, dans le 19eme, mais on est tout proche de plusieurs endroits qui ont vus la culture hip-hop arriver et germer de manière forte. On n’est pas loin du terrain vague de La Chapelle, c’était un laboratoire pour le graffiti européen. Il y avait aussi le rap, la danse… il y avait de nombreux groupes. Il y avait une effervescence de camarades dans différentes branches de cette culture, qui à l’âge à laquelle je l’ai reçue était tellement positive, canaliser cette colère de la jeunesse, la fougue… de la canaliser puis de la transformer en quelque chose de grand. Moi j’ai reçu ça comme une arme de construction massive. Ce territoire est riche de ça. Moi-même j’étais proche de gens qui étaient dans la mouvance mais dans d’autres disciplines. À l’époque j’étais à fond dans le sport, ce qui me permettait de canaliser… et avec le temps finalement je me suis dit que je devais revenir à mes premiers amours, le graffiti, mais tout en ayant aussi la notion d’y incorporer d’autres choses. À cette époque il n’y avait pas le phénomène de mode street-art donc les choses n’étaient pas vues aussi positivement, bien au contraire ! Enfin ça fait 10 ans maintenant que j’ai changé mon fusil d’épaule et que j’essaie d’inclure les habitants dans cette marche collective vers des échanges, des passerelles, entre les individus, entre les artistes, et pas que moi d’ailleurs. Il y a un paquet d’artistes que j’ai invité et qui sont venus partager les couleurs et du coup partager les rencontres avec les habitants. Les habitants se rendaient compte aussi de la valorisation. Progressivement ils ont vu les gens qui arrivaient d’un peu partout et commençaient à prendre en photo ces murs. Ils sentaient que leur territoire au lieu d’être abandonné était valorisé. Une fois de plus, par rapport à des no man’s land, je suis persuadé que la nature a horreur du vide. C’est ce qui fait aussi, à mon avis, écho avec l’actualité. C’est des gamins de notre République qui ont à un moment donné pétés les plombs, on qualifie ça comme on veut, et dont les actes doivent nous interroger : comment quelqu’un peut-il avoir une telle colère ou haine ? Il faut aussi se poser des questions. Il faut le condamner, clairement, ça ne doit pas arriver ici, mais il faut aussi essayer de comprendre pourquoi. Modestement, mes amis artistes et moi, on essaye d’agir comme des agents de liaisons. Ces peintures ont plusieurs buts, l’un d’eux est de relier les gens.

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J’imagine que lorsque tes premiers graffitis ont été lavés ou détruits, ça n’a pas dû te faire plaisir.  

Effectivement tout le monde sait que c’est un art éphémère. Ce qui m’intéressait ici aussi, c’est que je savais qu’il y avait une incompréhension. Les toutes premières fois où je suis intervenu, il y a dix ans, enfin les premières fois de manière… faut pas oublier, on était en pleine journée, à ce moment là les gens étaient choqués de voir quelqu’un avec une bombe de peinture. Les premières fois où je suis intervenu la journée, les gens avaient le réflexe d’appeler la police. En voyant un mec avec une bombe, ils appelaient les flics. Les flics venaient donc bon…  A ce moment là je commençais à réussir à mettre des gens de mon côté, et assez rapidement c’est les gens qui m’ont défendus. Aujourd’hui par exemple, c’est l’inverse, c’est quand on vient faire des mises à jour sur des murs qui ont la chance de rester pendant un certain temps, pour que ça ne soit pas trop figé dans le temps, les gens quand ils nous voient venir recouvrir des fresques qu’on avait déjà faites, ils ont peur qu’on soit des vandales. Enfin des vandales… tu vois le lapsus !

Quel âge as-tu aujourd’hui ?

38 ans

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Penses-tu pouvoir continuer à vivre de ton art ?

Non seulement je vais continuer tout pareil mais déjà il y aussi ma démarche artistique qui croise fortement ce territoire (NDLR : Ourcq) clairement. C’est un petit peu là où j’ai fait mes armes, où j’ai développé mon style et mon but à atteindre. J’aime la peinture mais pas que pour son esthétisme. J’adore mais pour ma part j’ai besoin d’y mettre d’autres ingrédients. C’est notamment là où j’ai pu faire un bouillon de culture. En parallèle j’ai eu l’occasion d’aller voyager, un peu, et de confronter ce que j’étais en train de créer ici, d’aller  le confronter dans quelques pays, et l’un à renforcé l’autre. En parallèle aussi ces dernières années, j’ai développé mon travail en atelier qui est une autre forme de laboratoire mais plus intime. Ce n’est pas aux yeux et aux vues de tous. Autrement on travaille in-situ la journée, il y a tout le temps du passage et c’est ce qu’on aime. Le travail en atelier c’est l’autre pendant pour moi aujourd’hui. Ça ne l’était pas il y a 10 ans. Il faut continuer à développer les racines dans différentes directions. C’est aussi ce qui apporte l’oxygène, c’est la photosynthèse de la création.

As-tu un message à faire passer pour finir ?   

Pour finir… je vais plutôt te livrer le ressenti que j’ai eu tout à l’heure, cette après-midi. C’est pour ça aussi qu’on se retrouve dans le 19eme, c’est que j’y étais déjà pour coller des affiches. Ce n’est pas forcément mon outil de prédilection mais c’est dans ma palette pour transmettre ce que j’ai à dire. Aujourd’hui donc, j’ai collé un visuel que j’ai fait la semaine dernière suite aux événement qu’on connaît de ce début janvier. J’en ai profité pour coller une affiche de ce visuel qui est en fait un masque à moi qui est déjà d’une certaine façon une forme de mondialisation des cultures; sur les traits, un peu incas, un peu africains, un peu océaniens… on peut y mettre beaucoup de choses. J’ai inséré à l’intérieur les trois symboles des religions monothéistes, qui sont aussi les trois causes, souvent, de querelles multiples. Moi je ne suis pas du tout dans la mouvance religieuse. Je ne fais pas de prosélytisme, je suis assez éloigné de ça. Par contre, j’essaie de les nommer spécifiquement ces 3 là pour qu’on reste unis. Ce que cette France a de plus beau, c’est cette richesse… La France est un plat qui mijote tellement bien si on arrive à maintenir la bonne cuisson sans faire cramer la casserole. Bref, pendant que je collais cette affiche, il y a des mamies, et pas que, des gens, qui sont venus m’embrasser. Pourtant j’avais un peu d’appréhension parce mon travail est habituellement plus coloré. J’essaie d’avoir un message plus arrondi on va dire. Mais là il y a quelque chose de plus clair, une punchline : “Je suis la France”, avec ce visuel et les trois religions en son centre. Voilà, ça m’a fait plaisir parce que c’était assez spontané et ça faisait plaisir aux gens, ça leur faisait du bien et ça m’a surpris, je ne m’y attendais pas. Les gens maintenant ici me connaissent mais en 10 ans c’est la première fois qu’ils ont envie de me claquer la bise. Je finirai par ça car c’est ce genre de carburant qui m’aide à continuer à diffuser ce message.

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