Easy Sacha, mystery tattoo artist

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Dans mon imaginaire, le tatouage est intrinsèquement lié aux histoires de gangs, de mafias… d’appartenance à un groupe. Ainsi Easy Sacha réalise des tatouages dans un style qui rappelle immanquablement les Yakuzas, même si ce n’est pas le seul style qu’il maîtrise. Pourtant, il est peu probable qu’Easy Sacha n’ait jamais travaillé sur le corps d’un membre de la pègre japonaise. Dans la réalité, le tatouage s’est très largement démocratisé comme en témoignent les succès d’événements comme le Mondial du Tatouage ou l’exposition “Tatoueurs, tatoués” au Quai Branly. D’ailleurs, le conseiller artistique de cette expo n’est autre que le célèbre Tin-Tin, le tatoueur le plus connu, le plus médiatisé de France. Easy Sacha a travaillé dans son studio pendant 9 ans avant d’ouvrir le sien, le Mystery Tattoo Club. Ici le mystère est avant tout dans le nom puisque le lieu a pignon sur rue, et son propriétaire, et surtout son travail, sont connus et reconnus. C’est en tant que non-tatoué que je suis allé le rencontrer pour découvrir cet univers.

 

Raphael : Comment es-tu devenu tatoueur ?

Easy Sacha : J’ai toujours dessiné, depuis que je suis tout petit. Je suis devenu tatoueur par le dessin, mais aussi par le côté rock’n’roll de la chose. A l’adolescence j’ai découvert la musique métal et punk rock. Tous les groupes que j’écoutais, tous les membres de ces groupes étaient tatoués. En tant que môme, je me suis un peu identifié. Le tatouage me plaisait déjà en tant que tel, sans penser forcément à en faire mon métier. C’est un peu plus tard, quand j’avais une vingtaine d’années, que je me suis dit : « Tiens, c’est peut-être quelque chose que je pourrais tenter de faire ». Même si à l’époque, ce n’est pas si évident que ça. Il n’y avait pas internet. Aujourd’hui tu peux acheter un kit de tatouage à 50 euros sur Ebay…

C’était quoi ton premier tatouage ?

Que j’ai fait sur moi ou sur quelqu’un d’autre ?

C’est lequel le premier dans l’ordre chronologique ?

Le premier tatouage que j’ai fait, c’était sur un copain en cours. Je devais être en terminale… Je l’ai fait avec une aiguille et de l’encre, ce n’était pas très glorieux. Ce n’était pas une grande réussite, mais c’était vraiment ma première approche du tatouage. Après, je me suis fait tatoué moi-même quand j’avais 18/19 ans.

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Quand on entend les histoires des tatoueurs quand ils débutaient, on a souvent l’impression qu’ils commencent tous par jouer au morpion sur la peau de leur voisin. Comment ça se passe ensuite ? Comment se passe l’apprentissage, la professionnalisation ?

Il y a plusieurs possibilités. La première est de trouver un maître d’apprentissage, donc tu deviens apprenti dans un studio de tatouage. Au début, tu fais les basses besognes, répondre aux clients, aux mails, au téléphone, préparer les postes pour les tatoueurs, les observer… Petit à petit on t’apprend le métier et la technique. Tu dessines beaucoup. Quand on te sent prêt, tu passes sur de la peau synthétique, des pieds de porc ou d’autres choses comme ça pour voir comment réagit la machine. Après, si ça se passe bien, tu passes à la peau humaine. La seconde possibilité pour se former, ça a été la mienne, c’est de se former tout seul. Au bout d’un moment, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire. J’ai donc acheté mon matériel. C’était un investissement à l’époque. J’ai appris en tâtonnant, en essayant… J’ai commencé par acheter des pieds de porc. J’ai tatoué dessus pour voir comment ça fonctionnait. J’ai vu que techniquement je n’étais pas super à l’aise, mais ce n’était pas non plus complètement pourri. De là, des copains ayant vu ce que j’avais fait sur les pieds de porcs m’ont dit : « C’est super bien, on attaque directement sur moi. » Au bout de 2, 3 tatouages sur les pieds de porcs, j’ai commencé à tatouer directement mes amis. Je me suis tatoué moi-même aussi. Voilà, c’est les deux façons un peu différentes de se former.

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Et aujourd’hui tu as ton propre studio de tatouage. L’une de tes caractéristiques, c’est que tu maîtrises plusieurs styles graphiques.

Oui c’est vrai. Moi j’aime le tatouage pour ce qu’il est, c’est-à-dire toutes les formes et styles que ça représente. J’aime bien tout faire. Pendant très longtemps, je me suis essayé à plein de styles sans vraiment opter pour un seul. Cependant depuis quelques mois, pour un souci d’agenda, j’ai décidé de prendre une décision et une direction exclusive. En ce moment, je n’accepte plus que des projets de tatouage japonais. C’est ce qui me plaît le plus dans le tatouage en général. J’ai vraiment envie de l’approfondir au maximum. Le problème aussi, c’est que j’arrive à 2 ans, 2 ans et demie de délais pour avoir un rendez-vous. En acceptant tous les styles, j’augmente petit à petit la liste d’attente. En me restreignant à un seul style, j’espère avec le temps passer de 2 ans et demie à peut-être qu’un an d’attente. Ça serait plus confortable pour moi et pour les clients.

D’où te vient cette attirance pour le style japonais ? Est-ce purement graphique ? Est-ce lié à son héritage lié aux gangsters japonais ? Pourquoi ce style ?

Déjà c’est un style traditionnel qui à la base prend quasiment tout le corps. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné, le corps complètement tatoué comme ça. Il y a aussi les tatouages traditionnels maoris et polynésiens qui utilisent tout le corps, mais c’est plus graphique, moins illustratif. Justement j’aime bien le côté illustratif dans le tatouage avec les histoires qui peuvent être racontées. Beaucoup de gens s’imaginent que dans le tatouage japonais tout est symbole, que la carpe veut dire ci, le dragon ça veut dire ça… Ce n’est pas tout à fait vrai. Les scènes qui sont représentées sur les tatouages japonais sont souvent tirées d’estampes inspirées de contes et de la mythologie japonaise. C’est plus des histoires que du symbolisme.

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Le tatouage est devenu mainstream. Arrives-tu à avoir une relation particulière avec les gens que tu tatoues ? Ou est-ce c’est devenu une « usine » ?

Le côté usine je ne l’ai plus du tout maintenant. Maintenant je ne fais quasiment que des grandes pièces. Je vais de temps en temps faire des petites pièces qui vont me prendre une heure ou deux, mais la plupart de mes clients, je vais les tatouer pendant une dizaine d’heures minimum. On va passer des après-midi complètes ensemble. En général, en une après-midi, je tatoue entre 3, 4 heures, parfois 5, rarement 6. Hormis la préparation du dessin, je ne parle que de l’acte de tatouer. Donc avec mon client, je vais passer une après-midi complète. On va se revoir le mois d’après pour faire une seconde séance. Si je fais un dos, c’est 20, 25 heures, donc 6, 7 séances. On va se voir pendant 6, 7 mois. Il y a vraiment une relation qui s’établit avec mes clients. La plupart deviennent, non pas des amis proches, mais des potes. C’est des clients, mais des clients un peu amis. Pendant tout ce temps où je tatoue, on discute. Il n’y pas que l’acte du tatouage. Il va me raconter sa vie, je vais lui raconter la mienne… C’est aussi ça qui me plaît dans le tatouage.

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Aujourd’hui, il existe des façons d’effacer un tatouage, mais ce n’est pas clean. Si demain, on pouvait facilement enlever un tatouage, sans douleurs, sans traces… Est-ce que le tatouage aurait toujours autant d’intérêt ?

C’est une question difficile… C’est vrai que ce qui fait la magie du tatouage, c’est le fait de ne pas pouvoir l’enlever. Des fois on aimerait bien pouvoir enlever des vieux tatouages qui nous plaisent un petit peu moins. On voudrait refaire quelque chose de nouveau. Après, il y a beaucoup de tatouages qu’on peut recouvrir ou modifier. Aujourd’hui, il y a le laser. Il produit des résultats qui sont quand même mieux par rapport à il y a 15 ans ou plus vieux encore. Maintenant, il y a moyen d’enlever certains tatouages complètement sans laisser de traces. Ça reste douloureux et assez cher. Le jour où on trouvera une solution pour les enlever rapidement et facilement, je ne pense pas que ça enlèvera la magie, mais ça sera plus facile pour les personnes qui sont allées voir les mauvais tatoueurs ou qui ont eu des mauvaises expériences. Certains ont vraiment du mal à vivre avec leur tatouage moche.

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Chaque année il y a le Mondial du tatouage qui attire les foules. Tous les médias en parlent. On sent que c’est devenu mainsteam. Ça fait quelques années que tu es dans ce milieu, quel regard portes-tu sur cette évolution ?  

Ce genre d’événement a toujours existé. C’est sûr que ça n’était pas médiatisé comme maintenant, mais les conventions de tatouage existent depuis vraiment très longtemps. Ce qui a changé, c’est la couverture médiatique, les réseaux sociaux, la télé-réalité qui fait des émissions sur le tatouage… Il y a un engouement qui est bien et pas bien. Ça nous apporte beaucoup de clients, mais ça attire aussi beaucoup de jeunes qui se disent : « Je vais faire du tatouage, ça a l’air cool, ça a l’air facile, je vais gagner de l’argent en faisant ça… » C’est plutôt le côté négatif du tatouage. Dans le lot de ces nouveaux venus, il y aura des gens intègres, des artistes, des jeunes qui sortent d’écoles d’art et qui vont devenir de très bons tatoueurs. A côté, il y en a qui vont faire ça n’importe comment. Ils vont pourrir la peau des gens. Il y a un tel engouement pour le tatouage que je me demande si ça ne va pas saturer le métier. La demande a augmenté, mais en même temps, le nombre de studios de tatouage a augmenté de façon exponentielle. Dans certaines petites villes, il y avait 2, 3 salons de tatouage il y a 15 ans, aujourd’hui il y en a 5 fois plus. Ce n’est pas encore problématique, mais ça pourrait le devenir.

Un tatoueur est un artiste, la question ne se pose pas, mais est-ce que tu t’exprimes sur d’autres supports que la peau humaine ?

J’utilise d’autres supports que la peau humaine. J’utilise le papier, la toile… Je fais pas mal d’aquarelles et de dessins. D’autres tatoueurs font aussi de la sculpture…

Que fais-tu personnellement à côté du tatouage ?

Je fais un peu d’illustrations, parfois pour des pochettes de disque ou des marques… Ça m’arrive d’être contacté par des marques pour faire des affiches… Des fois, j’ai des commandes pour des expos. J’ai eu une commande pour la revue « Hey ! » qui m’avait donné carte blanche pour un livret de 17 pages à l’intérieur de leur revue. J’avais dû produire 17 peintures.

Quand une personne veut se faire tatouer, elle se dit ou on lui dit souvent : quand tu seras vieux, ça ressemblera à rien. Comment réponds-tu à cette remarque ?

Quand on sera vieux, on ne ressemblera à rien. Notre peau sera déjà toute pourrie. Effectivement, le tatouage va vieillir avec la peau. C’est vraiment une question de point de vue. Quand moi je vois des personnes âgées avec des vieux tatouages faits dans les années 30, 40, 50, je trouve que ça a un cachet même si la peau a flétri. Parfois on ne voit plus vraiment les détails, mais je trouve que ça a un certain charme. Il y a plein de photos qui existent avec des personnes âgées avec des vieux tatouages. Je trouve que ça raconte une histoire. Il y a du vécu. C’est assez beau, même si on voit moins bien le tatouage et qu’il est moins joli artistiquement.

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Tu parles de ces personnes qui ont des tatouages datant de plusieurs décennies. Le tatouage est un art ancien. Peut-on encore innover dans le tatouage ?

Au niveau technique ou artistique ?

Les deux.

Techniquement, il n’y a pas beaucoup de choses. Il y a des petites avancées, par-ci par-là, mais rien de révolutionnaire. Le fonctionnement de la machine est le même depuis qu’elle a été inventée, c’est-à-dire fin 1800. C’est toujours le même principe. Il y a des petites avancées techniques, des façons de souder des aiguilles un peu plus propres, un peu plus nettes, des pigments qui vont mieux tenir dans le temps… Autrement, le principe de base reste le même.

Artistiquement, on voit au fil du temps des styles arriver. Ils émergent plutôt de l’illustration ou de la peinture. On ne les pensait pas transposables dans le tatouage. Artistiquement, il y a toujours moyen d’évoluer. Après il y a les contraintes techniques du vieillissement dans le temps. Il y a par exemple en ce moment un engouement pour le tatouage style aquarelle, avec des choses très délavées, sans contours noirs, des mélanges de couleurs… Le problème, j’en suis persuadé, c’est que ça ne tiendra pas dans le temps. C’est trop léger, trop délavé. Il n’y a pas de contours pour tenir les formes. Ça fait 17/18 ans que je tatoue, je vois, déjà à l’époque, on essayait de faire des choses très solides au niveau des couleurs, 15 ans après, selon comment la peau a vieilli et comment la personne s’est exposée au soleil, certaines ont déjà vachement passé. En faisant des couleurs passées dés le départ, il y a pleins de trucs qui vont disparaître ou ne plus ressembler à grand chose dans 15 ans. Parfois les évolutions artistiques amènent des choses bien, et parfois on voit bien que ça ne tiendra pas la route sur la durée. C’est pour ça que moi j’ai tendance à faire marche arrière par rapport à ces évolutions de styles artistiques. J’ai plutôt tendance à revenir à quelque chose de plus traditionnel, japonais ou américain, où on essaie vraiment d’avoir une ligne assez claire, assez forte, et d’éviter les 15 milliards de détails qui vont se perdre dans le temps. L’objectif c’est d’avoir un tatouage qui vit bien dans le temps et qui soit assez intemporel.

 

Si vous souhaitez vous rendre au Mystery Tattoo Club pour rencontrer Easy Sacha ou les autres tatoueurs résidents, Just, Yom et Fred Om, voici l’adresse :

13 rue de la Grange Aux Belles, 75010 Paris.  

Vous pouvez également découvrir leur travail sur le site :

http://www.mysterytattooclub.com

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