Echecs et droites

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Un vendredi fin mars à Berlin, le thermomètre dépassait paresseusement les 10 degrés dehors, mais dans le Franz-Mett-Sporthall, corps et neurones s’échauffaient. Ils étaient une petite douzaine à s’entraîner. Boxe et échecs, le corps et l’esprit, la force et la stratégie. Les deux disciplines étaient au programme. Pendant que les participants tapaient dans les sacs pendus au plafond et faisaient des exercices, il y en avait deux qui s’entraînaient à tour de rôle sur le ring au fond de la salle. Dans quinze jours, le 7 avril, Luigi Sbailo et Matti Schaffran disputent leur premier combat officiel de chessboxing.

L’entraînement se déroulait sous les ordres de Iepe Rubingh. Il est l’homme qui a donné vie à cette discipline imaginée par Enki Bilal, auteur de BD. Ce sport apparaît dans Froid Equateur, publié en 1992. L’album se trouvait dans la bibliothèque du père de Iepe. C’est d’ailleurs ce dernier qui a initié son fils aux échecs. Pourtant, ce n’est que 10 ans plus tard que le chessboxing a vu le jour. C’est dans un bar d’Amsterdam, en 2002, alors qu’il venait de commencer la boxe avec un ami, joueur d’échecs également, que Iepe fit la connexion avec le sport imaginé par Enki Bilal. Le premier combat de chessboxing était organisé dans la foulée, en 2003.  

Iepe Rubingh 

Iepe Rubingh est un hyper-actif. Il a joué au plus haut niveau de tennis de table aux Pays-Bas. Il a fait partie de l’équipe nationale de ski de fond. Cependant ce n’est pas comme athlète qu’il est devenu célébre, mais en tant qu’artiste. Ses happening ont plusieurs fois fait le tour du monde. Le chessboxing est-il son chef-d’oeuvre ?  Iepe le présente plutôt comme un produit nouveau et innovant, un sport qu’il n’a cessé de modeler et de développer jusqu’à aujourd’hui.

L’étincelle s’est peut-être produite à Amsterdam, mais c’est à Berlin que le feu a pris. Iepe y créa le Chessboxing Club Berlin. C’est dans le gymnase où se déroulait l’entraînement ce soir là que ses amis et lui ont organisé les premiers combats. Depuis, la discipline a conquis de nombreux pays, notamment en Asie. D’ailleurs, le Chessboxing Amateur World Championship a lieu à Calcutta cette année, du 12 au 15 avril.

Matti 

Un événement auquel ne pensaient pas Luigi et Matti à cet instant. Il ne leur restait que deux semaines avant la 7ème édition de l’Intellectual Fight Club, ici-même à Berlin. Le combat de Matti est l’attraction principale de la soirée. Ce boxeur professionnel de 28 ans qui rêve de participer aux JO de Tokyo n’était qu’à quelques jours de ces débuts dans le chessboxing.

Matti a expliqué qu’il cherchait une activité pour utiliser sa tête entre ses nombreux entraînements. Quand il a découvert le chessboxing, il s’est dit que les échecs étaient une bonne façon de se muscler le cerveau. L’apprentissage de cette discipline hybride est certainement moins douloureuse pour les boxeurs. Cela n’empêche pas de nombreux joueurs d’échecs de s’y mettre. D’autant plus que 60% des combats se gagnent sur l’échiquier.

Un combat de chessboxing se déroule en 11 rounds de 3 minutes, 6 rounds d’échecs entrecoupés de rounds de boxe. Les participants peuvent gagner par KO ou échec et mat. Une mauvaise gestion du temps aux échecs, un abandon ou une décision de l’arbitre peuvent aussi décider du vainqueur. Les entraînements se déroulent suivant ce principe d’alternance boxe-échecs.

Parmis les gens présents ce soir-là, un “papa” attirait l’attention. Malgré sa bedaine il sautait comme une gazelle et frappait comme une mule. Pendant les rounds d’échecs, ils donnaient des conseils à un jeune couple dont c’était la première séance. Il y avait aussi un ado, des tatoués, des cadres… bref des gens de partout et de tous gabarits. Ils s’entraînaient en silence selon les consignes de Iepe, mais il n’était pas le seul coach dans la salle.

Dirk Kalinowski, dit “Kalle”, s’occupait de ce qui se passait sur le ring. Ce berlinois a appris à boxer à l’est du mur. Une fois sa carrière en amateur terminée, il travailla au Centre National de Formation de Boxe. Il continue de transmettre son savoir à qui veut enfiler les gants, même si ce soir il a travaillé presque exclusivement avec Matti et Luigi.

Matti face à Kalle

Matti et Luigi ont deux profils très différents. Matti a l’habitude du ring. C’est sur l’échiquier qu’il doit parer les coups pour avoir une chance de gagner. Il écoutait attentivement les conseils de Iepe.  Sa concentration ne laissait transparaître aucune émotion. Luigi, physicien italien étudiant à Berlin, était tout aussi appliqué, mais le trac se faisait sentir, alors il révisait ses gammes comme un acteur révise son texte.

Luigi 

Vendredi 7 avril, le soleil se couche, la foule commence à affluer vers Festsaal Kreuzberg, théâtre des exploits à venir des chessboxers. Trois combats sont au programme de la soirée. La foule, debout, se masse autour du ring. Pas de tables ou de sièges VIP, les premiers arrivés sont les mieux placés. Toutes les lumières qui n’éclairent pas le ring s’éteignent. La fête peut commencer.

Le premier combat oppose Michal Adamski, un jeune anesthésiste polonais, à Stephen Kring, un professeur suédois de 50 ans. Ils ont un bon niveau aux échecs, mais pour les deux adversaires, comme pour tous les combattants présents, c’est une première ce soir. Michal et Stephen ont la lourde responsabilité d’ouvrir le bal, de lancer les hostilités, de chauffer le public.

Dès le début ils se donnent à fond. Le premier round, qui se déroule sur l’échiquier, donne le ton. Pas le temps pour l’observation, ils attaquent. Joueurs d’échecs avant tout, c’est là qu’ils veulent faire la différence. Round 2, ils enfilent les gants. Le professeur suédois est vaillant mais il a du mal face à l’allonge du polonais auquel il rend quelques centimètres. Rapidement en sang, il ne passe pas loin de se faire mettre KO.

Ils se rendent coup pour coup aux échecs, mais Michal Adamski domine largement aux poings. Pendant le troisième round de boxe, l’entraîneur de Stephen Kring jette l’éponge, ou plutôt la serviette, au milieu du ring. Abandon. Victoire de l’anesthésiste qui ne sera pas passé loin de coucher son adversaire, mais qui aura réussi à électriser une foule qui en redemande.

C’est au tour de Luigi d’entrer dans l’arène. Il s’apprête à se mesurer à Jens Beyer, un allemand un peu plus grand que lui et légèrement plus impressionnant physiquement. Luigi, local de l’étape puisqu’il s’entraîne à Berlin, devient automatiquement la coqueluche de la foule qui l’acclame à plusieurs reprises et applaudit à chacun de ses coups.

Des coups, il en reçoit, surtout lors du premier round de boxe. Son coin doit se casser la voix pour qu’enfin il commence à rendre la pareille à son adversaire. Il prend la mesure de l’événement et il ne lâche rien, comme un italien. Aux échecs, une irrégularité vient perturber la partie, obligeant l’arbitre à intervenir. Accroché, le combat se décide dans les derniers rounds.

Alors que le round 9 se termine, un round d’échec, l’excitation semble gagner Luigi. La cloche sonne. Il lance un regard suppliant à l’arbitre. Il y était presque, mais il lui faut maintenant mettre les gants. Round 10, dernier round de boxe. Le poulain de Iepe prend la foudre mais il ne s’effondre pas. A la fin de ce round, il lève les bras comme s’il avait déjà gagné, mais il reste le round 11. Hors de question de laisser la décision aux juges. Echec et mat. Victoire de Luigi. Applaudissements.

C’est l’heure du troisième combat, l’attraction principale de la soirée. Matti devait affronter Sergey Ksendzov, un boxeur professionnel russe dont c’était aussi censé être le premier combat de chessboxing. Juste avant l’apparition des deux adversaires, le speaker explique que Sergey, pourtant encore annoncé la veille, s’est cassé la jambe. Il a été remplacé au pied levé par un dénommé Qasim. Il est probable que ce ne soit pas son premier combat de chessboxing. Matti se retrouve donc face à un adversaire qui n’a pas eu le temps de se préparer, mais qui a l’expérience pour lui.

Premier round, Qasim se montre très agressif sur l’échiquier. Il est conscient que c’est le point faible de Matti. Pendant les rounds de boxe, ce dernier est plus à l’aise, mais il ne trouve pas l’ouverture. Paradoxalement, c’est aux échecs qu’il réussit à renverser la vapeur et mettre son adversaire en difficulté. Quand il réussit un bel enchaînement droite gauche, la foule scande son nom : “Matti, Matti, Matti…” La chute n’en est que plus dure.

Qasim prend un avantage décisif aux échecs et accule le roi de Matti. Lors d’un round de boxe, il l’envoie même lourdement au tapis. Le favori du public essaie de se relever rapidement. Il titube. L’arbitre compte jusqu’à 10. Le combat reprend. Matti ne se laisse pas démonter. Il revient dans le combat avec encore plus de hargne, mais il n’arrive pas à empêcher Qasim de gagner sur un échec et mat. Bon joueur, il salue son adversaire, mais son premier combat de chessboxing, forcément inoubliable, est une soirée à oublier.

Au final, les statistiques ont été respectées, 60 pourcents des combats ont été gagnés sur l’échiquier. La soirée a été intense. L’alternance boxe-échecs fonctionne parfaitement. Le combat est spectaculaire et le rythme effréné. Au-delà du bon moment passé, quel est l’avenir de ce sport ? Iepe réussira-t-il à le hisser au même niveau de popularité que les deux disciplines qu’il a combiné ? Sa force et son intelligence ne seront pas de trop pour l’imposer sur le marché mondial du sport.

 

Plus d’informations sur : http://www.chessboxing-global.com/

1 Comment

  • Matti Schaffran dit :

    Too bad that I do not understand the story. The pictures are great. Please send me the pictures on which I can see myself.
    Sporty greetings Matti Schaffran

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