Entretien avec des sapeurs parisiens

Temps de lecture : 14 minutes

La SAPE définie par Wikipédia : La société des ambianceurs et des personnes élégantes, ou SAPE, est une mode vestimentaire populaire née après les indépendances au Congo-Brazzaville pour ensuite se propager au Congo-Kinshasa chez les jeunes. Ce courant est dans la filiation du dandysme et ses adeptes, appelés les sapeurs s’habillent ainsi chez les grands couturiers, et pratiquent la sapologie.

L’interview d’Ange Madoka et Victime de la Sape est probablement la plus frustrante que j’ai faite depuis le début de STORY NEXT DOOR. Pourquoi ? Parce que ce sont des personnages hors du commun. J’ai eu beaucoup de mal à les attraper pour les interroger, mais j’ai réussi. Etant donné que se sont des sapeurs, j’ai voulu organiser un shooting avec des amis photographes. C’est là que ça a tourné au vinaigre. J’ai relancé ces deux sapeurs de nombreuses fois. Ils me répondaient au bout de plusieurs semaines, quand ils répondaient… Au bout de plusieurs mois, j’ai laissé tombé. Au final, je me suis dit que ça ne me coûtait rien de partager cette interview, avec ou sans photos d’eux. Ange Madoka et Victime de la Sape sont deux sapeurs originaires du Congo qui ont leur QG à Château Rouge. Ils nous parlent de la sape, de leur philosophie et de leur garde-robe.

 

Raphael : Pouvez-vous vous présenter ?

Ange Madoka : Je suis Ange Madoka.

Victime de le Sape : Victime de la Sape, le détenteur du dogme de la sape, mannequin chez Comme des Garçons, le mannequin qui a ramené l’ADN de la sape à la mode.

 

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Qu’est-ce que la sapologie ?

Ange Madoka : La sapologie est un concept qui a été créé il y a bientôt 10 ans. A l’origine, c’était quelque chose pour mettre la sape. C’était une vitrine. On a voulu donner une vitrine au monde extérieur pour montrer c’était quoi la sape. On connaissait les sapeurs. Il y en avait plusieurs sortes, la sape, les gentlemen… Il fallait créer quelque chose qui regroupe la sape. C’est une science qui étudie la sape. Au coeur d’une famille où on allait retrouver les vrais sapeurs, d’où la création de la sapologie.

Victime de la Sape : J’abonde dans le même sens qu’Ange Madoka, un grand sapeur depuis toujours. La science qui étudie la sape, la sapologie, dont nous sommes les co-fondateurs avec d’autres. Dans la sapologie on retrouve des sapeurs, des cracks, des dandys, parce qu’il y a des dandys en Afrique, et des playboy… On fait souvent cet amalgame avec les gens qui s’intéressent aux vêtements, à l’étoffe. Maintenant, la sapologie, c’est un courant socio-culturel qui a rehaussé la sape sur les grands podiums sinon à la une de l’information au jour d’aujourd’hui.

 

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Comment êtes-vous devenus sapeurs ?

Victime de la Sape : C’est là qu’on parle de la mythologie de la sapologie. D’aucuns vous diront que les congolais sont de naissance sapeurs sapologiques. Ils sont sapeurs. Ils sont sapologues. Voilà. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la sape est un comportement. C’est un état d’esprit. C’est une façon d’être. Je vais piocher un exemple. Un majordome, il a un comportement et un habillement. On le reconnaît. Un cuisinier, par sa tenue on le reconnaît. On sait que c’est un spécialiste. C’est comme ça la sape. On sait ce qui va avec tel vêtement ou ce qui ne va pas avec. En France, disons en Europe, c’est encore plus difficile. On a 4 saisons ! Donc quelque soit la connaissance qu’on a de l’étoffe, il y a la température des saisons à prendre en compte. On ne mettra pas du tweed en été. La sape est un état d’esprit qui rime avec les saisons.

Ange Madoka : C’est ça. Il a su bien le dire. La sape est un état d’esprit. J’ai toujours pensé que les sapeurs sont des artistes. Nous sommes des créateurs de spectacles vestimentaires. Qu’est-ce qu’il y a de plus beau que de voir une personne bien habillée ? Vous avez le regard attiré par le fait que le gars sait bien faire l’agencement colorale. Il dose bien ses vêtements. Il met ses vêtements en valeur. C’est plaisant. C’est beau à voir. Nous sommes des artistes vestimentaires. Ce n’est pas donné à n’importe qui. Est sapeur celui qui se reconnaît sapeur au milieu des sapeurs. Il y a des règles à respecter, mais encore une fois c’est un état d’esprit. Ça englobe beaucoup de choses. Ce que j’aime bien avec la sape, c’est la non violence. C’est ce que les sapeurs mettent toujours en avant. Un sapeur n’est pas violent. L’appréhension, la manière et le respect font partis des vertus sapologiques.

Victime de la Sape : Effectivement, c’est un courant non violent. Surtout, nous avons une communication dans le vêtement. On se communique. On se reconnaît. C’est un monde. Mais ce n’est pas un monde fermé. C’est ouvert. Cependant, nous avons une sémantique à respecter.

 

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Vous avez donné l’exemple du cuisinier. Pour lui, c’est un métier. Sapeur, ce n’est pas un métier. Vous êtes tout le temps sapés. On ne vous croisera jamais dans la rue habillés en jogging. Vous êtes tout le temps sapeur.   

Ange Madoka : C’est un état d’esprit. Un sapeur peut être en jogging ou en baggie, mais c’est un sapeur. Le même baggie que vous mettez, le sapeur va s’arranger pour le mettre d’une autre manière. Il le met en valeur. C’est ce qui fait la différence. C’est à ce moment là qu’on arrive à distinguer qui est sapeur et qui ne l’est pas, tout simplement.

Est-ce qu’il y a une grosse communauté de sapeurs à Paris ?

Victime de la Sape : Une très grande communauté ! Hier, il y a 3 ans, il y a 10 ans, la sape balbutiait. D’une façon lapidaire, résumée,  dans les années 84-86, quand nos prédécesseurs sont venus, la sape balbutiait. Aujourd’hui, les gens viennent vers nous, on ne connaît pas leur but. Est-ce que vous voulez sortir la sape du ghetto ? Est-ce que vous voulez sortir l’africain ? Parce que c’est la sape, c’est africain ! Ce n’est pas asiatique ou européen. La sape, c’est congolais. La capitale de la sape, c’est Congo-Brazzaville. On va voir des basketteurs comme Jordan et les autres, c’est aussi une sape, mais ces autres sapes n’ont rien à voir avec la sape dont on vous parle aujourd’hui. Nous, nous avons une sémantique à suivre, un état d’esprit, une façon de nous habiller, de danser, de vivre la société. C’est donc un courant socio-culturel né chez les congolais de Brazzaville. On ne pourra jamais changer ça.

 

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Est-ce que vous suivez la mode ? Ou est-ce que vous vous habillez sans regarder ce qui est à la mode, ce qui est tendance ?

Ange Madoka : Les congolais suivent la mode. La preuve, vous avez en face de vous (NDLR : Victime de la Sape) un mannequin connu et reconnu. Il a d’abord été connu en tant que sapeur. Comme des Garçons sont venus le chercher pour toucher le grand public, parce que la sape, c’est des millions de personnes. Il y a des couturiers qui suivent les tendances de la sape. Ils veulent se lancer, se propulser, à travers les sapeurs. Nous sommes des millions, et nous sommes des consommateurs. Il est vrai qu’on suit la mode, mais ce qui est différent, c’est que le congolais ne s’habillera jamais par rapport aux mannequins. C’est-à-dire que si vous mettez un mannequin en vitrine, on ne s’habillera pas comme lui. Simplement, on va chercher à retirer quelque chose du mannequin. Le congolais s’habille dans l’imaginaire. Si je suis invité demain, je vais faire les magasins, mais je vais créer. Je ne vais pas prendre tout ce que porte le mannequin. Je vais prendre la veste ou la chemise, et je vais m’imaginer comment je vais être demain. C’est ce qui fait la différence avec les autres. Le mannequin a une tenue figée. C’est ce que les gens prennent. Le congolais va s’habiller dans l’imaginaire. C’est du boulot ! C’est du travail ! Je vais vous dire un truc. Ce n’est pas évident. Il m’est arrivé de préparer une fête deux mois à l’avance. Tous les samedi je prenais mon temps à aller chercher les vêtements qui vont correspondre à ce que je m’imagine. Alors, vous faites des milliers de boutiques et de magasins. C’est un travail. Tout le monde peut s’improviser sapeur, mais c’est un état d’esprit. Entre nous sapeurs, on sait distinguer qui est sapeur et qui ne l’est pas.

 

 

Vous avez insisté sur le fait que ça venait du Congo, et plus précisément de Brazzaville. Comment est venue la sape ?

Victime de la Sape : Vous savez, un mensonge répété plusieurs fois devient vérité. On va faire l’historicité de la chose. D’aucuns disent que c’est après la seconde guerre mondiale que nos grands-parents, après la guerre, sont revenus. Ils ont donc ramené le style. Il y a eu la première guerre mondiale, puis la seconde. Après les deux, les africains sont revenus, mais avec quel look ? Le look des colons, des vieux colons français, italiens et portugais. Les africains restés sur place étaient éberlués, abasourdis : comment les gens peuvent-ils s’habiller comme ça ? Ne pouvons-nous pas enlever notre pagne ? Avec le pagne, c’était déjà de la sape, mais avec le style occidental il y a eu une valeur ajoutée. Nous avons ramené l’ADN de la sape à la mode. Comme des Garçons, c’est une grande marque. Ils m’ont cherché. Comme vous nous avez cherché. Ils m’ont dit que je répondais aux critères et mensurations de la mode. De la mode, pas de la sape. Il y a une différence. On peut être borgne et être sapeur. On peut être infirme et sapeur. Du moment qu’on respecte les règles et l’état d’esprit de la sape. La sape est plus complexe que la mode. Moi qui vous parle, quand j’ai répondu à la mensuration, je dis la MEN-SU-RA-TION de l’élégance, j’ai été sanctionné mannequin. Je suis donc mannequin professionnel chez Comme des Garçons parce que j’ai répondu aux règles de la mode, étant sapeur d’origine.

Ange Madoka : D’où la valeur ajoutée de la sape !

 

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A quoi ressemble votre garde-robe ? Elle doit être immense ?  

Ange Madoka : Ça dépend du sapeur. Moi je n’aime pas la quantité. J’aime la qualité. Ma garde-robe est normale. Simplement, je saurais mixer tout ce que j’ai comme vêtements. Je peux prendre une veste, la porter 3 fois, vous ne saurez pas que c’est la même veste. Je vais faire un agencement colorale que vous ne pouvez pas maîtriser. Vous allez même me poser la question si c’est la même veste que j’ai portée dernièrement. C’est la même. Parce que dans ma garde-robe, j’ai choisi le strict minimum, mais c’est de la qualité. C’est à moi de mettre ces vêtements en valeur. Mais il y a des congolais qui ont une garde-robe énorme. Moi je n’aime pas le superflu.

Victime de la Sape : J’abonde dans son sens. La quantité ce n’est rien du tout… C’est la qualité qui compte. Il y a des gens qui disent avoir 42 costumes, mais maîtrisez d’abord au moins 3 costumes. L’essentiel, c’est d’avoir beaucoup d’accessoires. Trois belles montres chères : Piaget, Boucheron, Rolex, Breitling… C’est essentiel. Il faut aussi avoir plusieurs chemises, au moins 10 chemises blanches et 10 chemises bleus ciels. Il y a aussi les chemises à rayures. Il faut 3, 4 ceintures. Comptez aussi beaucoup de chaussettes et une dizaine de paires de chaussures. Minimum. Noir, marron et rouge bordeaux. Vous allez vous habiller à vous régaler. C’est une mixture. Comme dit Ange Madoka, vous ne faites que mélanger. Je vais vous dire un truc pour finir : pour mélanger les couleurs, il faut être futé. La sape vient de l’alchimie, la chimie de l’esprit. Vous allez comprendre que la sape est un peu mystique. A un moment, il faut prendre les idées, et les ramener dans le monde matériel.

 

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J’ai eu beaucoup de chances pour vous trouver. Est-ce une volonté de votre part de rester énigmatiques, un peu secrets ?

Victime de la Sape : D’un côté énigmatique, mais de l’autre, pas vraiment. Vous allez avoir d’autres sapeurs mercantiliques. Ils se vendent. Nous non, nous sommes là pour la culture d’abord. Quelque part, il y a un truc que je veux vous faire remarquer. C’est que les sapeurs ne sont pas structurés. Ce n’est que récemment qu’ils ont commencé à créer des associations. Maintenant, il est plus facile de les trouver par internet. Mais il y a encore pleins de sapeurs qui sont dans l’ombre. Moi j’écris un peu de poème. Au lycée, on m’avait dit : « tu es un poète en herbe », parce que je n’avais encore été édité. Donc on ne peut pas me retrouver. Je n’ai pas de références. C’est pareil pour certains sapeurs, qui ne sont pas dans une association. Pour les retrouver, il faut passer en spirale, passer à gauche, à droite. Je vais vous raconter une anecdote. Moi-même, il a fallu un mois à Comme des Garçons pour me retrouver. Je n’ai pas de Facebook, mais je suis présent dans tous les Facebook. J’ai fait exprès. Ils sont passés par les gens. Mon but premier, ce n’est pas l’argent. C’est d’abord la culture et ma façon de vivre. C’est ça, ramener ma façon de vivre à la une de l’information. Si j’avais des idées mercantiliques, j’aurais un site. Vous n’auriez plus à vous casser la tête. Vous passez, vous me laissez un message, je vous réponds. Mais je ne fais pas comme ça. Regardez comment ça c’est passé ce soir, comme au 15ème siècle. Vous nous avez attendu une heure de temps mettons pour nous rencontrer. C’est ça que le sapeur doit essayer de changer. Le sapeur n’a pas peur, mais le sapeur est quand même réservé. Il est protecteur du patrimoine car aujourd’hui beaucoup se disent sapeurs sans respecter les lois, les édits, les ordonnances, les préceptes de la sape. Les gens ne veulent plus se vendre. J’ai mes habits. J’en ai rien à cirer le parquet. Il me connaît. Il ne me connaît pas. Ce n’est pas mon problème, mais nous au moins, on va vers les autres.

 

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Pendant que vous parliez, Ange Madoka a dit que la sape faisait partie du patrimoine culturel du Congo. Vous considérez-vous comme des représentants du Congo ?

Ange Madoka : Bien sûr ! La question ne se pose même pas. Notre pays a traversé des moments très difficiles. Il y a eu deux confrontations, pour ne pas dire guerre. Je n’ai jamais pris ça pour des guerres. Il y a eu des situations barbariques, c’est de la guérilla, puis les confrontations d’intérêts, qui ont fait que le pays est parti un peu en vrille. Mais s’il n’y avait pas cet esprit des sapeurs, je pense qu’il aurait fallu encore plus longtemps pour éradiquer cet esprit de guérilla au Congo. Si nos dirigeants y sont arrivés si facilement, c’est parce qu’au Congo il y a cette culture de la sape, la non violence. On a joué un rôle déterminant dans notre pays, pour la paix. Le paradoxe, c’est qu’on n’influe pas sur les décisions intérieures, parce que la sape est A-PO-LI-TI-QUE. Un sapeur ne peut pas utiliser la sape à des fins politiques. Sinon ça serait scandaleux, parce que la plus grande famille au Congo, c’est la famille des sapeurs. Si le sapeur se présente à la municipalité ou je ne sais quoi, il va ramener tous les sapeurs avec lui, et ça serait un déséquilibre total. La sape est apolitique, mais elle fait partie du patrimoine culturelle du Congo-Brazzaville, et de nous autres les congolais.

 

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Un dernier message pour finir ?

Victime de la Sape : La sape est présente de part ses couleurs, de part sa présence spectaculaire. Il faut que les sapeurs aient leur place pour amener leur culture. Comme disent les philosophes, la culture, c’est ce que l’homme apporte à l’homme. Nous sommes présents.

 

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