Eve Saumier, bibliothécaire sans frontières

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Eve Saumier, bibliothécaire sans frontières

En réalité, Eve Saumier n’est pas bibliothécaire, elle est Directrice Adjointe de la Communication au sein de l’association Bibliothèques Sans Frontières. Je dois avouer que lorsque j’ai entendu parler de cette association, j’étais intrigué. Dans les pays où la situation est compliquée, ou disons le clairement, catastrophique, j’aurais tendance à penser qu’ils n’ont pas besoin de livres, enfin pas en priorité. Evidemment je ne remets pas en cause le pouvoir des livres, de la culture et de l’éducation ; le savoir est une arme. Néanmoins j’étais curieux de connaître les actions de cette association, et son impact en France et dans le monde. Grâce à cette interview, j’ai découvert une ONG jeune, très active, et ambitieuse.

 

Raphael : Quelle est la mission de Bibliothèques Sans Frontières ?

Eve Saumier : Bibliothèques Sans Frontières est une ONG toute récente. Elle a été créée en 2007. C’est l’une des principales ONG de développement culturel dans le monde. Concrètement elle favorise l’accès à la culture, à l’éducation et la formation, en France et dans une vingtaine de pays, principalement en venant en appui à des bibliothèques. Ça passe par du don de livres, de la formation de bibliothécaire, de l’informatisation, de l’équipement…

La vingtaine de pays, ce ne sont que des pays francophones ?  

Principalement. Cependant on a ouvert des antennes, et notamment une aux Etats-Unis, ce qui nous permet de toucher plus facilement les pays anglophones.

Concrètement, comment se matérialise vos actions, au-delà de l’envoi de livres ? Je pense à l’Ideas Box par exemple, mise en avant sur votre site, et qui a même été présentée à un TEDx.  

Concrètement, on a plusieurs champs d’actions, plusieurs programmes. Comme je vous le disais, on favorise l’accès à la culture, à l’éducation et à l’information, en commençant par aider des bibliothèques à se créer ou à se renforcer. On a, par exemple, aidé une bibliothèque au Cameroun, le CLAC, le Centre de Lecture et d’Animation Culturelle. C’est une structure qui existait déjà, et qu’on a accompagnée pendant plusieurs années pour la renforcer, et l’aider à se stabiliser financièrement. Autre exemple, on a lancé le BiblioTaptap. Ce sont des bibliobus qu’on a conçus pour aller à la rencontre des populations qui n’ont pas accès à une bibliothèque, ou à une structure documentaire à proximité, en Haïti. Ils donnent accès à des livres, mais accueillent aussi des associations pour différents ateliers éducatifs. Après on intervient depuis pas très longtemps dans les situations dites d’urgence humanitaire. C’est né de notre action en Haïti, au moment du séisme en 2010. A l’époque on avait conçu des bibliothèques sous tentes, plutôt dédiées aux femmes et aux enfants. Elles sont très vite devenues des espaces de normalité où toute la population se réunissait pour échanger de l’information, renouer avec les livres, l’éducation et la culture. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire. Quand il y a une catastrophe naturelle ou un conflit humain, généralement, les premiers secours se portent d’abord sur l’accès aux soins, aux denrées alimentaires, aux abris ; et c’est bien normal, mais on s’est dit qu’on prenait rarement en compte la dimension intellectuelle et psychologique des êtres humains en danger. A partir de là, en novembre 2013, on a fait une pétition intitulée : l’urgence de lire. Le but était de sensibiliser le grand public, les grands acteurs internationaux, les institutions, les bailleurs de fonds… sur cette urgence humanitaire, cette urgence de mieux prendre en compte la dimension intellectuelle des êtres humains en danger. Cette pétition a été signée par de nombreuses personnalités, des intellectuels et le grand public. On s’est dit qu’il fallait aussi faire quelque chose de notre côté, ça ne suffisait pas de sensibiliser, il fallait aussi amener notre propre contribution. Du coup, on a réfléchi à une solution qui puisse s’adapter parfaitement aux conditions d’aide d’urgence humanitaire, aux critères techniques et logistiques, et qui puisse apporter très rapidement un accès facilité à la culture, à l’éducation, et à l’information aux populations les plus vulnérables. C’est de là qu’est parti le programme Ideas Box. C’est une médiathèque en kit conçue par Philippe Starck, qui nous a vraiment offert ses services. Cette Ideas Box tient sur 2 palettes, et déployée, elle tient sur 100m². A l’intérieur il y a un accès internet, des livres papiers, des liseuses électroniques, des contenus pédagogiques adaptés aux enfants et aux adultes, des outils créatifs, un espace cinéma…

Crédit photo : Bibliothèques Sans Frontières

Crédit photo : Bibliothèques Sans Frontières

Avez-vous déjà utilisé une Ideas Box ?

Depuis un an on a les premières Ideas Box au Burundi, dans les camps de réfugiés congolais. On a démarré des programmes au Liban et en Jordanie. Puis on est entrain d’en déployer en France. Il y a 2 semaines la première a été déployée dans le 10ème arrondissement.

Vous dites qu’il y a des situations d’urgence humanitaire à Paris ?

On s’adresse aux populations de rue, les populations d’immigrants… Ces populations qui ne vont pas forcément à la bibliothèque, et qui n’ont pas facilement accès à la culture ou à l’éducation. L’Ideas Box est une façon de la leur apporter. En plus de cela, nous avons un autre axe de travail : l’accès à l’éducation par le numérique et au numérique. C’est un pôle qui est assez récent au sein de notre association. Il date de 2013. Ça a commencé avec le lancement de la version française de la Khan Academy.

Khan-Academy

Justement, vous avez deux autres programmes : la Khan Academy et les Voyageurs du Code.  La Khan Academy est une plateforme d’apprentissage en ligne, ce qui fait penser aux MOOC (NDLR : Massive Open Online Courses), puis il y a Les Voyageurs du Code pour apprendre à coder. Avec ces 2 initiatives ne vous éloignez-vous pas du côté bibliothèque ?

Pour commencer, la Khan Academy c’est plus qu’un MOOC. C’est vraiment une plateforme d’apprentissage personnalisée. Elle est gratuite, ça c’est important pour nous. Cette plateforme offre des vidéos pédagogiques, un peu ludiques, avec un format très reconnaissable, la voix du grand frère sur fond noir. Il y a aussi des exercices, qui permettent de valider les notions en cours d’acquisition, et tout un outil de tutorat permettant à l’enseignant de suivre de façon très personnalisée un élève. Pour nous c’est une bibliothèque sans frontières. C’est vraiment une bibliothèque gratuite accessible à tous les pays francophones. Je peux même vous dire que la Khan Academy est disponible dans l’Ideas Box au Burundi par exemple. En ce qui concerne les Voyageurs du Code, c’est un programme d’initiation et de sensibilisation à la programmation informatique. Pour Bibliothèques Sans Frontières, l’apprentissage de ce savoir-faire est un enjeu majeur du 21ème siècle, donc la bibliothèque ne peut pas passer à côté. La bibliothèque doit être un espace au sein duquel tout le monde peut s’initier à la programmation informatique. Je m’explique. L’idée est de proposer à des publics, éloignés du numérique pour la plupart, une première initiation, gratuite, au langage informatique. Ce sont des ateliers animés par des voyageurs du code, des bénévoles, et qui prennent place principalement dans des bibliothèques.

Sur le terrain, en Haïti et dans les zones d’urgence humanitaire, comment sont accueillies l’Ideas Box et vos initiatives ?

Je peux vous dire qu’au Burundi, il y a un an, quand on a lancé la première Ideas Box, lors des 3 premiers mois, on a eu plus de 24 000 visites. Il y a un vrai besoin. Il y a un grand fléau au sein des camps, c’est l’ennui. Les gens là-bas ne peuvent pas travailler, et surtout ils n’ont pas de perspectives. L’Ideas Box change ça. Via internet, ils peuvent se connecter au monde, avoir accès à du contenu, à des sites internet, aux réseaux sociaux, partager, échanger… Puis ils peuvent apprendre et créer. On est beaucoup dans la création à Bibliothèques Sans Frontières. Ainsi, l’un des gros impacts observés avec l’Ideas Box au Burundi, c’est le renforcement des liens communautaires. Un groupe de slam s’est créé dans le camp, grâce à l’Ideas Box. Un journal participatif a vu le jour. On a même, et c’est un petit scoop, reçu il y a un mois un film réalisé par les réfugiés avec le matériel de l’Ideas Box. C’est une sorte de film de zombies, un court-métrage formidable qu’ils nous ont envoyé. Il y a un vrai potentiel de créativité. L’important c’est cette appropriation des outils. L’Ideas Box est une boîte à outil dans laquelle les adultes et les enfants viennent puiser pour construire leur futur.

Crédit photo : Bibliothèques Sans Frontières

Crédit photo : Bibliothèques Sans Frontières

Si quelqu’un veut vous aider, comment peut-il faire ?

Il y a la possibilité classique : nous aider financièrement. Tout don est le bienvenu pour nous aider à développer nos projets, partout où il y en a besoin, et croyez-moi, les besoins sont importants. Bien sûr, on est également à la recherche de bénévoles, notamment dans le cadre de programme comme l’Ideas Box. On cherche des animateurs pour créer des ateliers à partir de l’Ideas Box. Ça peut être des ateliers créatifs, de théâtre, de lectures à voix haute… Ça peut aussi être des bénévoles pour nos ateliers de voyageurs du code. Il n’y a pas besoin d’être geek, il suffit d’être pédagogue et curieux. Nous formons les bénévoles, et ensuite ils mettent en place des ateliers pour les enfants et les ados. Globalement, nous sommes à la recherche de toute bonne volonté, toutes les idées sont les bienvenues, toutes les demandes de partenariat, les idées de projet…

On peut faire don de nos livres ?

Oui, tout à fait. Il y a plusieurs possibilités. Tout d’abord, il y a une collecte nationale avec la FNAC qui a lieu une fois par an. En dehors de cet événement, vous pouvez, toute l’année nous donner vos livres si vous êtes en région parisienne. On a une logistique qui peut se déplacer, et il y a aussi des points de collecte, comme des mairies et des librairies par exemple.

Merci

 

Pour plus d’informations sur Bibliothèques Sans Frontières, la Ideas Box, la Khan Academy, Les Voyageurs du Code… rendez-vous sur : http://www.bibliosansfrontieres.org/

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