Genaro Bardy, apprenti photographe

Temps de lecture : 11 minutes

Le titre de cette interview est faux. Genaro est un photographe professionnel, mais si vous lui demandez il vous dira qu’il en apprend tous les jours, qu’il n’arrête jamais de se former, même à 39 ans. Il faut dire aussi qu’il a découvert la photographie sur le tard, à 32 ans. Vous le connaissiez peut-être déjà par le biais de son blog [Naro] Minded. Il a d’abord eu une première carrière dans le monde de la communication. Il est un peu la preuve “qu’il n’est jamais trop tard” comme on dit. J’espère que cette interview inspirera les passionnés – pas seulement les passionnés de photographie – qui hésitent, et c’est normal, à se lancer. Aujourd’hui, Genaro travaille pour des clients « corporates », des agences. Il voyage avec son objectif. Il travaille sur des séries qui s’inscrivent dans une démarche artistique… Je vais vous faire une confession : j’espère avoir autant d’énergie et de projets que lui quand j’aurais presque 40 ans !

 

Raphael : Que faisais-tu avant de devenir photographe professionnel ?

Genaro Bardy : J’ai travaillé pendant une dizaine d’année dans la communication. Ce qui est assez marrant, c’est que j’ai commencé à travailler pour un studio photo. J’étais commercial. Je trouvais des clients pour des photographes, mais à aucun moment je n’ai pris un appareil. Je ne m’étais même pas intéressé à la photographie comme pratique. C’est venu plus tard. Ensuite j’ai travaillé pour d’autres agences, Publicis Consultant, Euro RSCG C&O. J’y étais développeur puis consultant en communication institutionnelle. C’est en partant d’Euro RSCG C&O que j’ai touché mon premier appareil photo, que j’ai commencé à faire des photos.

 

Latterly - Mali - Niger River - Bozo Tribe - 2013 - Genaro Bardy -11

Mali

Quel âge avais-tu à ce moment là ?  

C’était il y a 7 ans… J’avais 32 ans. J’ai ensuite travaillé pendant pas mal d’années pour le Salon du Chocolat. Je développais cet événement à l’étranger. C’est pendant mes voyages que j’ai commencé à pratiquer la photo de manière plus quotidienne. Il faut dire aussi que, de par mon blog, j’ai été amené à rencontrer pas mal de journalistes, sur des événements ou sur des voyages de presse. J’ai commencé à travailler avec eux, et j’ai commencé à vouloir faire de la photo mon métier. La transition entre consultant en communication et photographe professionnel, ce que je suis aujourd’hui, a pris 2, 3 ans à peu près.

Comment t’es-tu formé ? As-tu pris des cours ? As-tu suivi des tutoriaux sur internet ?

Il y a eu plusieurs étapes. Il y a beaucoup de choses que j’ai appris tout seul, et je continue d’apprendre tous les jours. L’apprentissage des bases photographiques, c’était au tout début, mes premiers mois. J’ai fait une Lense Party avec le blog Lense.fr (qui a été vendu depuis à un magazine photo).  A l’époque, c’était un blog collectif qui organisait des formations gratuites. J’ai appris les bases de la lumière on va dire, même pas de la composition, mais vraiment à quoi sert l’appareil, la vitesse, l’ouverture, la sensibilité… des choses très basiques. J’ai eu une longue période où ça a été la pratique et mes lectures qui me faisaient progresser.

Ce qui m’a fait le plus progressé, c’est d’avoir des clients. C’est un photographe qui m’a dit ça : on ne progresse jamais autant que quand on travaille pour quelqu’un, un travail de commande avec une intention ou un besoin. L’obligation de résultat pousse à se poser beaucoup de questions sur la qualité de l’image. J’ai progressé très vite sur mes premiers clients. Maintenant je progresse davantage par mes nouvelles expériences. Par exemple une formation, que j’ai suivi seul chez moi, de Matador University axée sur les techniques de photojournalisme, de narration… sur comment raconter une histoire avec une série de photo.

 

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Mali

Pourquoi avoir quitté le monde de la communication pour devenir photographe professionnel ?

Je fais un métier passion. Plus je pratique la photo, plus j’ai envie d’en faire. Je suis passionné par l’image, la composition, les grands photographes… dont certains contemporains dont j’admire le travail. Ils m’inspirent beaucoup. Je l’ai fait par passion, il n’y aucune autre raison. Ce n’est certainement pas pour des raisons financières que j’ai basculé, je gagnais bien mieux ma vie dans la communication, mais c’est parce que j’adore la photographie. J’ai l’impression d’avoir pris ma retraite. Avant je travaillais par contrainte, mais aujourd’hui je n’ai pas l’impression de travailler. Je pratique juste quelque chose que j’aime.

Quelles sont tes activités en tant que photographe professionnel ?

Je fais beaucoup de photographies de voyage. J’ai des agences de voyage comme clients. C’est quelque chose que je voulais faire absolument et poursuivre, voyager en faisant de la photo. Je travaille sur du portrait, en studio, sur site ou dans l’action. Je travaille sur des concerts avec les Inrocks, quelques labels et organisateurs de concerts. Je travaille aussi sur des opérations de communication menées par des agences. Je travaille avec des créatifs qui ont une intention, et des marques qui ont un univers dans lequel je m’insere. Je ne travaille quasiment pas dans la photo de mode. Je suis plutôt un photographe du réel et de portrait.

 

Mentao - Burkina Faso - Genaro Bardy-11 (1)

Mentao, Burkina Faso 

Tu ne l’as pas mentionné, mais ce qui a retenu mon attention dans ton portfolio (lien à la fin de l’interview), ce sont tes différents reportages. Je pense à celui place Maïdan ou celui dans le camp de réfugiés au Mali. Peux-tu nous en parler ? Comment ça s’est fait ?    

Ça a commencé au moment où je voulais ardemment devenir photographe, mais je ne savais pas du tout comment y arriver. Pour le Mali, c’est très simple. J’avais un ami journaliste freelance parti là-bas, et il avait besoin d’un photographe. Il a posté sur Facebook : “cherche un photographe à Bamako”. Je lui ai dit : j’ai rien en ce moment, je prends un billet d’avion, j’arrive. J’ai passé 3 semaines avec lui au Mali et au Burkina Faso.

Ça a été une expérience fondatrice sur ma photo, qui était sincèrement assez médiocre, comparée à d’autres photographes et photojournalistes présents sur place, et aussi par rapport à ce que je sais faire maintenant. Au-delà de la photo, c’était une expérience extraordinaire, humainement incroyable. On a essayé de témoigner de ce qui se passait sur place, lui par ses articles, moi par les photos qui les accompagnaient. C’était une belle aventure, et c’est ce qui a lancé ma photo.

De la même manière, je suis parti à Maïdan avec un ami journaliste. Il avait un sujet là-bas. Moi je cherchais à repartir autant que je pouvais. Cet ami m’a dit : je connais cet artiste, Roti, parti à Maïdan faire ses sculptures. Nous voulions raconter son histoire. C’est un sculpteur et un graffeur. Il a réalisé une sculpture pour la place Maïdan. Elle a été posée au moment de son occupation. C’est un bloc de marbre de 4 tonnes posé au milieu de la place, avec la foule… C’est l’un des emblèmes de cette révolution ukrainienne. On a passé une semaine avec lui, les artistes qu’il fréquentait… On a rencontré tout cet univers au moment de l’occupation de la place Maïdan et des événements qui touchaient le pays. A ce moment là, je n’avais pas encore fini ma transition. J’étais toujours salarié. J’étais totalement bouleversé parce que j’avais vécu en Ukraine. Je me suis dit que je voulais faire de la photo, et je me suis lancé pour de bon.

Ce sont des reportages que j’ai fait à titre personnel. Ce n’est pas les 5 ou 6 photos vendues qui ont remboursé ne serait-ce que le voyage. En revanche, elles sont fondatrices car elles m’ont convaincu que c’était ce métier que je voulais faire.

 

PM73 - Maidan, Kiev - May 2014 - Genaro Bardy (21 sur 22)

Maidan, Kiev – Mai 2014

Ces photos fondatrices ont été prises au moment de photoreportage. Quelle est la situation du photoreportage aujourd’hui ?  

Je ne peux pas parler au nom d’autres photoreporters. Je n’en connais pas assez, et aujourd’hui ce n’est pas ma principale source de revenus. Cependant je voudrais en produire plus, même si ils ne sont pas rentables. C’est un marché extrêmement compliqué pour une raison très simple, les médias ont de moins en moins d’argent. Je ne connais pas de magazines qui recrutent des photographes. Je parle de personnes salariées à plein temps dans des magazines. La tendance, c’est plutôt l’inverse. En tout cas pour ce que je peux connaître du marché. Pour les pigistes, pour ceux qui travaillent ponctuellement pour des médias, les places sont très chères, et je ne suis pas rentré dans cette bagarre. Pour arriver à faire des photoreportages qui soient préfinancés, j’essaie de passer par des concours. J’en fais un de temps en temps, tous les 2, 3 mois. Si jamais je suis pris, ce qui n’est pas arrivé jusqu’à présent, je pourrais réamorcer cette activité. C’est vrai qu’aujourd’hui j’ai tendance à trop travailler pour mes clients. J’ai assez peu de temps pour produire d’autres reportages, même si ce n’est pas l’envie qui manque.

 

Rajasthan - portrait Pushkar - Genaro Bardy -3

Rajasthan, Pushkar

Dans le photoreportage, il y a une recherche de réalité, de vérité, qui peut contraster avec le milieu de la communication, où l’image est très maîtrisée. As-tu ressenti un besoin d’aller chercher de l’honnêteté, une sorte de vérité humaine ?

Oui c’est un besoin, mais ça ne m’empêche pas de travailler avec des agences de communication et leurs clients. Le photojournalisme, c’est du témoignage. On raconte une histoire, des faits. C’est effectivement une démarche très différente de ce que je peux faire pour une marque qui a une intention de communication. C’est une commande avec un besoin précis en photographie pour exprimer un message. Pour revenir à ce que tu disais sur le photoreportage, cette honnêteté, ou témoignage qu’on peut avoir du réel, je le retrouve aujourd’hui sur les photos de voyage que je peux faire. La photo de voyage a cet avantage qu’on témoigne de ce qu’est un pays, de ce qu’il représente et de sa culture. Ce sont quand même des images qui servent à faire la promotion de pays en tant que destination touristique, mais je retrouve ce côté témoignage. Par exemple, j’ai passé 2 mois en Inde cette année, pour 2 agences de voyage successives. J’ai l’impression d’avoir une meilleure connaissance de l’Inde évidemment, et d’avoir été au plus près de la population. Je retrouve cette vérité, et oui c’est un besoin. C’est ce qui me plaît aussi dans ce métier.

 

Rajasthan - Pushkar - Genaro Bardy -2 - copie

Rajasthan, Pushkar

Que pourrais-tu dire aux gens de plus de 30 ans qui voudraient se lancer dans une nouvelle carrière, pas forcément artistique, pas forcément photographe ? As-tu des conseils à leur donner ?

Je ne sais pas si j’ai des conseils à donner… J’étais à ma manière très heureux dans ma vie d’avant, mais c’est totalement incomparable avec ce que je ressens aujourd’hui. Je me sens à ma place. Je me sens plus épanoui. Une grande partie de ça vient du fait d’avoir trouvé ce que j’aime faire, de le pratiquer et d’en vivre. Il n’y a rien de plus beau au monde. Si j’ai un seul conseil à donner, c’est de s’écouter. Quand tu as trouvé quelque chose que tu aimes, fais tout pour ne faire que ça, et si tu ne l’as pas trouvé, passe ton temps à le chercher. Ce n’est pas forcément la photo. Il y a des millions de trucs. Je veux aussi dire qu’il y a pleins de façons de vivre sa passion. Il y a plein de manières de faire de la photo.

 

Desert in Paris

 

Quels sont tes projets pour la suite ?

J’ai ce projet que j’ai commencé l’année dernière à Paris, une série de photos appelée « Desert in Paris ». Ce sont des photos des lieux iconiques de Paris, Tour Eiffel, Pont des Arts, pyramide du Louvre… des lieux extrêmement peuplés. Ces photos montrent ces lieux complètement déserts. Elles ont été produites sur une ou deux nuits. Ces photos ont bien marché, ont été reprises. J’ai réalisé une série similaire mais sur Londres, et j’ai pour projet de faire ça dans d’autres grandes capitales internationales. Je pense à Tokyo, New-York… C’est mon projet « artistique », en tout cas de photos qui peuvent être accrochées à des murs, que je mène en ce moment. Je propose de participer à ceux qui aiment ce projet, qui voudraient le voir sous la forme d’une expo ou d’un livre, et que j’aille le faire dans d’autres villes. C’est mon projet actuel, en plus de ce que je fais pour mes clients.

 

Desert in London - Regent Street - Christmas 2015 - Genaro Bardy -23

 

Comment peut-on participer à ce projet ?

Ça se passe sur Kickstarter. Ça a commencé le 28 janvier, pour un mois. J’espère d’abord financer l’expo, puis les bouquins « Desert in Paris » et « Desert in London ». Réaliser ces objectifs me plairait beaucoup. Si vous aimez les photos, n’hésitez pas à participer.

 

Desert in London - Big Ben Westminster Bridge - Christmas 2015 - Genaro Bardy -14

 

Pour participer au projet de Genaro, voici le lien de son Kickstarter : https://www.kickstarter.com/projects/genarobardy/desert-in-the-city

Pour découvrir son travail, rendez-vous sur son site : http://genarobardy.com/

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