Gérard Belloin, voisin et ancien communiste

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Gérard Belloin habite quelques étages en-dessous de chez moi. Nous nous croisons de temps en temps dans l’ascenseur, dans le hall de notre immeuble ou dans notre rue. Nous échangeons des “bonjour” de circonstance et puis c’est à peu près tout. Un de mes proches, alors que je lui parlais de STORY NEXT DOOR, m’a dit que je devrais m’intéresser à Gérard Belloin, mon voisin et ancien directeur de l’école des cadres du parti communiste, entre autre. Ma curiosité piquée, j’ai commencé à regarder ce qu’internet avait à m’apprendre sur lui. Il y a beaucoup à apprendre ! C’est un fils de paysan qui a rejoint le parti à 15 ans et y a fait carrière. Il y a occupé plusieurs positions importantes, avant finalement de le quitter. Auteur également, son dernier livre, sorti l’été dernier, s’intitule La fin du rêve socialiste. Il ne m’en fallait pas plus pour descendre les quelques marches qui nous séparent et taper à sa porte.

Raphael : Quand et dans quel milieu avez-vous vu le jour ?

Gérard Belloin : Je suis né il va y avoir 86 ans vendredi prochain (interview réalisée le 29/03), dans un petit village d’Indre-et-Loire, en Touraine. Mon père était ouvrier agricole. Ma mère était ce qu’on appelait une femme au foyer, elle travaillait par intermittence. La famille du côté de ma mère était des gens très pauvres. Du côté de mon père, c’était une famille de très petits paysans. Ils avaient 3 enfants mes grands-parents, et l’exploitation était trop petite pour que les 3 puissent y vivre. Il n’en est donc resté qu’un qui a continué à travailler avec mon grand-père. Mon père et sa soeur sont partis travailler “chez les autres” comme on disait à l’époque. C’est le point de départ : la pauvreté ouvrière de la fin des années 20 du côté de ma mère, et de l’autre côté, la pauvreté des petits paysans, un peu moins pauvres que les ouvriers, mais étant obligés de travailler très dur pour maintenir leur exploitation.

Qu’est-ce qui vous pousse à 15 ans à rejoindre le parti communiste ?

A 15 ans je travaille déjà depuis 2 ans. J’ai quitté l’école à 13 ans. J’étais un élève moyen. Je n’avais pas envie de travailler en usine, je le reconnais. J’ai travaillé dans un bureau d’assurance, à rédiger des polices d’assurance. Ce qui a beaucoup compté, c’est que nous habitions dans un bourg, Bléré, qui était traversé par la ligne de démarcation. D’un côté c’était la zone occupée, par les allemands, et de l’autre côté, c’était la zone libre. Il y avait beaucoup d’allemands qui gardaient cette espèce de frontière. Il y avait beaucoup de gens qui essayaient de passer. Les allemands, la guerre, tout ça… c’étaient des choses de très présentes dans mon enfance. Ça rejoignait d’ailleurs tout ce que mon grand-père et ma grand-mère m’avaient raconté sur la guerre de 14. Ma grand-mère a eu un frère qui est mort pendant cette guerre. C’était pas si loin. Je suis né 10 ans après la guerre de 14, 10 ans ce n’est pas grand chose. J’ai grandi dans une haine des allemands qui étaient violente. J’étais trop jeune pour participer à la résistance, j’avais 15 ans et demi en 1944. Il fallait au moins avoir 16, 17 ans pour être dans le maquis. En plus les allemands gênaient notre vie quotidienne, il fallait un laisser-passer et faire des détours pour se rendre au bourg. Très sensible à la guerre, j’avais le regard fixé sur 2 choses à cause de ma haine des allemands, des boches comme on disait à l’époque : la résistance, les maquis, dont on savait qu’ils étaient dans le coin, et la progression des troupes soviétiques, d’abord sur le territoire russe, et ensuite sur les pays d’Europe de l’est. Il faisait reculer progressivement les allemands. Avant le débarquement, c’était eux qui en Europe affligeaient les défaites les plus retentissantes à Hitler. Il y a eu un tournant chez les gens en générale, et aussi chez moi, c’est Stalingrad. Pour la première fois, les troupes allemandes ont été battues. Qui dit Stalingrad, dit Staline, dit la Russie. Il y avait d’abord de l’admiration pour le peuple russe. Il y avait aussi la fascination, par la propagande, de ce qu’on disait du socialisme en Russie. Evidemment on cachait les crimes et autres turpitudes du régime. Là où j’habitais la résistance était essentiellement animée par les communistes du coin, je suis tenté de dire que c’est presque naturellement que j’ai adhéré au parti communiste, comme un nombre important de jeunes et de moins jeunes à l’époque. Dans mon adhésion, il y avait un mélange de patriotisme, j’allais vers ceux qui avaient combattus les allemands, aussi bien les russes que les communistes locaux, j’oubliais le pacte germano-soviétique, j’ai compris après que ça avait été un tournant condamnable. Donc il y avait cette aspiration patriotique, et en plus le social, parce que comme nous étions pauvres, l’idée d’un régime où nous serions moins pauvres, ça me tentait beaucoup. J’ai adhéré, j’ai milité, puis on m’a donné des responsabilités.

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Comment se passent vos premières années au parti ?

On militait dans ce qu’on appelait les jeunesses communistes. On vendait des journaux. On prenait la parole dans les bals. Il y avait beaucoup de bals à l’époque, ils avaient été interdits pendant l’occupation, alors les jeunes se rattrapaient. Nous on prenait la parole pour expliquer la politique des communistes et tout ça. Je distribuais des tracts. (Sourire) Je m’en prenais à mon patron car j’estimais qu’il ne me payait pas assez cher. Je faisais un travail de militant de base, mais comme j’avais pris mon engagement très au sérieux, que je qualifierais d’engagement religieux par la suite, on m’a donné des responsabilités. Après militant de base, j’ai été secrétaire du cercle local, puis j’ai été au bureau du département… Cependant je n’étais pas habité par des ambitions de carrière. Ce qui comptait c’était le dévouement. Ça peut paraître bête, ça l’est sans un doute un peu, mais c’est comme ça que ça fonctionnait. On y croyait. Nous étions désintéressés. Je n’ai jamais aspiré à devenir député ou autre. Par contre avoir des responsabilités, militer, ça me motivait.

Quels postes avez-vous occupés au parti communiste ?

J’étais membre de la direction du département de l’Indre-et-Loire, ce qu’on appelait la Fédération d’Indre-et-Loire du Parti Communiste. Un jour j’ai été appelé à venir diriger l’école des cadres du parti. Il y avait deux directeurs, j’étais l’un des deux.

Ça consistait en quoi ?

Le parti communiste organisait des écoles pour ses militants, pour former ses cadres. Ils pouvaient venir pendant un mois, c’est cette école que je dirigeais, l’école d’un mois. Il y avait aussi l’école de 4 mois où ils étaient en internat. Il y avait des cours d’économie politique, d’histoire… Ça portait aussi sur les questions culturelles, sur la théorie marxiste, léniniste comme on disait à l’époque. Il y avait donc tout un enseignement qui permettait au parti communiste de se fournir en cadres pour ses différentes activités.

Vous avez eu d’autres fonctions après celle-ci ?

Oui. J’ai fait 6 ans à la direction de cette école. On ne restait jamais éternellement dans la même fonction. Après j’ai travaillé au comité central, à la direction suprême du parti. La direction est organisée entre différents domaines d’activités. Moi on m’avait mis dans le domaine qui concernait la culture et les intellectuels. Je n’ai aucune formation universitaire, rien du tout, mais c’était surtout sur la base des connaissances de la politique et des principes communistes que j’avais été propulsé à cette responsabilité. Le parti communiste, à l’époque, avait encore une influence importante chez les intellectuels. J’ai rencontré des médecins, des écrivains, des enseignants, des peintres, des artistes… Enfin des intellectuels au sens le plus large. J’ai appris un certain nombre de choses. C’était la découverte de ces gens, de ce qu’ils faisaient. Mon goût pour la lecture a fait que, petit à petit, j’ai acquis une certaine culture. Bien sûr elle était orientée. C’était une culture conçue dans la perspective communiste, mais, et c’est une des caractéristiques du parti communiste français, il y avait une très grande attention à ce qu’on appelait la culture nationale, à ce qui constitue l’héritage culturel de la France. Je ne sais pas comment j’aurais pu me rapprocher de cette culture si je n’avais pas été à ce poste. J’y suis resté 5, 6 ans environ. Ensuite j’ai été journaliste dans l’hebdomadaire, je dirigeais la rubrique culturelle.

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Siège du Parti communiste français

 

Quel hebdomadaire ?

Ça s’appelait France Nouvelle. C’était un hebdomadaire communiste avec une rubrique culturelle dont je m’occupais. Ensuite les choses se sont gâtées parce qu’on a fini par savoir beaucoup de choses sur ce qu’il s’était passé en Union Soviétique, les crimes de Staline… Plus généralement les méfaits d’un système totalitaire dont j’ai commencé à me détacher. J’ai commencé à avoir des doutes de plus en plus profonds. Il y avait aussi la politique du parti communiste que je n’ai pas approuvée. Donc j’ai démissionné. J’ai quitté le parti communiste fin 1980, tout début 81. Depuis je ne me suis engagé dans aucun parti.

Depuis vous écrivez.

Oui ! Ça m’a toujours beaucoup intéressé l’écriture. Quand j’étais en Indre-et-Loire, je faisais des articles pour le journal. Ecrire est pour moi une sorte d’addiction. J’en ai besoin. D’ailleurs à l’école, c’était le seul domaine dans lequel j’étais à peu près un élève convenable. Je faisais des compositions françaises, je ne sais pas si le terme existe encore, c’étaient des rédactions sur un sujet que le maître nous donnait.

Dans votre dernier livre, vous dites que le socialisme est mort, pourquoi ?

Quand on écrit près de 300 pages sur le sujet, c’est dur à résumer en quelques mots (rire). C’est mort parce que le socialisme tel qu’il a été porté en France par le parti communiste et le parti socialiste a finalement manqué d’une faculté d’adaptation qui aurait dû l’obliger à se renouveler, notamment sur le productivisme, des choses comme ça. Ils n’ont pas été en mesure de répondre aux nouveaux problèmes de la société. Ils ne se sont pas adaptés suffisamment à un moment où la société évoluait considérablement. On est passé, en enjambant quelques dizaines d’années, d’une société où les notions d’appartenance à une classe, à des groupes, à des familles de pensée, ont été remplacées par une société des individus en quelque sorte. On s’est aperçu que le capitalisme, contrairement à ce que justement pensaient les théoriciens du socialisme, avaient une très grande facilité d’adaptation. Il faut faire attention, ce n’est pas parce que je pense que le socialisme tel qu’il a été conçu jusqu’à maintenant est mort que je vais dresser des couronnes au système capitaliste. Au contraire, il est confronté à des problèmes que je le pense incapable de résoudre. Je ne vois pas comment dans un monde fini, du point de vue matériel, on peut préconiser une croissance continue. Il y a là un croisement des courbes qui risque d’être fatal. Pour parler plus simplement, je crois que l’impératif écologique, la sauvegarde de la planète, est devenu une question urgente et capitale. Cela va nous obliger, sauf à en crever, à repenser de fond en comble notre manière  de vivre.

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Je me permets de revenir sur vous, sur l’individu. Quand vous parlez du communisme, vous en parlez avec des termes religieux. C’est ce que ça a été pour vous, une religion ?

Je crois plus généralement que le communisme a été ce qu’on peut appeler une sorte de religion séculière. C’est très lié à l’histoire de notre pays, au recul de la religion, au phénomène de déchristianisation. C’était l’idée de faire descendre du ciel la promesse de bonheur sur la terre. Ça paraît, dit comme ça, un peu fort, mais c’était exposé beaucoup plus subtilement à l’époque, même si c’est à ça que ça revenait. Je vais faire un peu d’histoire. Quand Saint-Just dit « le bonheur est une idée neuve en Europe », c’est un peu le point de départ du socialisme. Il y a l’idée chrétienne, que je caricature, que c’est au ciel qu’on connaîtra le bonheur. Ben non, c’est sur terre qu’il faut le construire, l’aménager, ce bonheur. Cette idée du bonheur c’était très lié à l’idéal socialiste. Ce n’était pas seulement l’amélioration des conditions de vie, mais l’idée vraiment d’une société qui réalise le bonheur des gens. Il faut se méfier parce que la tentation de faire le bonheur des gens malgré eux est toujours présente dans cette démarche.

Un message pour finir ?

Non… Je ne suis pas un messager… Mais si je dois insister sur quelque chose, c’est le problème de la survie de la planète. Je ne vais pas adhérer au parti écologiste, c’est des politiciens encore un peu plus politiciens que les autres. Néanmoins je pense que l’écologie est une chose importante et urgente. Je crois aussi qu’il y a un danger avec la toute puissance du marché et l’essor du numérique, du digital. Il y a un danger pour la liberté, pour l’humanité. Je crains par exemple une exploitation des données, du big data comme on dit maintenant, qui risque d’être un moyen de conditionnement des individus. C’est utilisé par la publicité. Ça risque d’être utilisé dans la médecine et d’autres domaines. Il y aura une espèce de domination douce, douce parce que les gens ne se rendent pas compte qu’ils sont dominés, par ces techniques pour finalement enfermer les gens dans des normes dont ils souffriront. Les normes ne sont pas la liberté.

Merci

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