Gérard Daraspe, berlinois depuis 1969

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Berlin avant la chute du mur, Berlin après la chute du mur et le Berlin d’aujourd’hui sont 3 villes différentes. Gérard Daraspe a connu les trois. Ce français est arrivé jeune dans la capitale allemande, il l’a vu évoluer. Il a suivi la montée des prix de l’immobilier, son impact sur la ville et sur les berlinois. Il livre son histoire et celle d’une ville qui fait face à un défi de taille : garder son authenticité malgré l’explosion de son attractivité.  

 

Raphael : En quelle année, à quel âge et pour quelles raisons êtes-vous venu à Berlin ?

Gérard Daraspe : Je suis arrivé à Berlin en septembre 1969. J’avais 20 ans. Je venais de passer une année à Londres. Je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, quelles études choisir… J’avais des amis à Berlin. Je suis arrivé en plein révolte étudiante, à un moment très intéressant de l’histoire de cette ville. J’ai tout de suite trouvé du travail pour subvenir à mes besoins. J’ai commencé à suivre des cours d’allemand. J’en avais déjà eu en France, en tant que seconde langue, à l’école.

La première année, j’ai appris à connaître Berlin. Je me suis fait des amis et j’ai réfléchi à ce que je voulais faire. L’année suivante, en 70-71, j’ai commencé des études d’économie à l’université de Berlin. Je me suis aperçu qu’il était possible d’étudier et de travailler en même temps. Ce n’était pas possible en France. De plus, la ville était habitée par des jeunes. Les allemands qui souhaitaient échapper au service militaire venaient à Berlin. En raison de son statut particulier, les jeunes n’étaient pas obligés de faire leur service, alors qu’il était obligatoire dans le reste de l’Allemagne.

J’ai donc commencé à étudier à Berlin. J’ai obtenu mon diplôme en 77, car j’ai dû interrompre mon cursus pendant une année pour effectuer mon service militaire, que j’ai d’ailleurs fait à Berlin ! Je suis né à Versailles, qui est rattachée à la circonscription du nord de la France. Cette circonscription envoyait les appelés notamment à Berlin. J’ai pu m’arranger pour y faire mon service. Pendant cette année, j’ai découvert une autre facette de Berlin, le côté « occupant », avec les anglais et les américains.

 

 

A l’époque, vous viviez où et dans quelles conditions ?   

La première année, j’ai vécu seul, dans un petit appartement à Charlottenburg. Je payais 50 mark de loyer par mois. Aujourd’hui ça équivaut à 25 euros. Les toilettes étaient communs à tous les habitants de mon étage. Il y avait un chauffage au charbon. A cette époque, je travaillais dans un magasin. Je remplissais les rayons. Je gagnais 3,30 mark de l’heure, soit  66 mark par semaine. Avec ça, je pouvais vivre à Berlin. Plus tard, j’ai travaillé comme serveur dans des restaurants puis au lycée français comme pion.

J’ai aussi déménagé. A partir de ma deuxième année, j’habitais dans une communauté. Il y en avait beaucoup. Ma communauté habitait dans un appartement de 211m² à Wilmersdorf. Nous étions 5 dedans. Chacun payait en fonction de ses revenus. Personnellement, je payais 100 mark de loyer. Nous avions un loyer total de 600 ou 700 mark. C’était assez correct. Ça fait environ 350 euros. Je suis d’ailleurs toujours lié aux personnes avec lesquelles je vivais dans cette communauté à l’époque.

Après vos études, qu’avez-vous fait ?

Après mes études, j’ai eu un contrat de 5 ans à l’université en tant qu’assistant dans le domaine des sciences économiques, donc de 77 à 82. J’ai commencé à écrire un doctorat sur les dépenses dans le domaine de l’armement en France et son importance pour l’économie et l’emploi. Quand mon contrat s’est terminé, j’ai travaillé quelques mois au Centre de Sciences de Berlin pour participer à une étude sur le développement du temps de travail en France et en Allemagne.

En 84, j’ai été recruté par un petit bureau de consultant centré sur le développement. Il était spécialisé dans les problèmes de planification et d’infrastructure dans les pays en voie de développement. Ils avaient par exemple un très gros contrat au Malawi, sur un financement du ministère allemand de la coopération. J’ai travaillé dans ce bureau de janvier 84 à décembre 90. Avec ce travail, j’ai beaucoup voyagé.

A partir de 90, j’ai rejoint la coopération technique allemande, GTZ. Ils m’ont demandé si j’étais prêt à partir au Mali pour 4 ans. J’en ai discuté avec ma femme. Nos deux filles avaient respectivement 11 et 9 ans. Mon épouse était enseignante et elle était intéressée. Nous y sommes donc allés en famille. Nous sommes rentrés en 94, et je suis reparti au Tchad, sur un autre projet, pendant un an et demie. Ensuite, je suis revenu à Berlin. Je travaillais toujours comme consultant et je voyageais sur des courtes durées pour des missions. Je suis allé en Colombie,au Sri Lanka, au Liban…

En 2000, j’ai posé ma candidature pour repartir au Mali en tant que directeur du service allemand du développement. J’ai été retenu. Cette fois-ci, je ne suis parti qu’avec ma femme, pour 6 ans. Mes filles avaient terminé leur scolarité. A mon retour, j’ai travaillé deux ans à Bonn, au ministère. En 2008, la banque allemande du développement, équivalent de l’agence française du développement, m’a demandé si j’étais intéressé pour prendre la direction de leur bureau au Cameroun, à Yaoundé. J’ai dit oui. Nous y avons vécu pendant 6 ans, jusqu’en février 2014. Pendant quelques mois, j’ai fait du home office. En août 2014, j’ai eu 65 ans et j’ai pris ma retraite. De temps en temps, je fais encore quelques missions.

 

 

Entre le moment où vous avez commencé à travailler et aujourd’hui, Berlin a considérablement changé. L’un des marqueurs de cette évolution est le prix des loyers. Comment expliquez-vous cette explosion des loyers et ce changement de la ville ?

Je vais vous donner un exemple. L’immeuble où j’habite aujourd’hui, et cela depuis 1979. Nous avons acheté l’immeuble à 6, dont une grande partie des gens avec qui nous habitions en communauté. Il appartenait à une dame âgée. Ses héritiers, deux personnes aussi âgées, vivaient en Allemagne de l’ouest. A l’époque, ils voyaient Berlin comme une ville russe. C’était le rideau de fer. C’était l’inconnu. Donc quand ils ont hérité, ils sont venus à Berlin, ils ont vu l’immeuble, ils ont vu la ville et ils ont décidé de vendre. Ils sont passés par une agence immobilière qui a essayé de vendre chaque appartement séparément. Personne n’était intéressé. Personne ne pensait que le mur allait tomber, quand bien même la réunification de l’Allemagne était inscrite dans la constitution allemande. Au final, suite à des soucis financiers, ils ont décidé de vendre l’immeuble. Un de nos amis, qui travaillait à l’époque à l’ambassade allemande à Berlin Est, a entendu parler de cet immeuble. Nous nous y sommes mis à 6 pour payer les 1,2 millions de mark, soit 600 000 euros, sachant que l’immeuble comprend 8 appartements et que chacun fait en moyenne 180 m². Nous avons pris un crédit pour le rembourser.

Avec la chute du mur, le prix de l’immobilier a explosé. D’un coup, Berlin est devenue beaucoup plus attrayante. Mon appartement, seul, aujourd’hui, il vaut plus d’un million. Pour nous, c’est virtuel puisque nous y habitons. C’est intéressant pour nos enfants. Ça vous montre l’évolution de nos loyers. A l’époque, avant, il y avait peu d’industries, beaucoup d’étudiants, de jeunes et de veuves. A chaque retour de nos expériences à l’étranger, nous restions bouches bées devant la transformation de la ville. La reconstruction de Berlin a été, et est, sidérante. Où est-ce qu’on a la chance dans une capitale d’avoir un centre-ville à refaire ?

Tous les architectes du monde entier ont été conviés. Ils ont participé à des concours pour construire ceci ou cela. La problématique était de reconstruire un centre-ville qui ne soit pas mort le soir. Il ne peut pas y avoir que des bureaux. Il faut aussi que les gens puissent y habiter et y vivre. Avec la situation politique de la ville, le renforcement de l’Allemagne, le développement économique… Les loyers ont commencé à augmenter. C’est au cours des 10 dernières années que l’attrait culturel et économique de Berlin ont fortement augmenté. Il y a de plus en plus de gens, de jeunes, qui viennent ici. La ville augmente de 30 000 à 40 000 personnes par an depuis 3,4 ans. Le Sénat de Berlin et les promoteurs privés ne sont pas en mesure de construire assez d’appartements pour suivre ce rythme. De facto, face à la demande, le prix des loyers monte. En plus, il y a tous les systèmes qui se sont mis en place avec la numérisation des voyages, avec Airbnb par exemple.

Il y a aussi l’impact de l’élargissement de l’Europe. La ville est à 70 kilomètres de la frontière polonaise. Avant, Berlin était complètement excentrée. Maintenant, la ville est au centre de l’Europe élargie. Les gens issus d’Europe de l’Est sont aussi venus s’installer ici. Beaucoup de juifs russes ont également emménagé à Berlin. Il y a eu un changement complet dans la diaspora juive à Berlin. Il y a d’ailleurs des tensions entre les juifs restés après la guerre et les nouveaux.

Avant, les étrangers présents à Berlin, c’étaient des turcs, des yougoslaves et des italiens. Après la guerre, ils ont participé à la reconstruction de l’économie allemande. Ca a beaucoup changé aujourd’hui. Il y a beaucoup d’immigrés issus des pays arabes, des Balkans… Il y a un changement de population, même si les turcs restent majoritaires.

 

 

Il y a aussi beaucoup gens qui viennent de l’Europe de l’ouest maintenant ?

Absolument et surtout des jeunes.

Comme vous l’avez dit, le prix des loyers augmente. Quel impact cela a-t-il sur les berlinois ?

A la chute du mur, de nombreux berlinois n’étaient pas contents. Ils vivaient comme sur une île. Ils trouvaient ça génial. Ils n’étaient pas très heureux d’être envahis du jour au lendemain par les allemands de l’Est. Même si c’est le même pays et la même langue, il y avait quand même des différences importantes. De nombreux allemands de l’Ouest se sentaient plus proches des français que des allemands de l’Est. Ca a changé maintenant. Les jeunes ont une vision différente. Les berlinois de l’Ouest réalisent que les loyers augmentent régulièrement. D’un côté, ils sont contents de l’attrait de la ville et  de son développement. De l’autre, ils réalisent que le développement économique, les salaires, ne suivent pas. Ils sont nombreux à essayer de quitter la ville pour s’installer dans le Brandebourg, autour de Berlin. Là-bas, les loyers sont encore moins élevés, tout comme les impôts.

C’est un peu le problème de Berlin. Parmi les berlinois, 22% sont considérés comme pauvres. C’est la ville en Allemagne dans laquelle on considère qu’il y a le plus de personnes sous le seuil de pauvreté. C’est une situation assez difficile à définir, mais selon les instituts économiques, c’est celui qui ne dispose pas de 60% du salaire moyen. Le salaire moyen tourne autour des 1800 euros brut.

Le problème, c’est que ceux qui ont moins de 60% du salaire brut moyen, ce sont déjà tous les étudiants. Ces derniers ne se considèrent pas comme pauvres, même si certains le sont. Il y a aussi les femmes seules qui ont la charge de plusieurs enfants. Au final, ceux qui ont les moyens partent à l’Ouest. La ville a de plus en plus de dépenses type RSA ou autres, mais il n’y a pas assez de rentrées d’impôts pour être à l’équilibre. C’est inconcevable que dans un pays aussi riche que l’Allemagne, il y ait autant de gens qui soient obligés d’aller à la soupe populaire.

 

 

De nombreuses personnes craignent la gentrification de Berlin, à l’image de Paris ou de Londres. Est-ce le chemin que prend la ville aujourd’hui ?

C’est un risque. On voit ça dans les quartiers qui sont à la mode, comme Kreuzberg ou Prenzlauer Berg. D’ailleurs les berlinois d’origine commencent à résister. Les familles sont obligées de partir de plus en plus loin du centre. C’est un problème. Les quartiers bourgeois sont relativement épargnés par ce phénomène.

Vous avez mentionné les gens qui commencent à résister. Il y a une fracture au sein de la population qui habite Berlin. Faut-il s’attendre à une réaction ?

Il y a déjà eu des réactions assez dures dans le quartier de Friedrichshain. Dans certaines zones, il y a régulièrement des affrontements entre la police et les gens qui habitent dans les immeubles. Ils refusent de les quitter. Il y a de plus en plus de manifestations et d’initiatives citoyennes. Des immeubles sont abandonnés. Le propriétaire ne fait rien. L’eau coule du plafond. L’électricité ne fonctionne pas très bien. Ils ont l’impression que le propriétaire veut plus ou moins les faire partir, voir les expulser. Ensuite, il modernise l’immeuble pour doubler, et même tripler, les loyers.

Le sénat actuel à Berlin essaie de prendre en compte la situation. Il veut augmenter le nombre de logements construits, mais ce sont souvent des organismes privés derrière les immeubles. C’est difficile de les obliger à construire des logements accessibles, voir des logements sociaux.

 

 

Certains médias parlent d’une bulle immobilière. Il y a aussi de nombreuses start-up installées à Berlin, un milieu qui peut aussi être considéré comme une bulle. Que se passera-t-il pour la ville si demain elles explosent ?

Je ne crois pas que la bulle immobilière va exploser tant que la demande sera supérieure à l’offre. Comparativement à d’autres grandes villes, Berlin reste une ville où le coût d’achat au mètre carré est beaucoup plus intéressant. Une chinoise a acheté un appartement de 130 mètres carrés à côté du château de Charlottenbourg. Pour elle, ce n’est pas cher. Pour un Berlinois, ce n’est pas normal. De nombreuses personnes extérieures investissent à Berlin. Il y a des gens des pays nordiques, d’Israël, de Chine… Ils achètent des appartements. Ce n’est pas encore une bulle. Les gens achètent aussi parce qu’il y a des crédits à 1,5%. Quand nous avons acheté l’immeuble dans lequel il y a notre appartement, nous avons pris un crédit de 120 000 marks. On payait 8,9% d’intérêts. Aujourd’hui, il vaut mieux acheter que louer.

Avez-vous un dernier message pour finir ?

Je trouve que Berlin est une ville fascinante. C’est une ville qui offre tous les avantages d’une grande capitale, sans en avoir les inconvénients. On y circule parfaitement. Le vélo se développe partout. C’est très vert. Il y a une qualité de vie supérieure. C’est une ville très jeune et très internationale avec une vie culturelle intense. Je ne peux que recommander au jeunes d’essayer de venir s’y installer si ils en ont envie.

 

 

Merci.

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