Ghislain Faribeault, acteur du porno

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La pornographie, c’est secret et intime : on ne dit pas à ses collègues, autour de la machine à café à 9h00 du matin, qu’on a regardé hier soir le dernier gonzo de Mia Khalifa. Cependant, la pornographie est quasi-omniprésente dans notre société. Les chiffres le prouvent, et de multiples références issues de cet univers font parties de la culture populaire. Si je crie “Merci qui ?” dans la cours d’un lycée, je sais que toute la population lycéenne saura quoi me répondre. La marque Marc Dorcel en est aussi un excellent exemple, on ne présente plus cette société, fleuron du X français. Derrière ce nom, il y a des classiques, des actrices, des mouchoirs usagés, des nuits agitées, des historiques effacés… mais pas que, il y a aussi des gens qui tous les jours viennent au bureau pour faire perdurer ses valeurs, et continuer à les construire. Ghislain Faribeault, Directeur de la Division Médias chez Marc Dorcel, est l’un d’eux.

 

Raphael : A l’origine, Marc Dorcel est une boîte de production de films pour adulte. Vous vous êtes diversifiés depuis, vous avez un store, de la VOD, Dorcelle… Donc aujourd’hui c’est quoi Marc Dorcel.

Ghislain Faribeault : Marc Dorcel est devenu un groupe audiovisuel dédié au divertissement pour adulte. La société a été créée en 1979 par Marc Dorcel. L’activité historique est la production de films, et qui, depuis une dizaine d’années, est donc devenu un groupe audiovisuel, présent à la fois dans des boutiques physiques, des magazines, sur différentes chaînes TV, en VOD… C’est aussi du licensing, des produits dérivés, une distribution dans 56 pays… Du coup, à partir de cette boîte de prod historique, on a commencé à maîtriser notre diversification, notre distribution, la diffusion de nos contenus, et leurs déclinaisons sur tous les médias.

Vous parlez de médias. Vous êtes le Vice Président Médias de Marc Dorcel. Comment êtes-vous arrivé là ?

J’ai commencé à travailler dans le web il y a plus d’une dizaine d’années maintenant. J’ai d’abord été à Comédie, la chaîne de Canal+, qui à l’époque appartenait à Pathé. Je m’occupais du digital. Nous diffusions tous les sketchs de la chaîne sur internet automatiquement après la diffusion. C’était bien avant que la catch-up TV et YouTube n’existent. On retrouvait sur notre site, gratuitement, tous les sketchs des Robins des Bois, de Kad et O… Puis Comédie s’est fait racheter par le groupe Canal+. Il y a eu une nouvelle stratégie digitale au sein de Canal… Je suis donc parti chez TF1 où j’ai participé au lancement de la vidéo à la demande, la VOD, du groupe. C’était en 2005. A cette occasion, j’ai rencontré Grégory Dorcel, avec qui j’ai sympathisé. Deux ans après, nous avons décidé de travailler ensemble.

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Que faites-vous aujourd’hui, à votre poste, au sein de la société ?  

Vice Président de la Division Médias, je m’occupe de toutes les activités contenu, production/acquisition, tout le digital : le web, le mobile, la VOD… tout ce qui va être développement business, et on va dire le marketing, même si c’est un mot que je n’aime pas forcément, puisqu’on n’a pas de service marketing. Mais je m’occupe de tout ce qui va toucher à la communication de l’entreprise.

L’opération « Sans les mains », les tweets qui font le tour de la toile… ces actions font parties de votre travail ?

Absolument, ça fait partie de mon périmètre, pour la simple et bonne raison qu’on n’a pas de community manager. Derrière Twitter, c’est moi. Je contrôle et pilote tout ça. Effectivement, on essaie de faire parler de nous, de parler de l’entreprise, de ses valeurs, et de dédramatiser, déculpabiliser le fait que ce soit juste du sexe, juste du plaisir. Il n’y a rien de mal, tout est légal. Tout est fait avec des personnes consentantes. On est juste là pour donner du plaisir à ceux qui font du porno et à ceux qui le regardent.

Faut-il regarder beaucoup de porno quand on est à votre poste ?   

Pas du tout, et je préfère même ne pas trop en regarder. Je préfère avoir beaucoup de recul sur le contenu. Le contenu adulte est un contenu spécifique. C’est-à-dire que mes fantasmes ne sont pas les vôtres, donc un film peut me plaire et ne pas vous plaire, et inversement. Du coup, si mes fantasmes ne correspondent qu’à une niche de la population, je risque de ne pas faire beaucoup de chiffre d’affaires. Il faut piloter en fonction du chiffre. Ensuite j’ai des équipes contenu dédiées à la production et aux acquisitions, qui savent ce qu’elles doivent faire. Moi je vais savoir comment « marketer » ce produit, et savoir produire en fonction de nos besoins de vente.

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Par rapport à une entreprise classique, est-ce qu’il y a une différence lorsqu’on travaille chez Marc Dorcel ?

Oui, il y a forcément une différence parce que le contenu peut-être atypique. C’est sûr que ça a plus d’impact, parfois négatif, mais parfois positif, sur la curiosité que ça peut être par rapport à votre entourage. L’avantage c’est que vous êtes dans une petite boîte, jeune, avec une forte renommée, et au sein de laquelle vous travaillez sur énormément de problématiques, ce que vous aurez du mal à retrouver dans une autre entreprise. Ici les collaborateurs vont travailler à la fois sur des problématiques TV, VOD, web, presse papier, boutique physique… Tout est assez centralisé, tout le monde est au courant de tout, et les gens peuvent travailler sur un projet complet, de A à Z, pas comme dans un grand groupe où finalement ils vont être 10 pour gérer le même travail.

Vous recevez beaucoup de CV ?

Nous recevons pas mal de CV, de plus en plus de candidatures spontanées. Chaque fois qu’on fait des coups « médiatiques », on a énormément de demandes. On doit recevoir peut-être une cinquantaine de CV par semaine. Attention, je ne parle pas ici des candidatures pour des castings, je parle vraiment de CV.

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Aujourd’hui avec l’explosion des sites comme Youporn ou Pornhub, des sites où les vidéos sont gratuites, comment  réagit Marc Dorcel ?

Nos valeurs étant la sophistication du contenu, on ne veut surtout pas changer le contenu qu’on aime faire, donc on continue d’investir massivement en production. Ce n’est pas parce que l’industrie est en crise qu’on va baisser nos coups de prod pour avoir des produits moins beaux, et qui vont du coup être moins vendeurs. C’est la première chose. Ensuite, la deuxième chose, c’est que tous les sites gratuits le sont pour une simple et bonne raison, c’est qu’ils volent le contenu. En plus, pour voler le contenu, ils sont hébergés dans des paradis légaux, donc vous aurez du mal à les attraper. Ils vont également être dans des paradis fiscaux. Ils ne vont pas du tout avoir la même taxation qu’une entreprise ayant son siège en France, comme nous, et qui va payer tous les impôts, les coûts des collaborateurs et toutes les taxes, notamment celles dédiées à la vente de vidéo. Il faut savoir qu’en France, si vous achetez une vidéo, une VOD ou un DVD, de la Warner par exemple, 2% de la vente va au CNC. Si vous achetez un film pour adulte en VOD ou en DVD, c’est 10% qui va au CNC, sachant que le CNC ne participe absolument pas au financement des œuvres pour adulte. Donc ces sites gratuits n’ont pas les mêmes problématiques que nous. Ensuite il y a une contrainte encore plus grave que les deux précédentes, c’est le contrôle parental. Ils ne respectent aucun contrôle parental. Ces sites sont des entreprises mafieuses qui font du profit en volant le contenu des autres.

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Vous venez de mentionner le fait que vous êtes basé en France. D’ailleurs vous avez fait de Marc Dorcel « l’exception française » du X. Il y a régulièrement des reportages montrant à quel point le milieu du X est sordide, machiste et dangereux. Marc Dorcel est au-dessus de ça. Vous avez réussi à dédramatiser vos œuvres par rapport à la vision négative que les gens peuvent avoir du porno, grâce à vos actions de communication entre autre. Quel est le futur de la marque ? Quels sont vos prochains objectifs ?

Les reportages sont la conséquence des méthodes pratiquées. A partir du moment où vous ne faites pas ça, vous avez rarement de mauvaises publicités de ce côté là. Comme ces méthodes ne correspondent pas aux valeurs du groupe, on n’a pas ce souci. Ensuite, pour dédramatiser, déculpabiliser, je ne sais pas… Nous, on va appeler un contenu « Dorcelien » quand il correspond aux codes de contenu Dorcel que nous aimons. Tout le monde va le connaître, mais tout le monde ne va pas l’aimer, et on n’a aucun problème là-dessus. Si on devait faire, en toute modestie, une comparaison avec l’industrie du luxe : le luxe à la française et la luxure à la française s’exportent très bien. Tout le monde connaît Dior ou Channel, même si les gens vont s’habiller chez H&M. Nous, on fait un contenu atypique, le contenu le plus luxueux de son industrie, donc on arrive à l’exporter et à le vendre.

Et quel est le futur de la marque ? De 1979 à nos jours, vous vous êtes déjà beaucoup diversifiés, quelles sont les prochaines étapes ?

C’est très compliqué de se projeter sur le long terme. On a l’habitude de dire que nous ne faisons pas de business plan, à 3 ans, à 5 ans… Parce que ça ne se prête pas du tout à notre industrie. Par exemple, demain on peut avoir une nouvelle loi, ou une nouvelle taxe fiscale, qui va mettre en danger certaines activités, donc si on a la tête dans le guidon à prévoir 2018 dés maintenant, il y a de fortes chances qu’on se plante. Nous, on travaille à 3 mois, parce qu’on a envie d’avoir une flexibilité dans les équipes, pour pouvoir réagir très vite en fonction des opportunités. Qu’est-ce que va être le futur ? Pour nous, c’est de continuer à diversifier notre marque, et à maîtriser nos canaux de diffusion et de distribution, de ne surtout pas être dépendant des autres acteurs de cette industrie. On a l’habitude de dire que l’industrie pour adulte est assez pionnière dans les innovations, c’est le cas, donc nous devons tester tous les nouveaux canaux ou supports de diffusions qui seront ceux de demain.

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Un dernier message pour finir ?

Pourquoi postuler chez vous ? Et pendant que j’y pense, est-ce que beaucoup de femmes travaillent dans vos bureaux ?

50% des collaborateurs sont des femmes. Sinon pourquoi venir chez Dorcel… Ça serait peut-être aux collaborateurs justement de répondre, mais pour l’ambiance, pour le côté atypique du contenu, et le fait que c’est très bonne expérience pour apprendre énormément de métiers et de problématiques. D’ailleurs, c’est pour ça que nos équipes se font très régulièrement chasser.

Merci.

 

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