Jean-Louis Bonnal, le mystérieux horloger de la rue d’Hautpoul

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“La chance électrique” est une horlogerie dans ma rue dont le volet est toujours baissé. Si je la vois ouverte dix fois par an, c’est déjà beaucoup. Aux premiers passages, on ne la remarque pas, elle est dans un coin, la devanture est sombre. Comme le maître des lieux le dit lui même, il est “enterré”. Depuis toujours cet endroit alimente mon imagination. On ne serait pas surpris d’y trouver des reliques magiques héritées d’une civilisation éteinte. Les rares fois où j’ai vu le volet métallique remonté, les horloges et montres de tout temps étaient étalées en vitrine. A l’intérieur vous pouvez voir une collection incroyablement riche et diversifiée, à mes yeux de non-initié en tout cas. J’étais intrigué, pourtant je ne suis jamais entré à l’intérieur… Jusqu’à aujourd’hui. J’ai décidé d’en apprendre davantage sur cette horlogerie et l’homme derrière. C’est comme ça que j’ai rencontré Jean-Louis Bonnal.

Raphael : Que pouvez-vous nous dire sur la boutique ?

Jean-Louis Bonnal : La boutique est ouverte depuis 1990. C’est un atelier de réparation d’horlogerie. C’est une boutique, c’est sur la rue alors les gens peuvent regarder dedans. Quoi d’autre à dire… 90… Voilà.

J’habite ici depuis longtemps, j’ai l’impression que le volet métallique est toujours baissé.

Je suis ouvert uniquement les dates paires, donc un jour sur deux. Ce rythme, je ne l’avais pas au tout début. Ça répondait à une problématique de garde de môme à l’époque. Ma fille est née en 93. Du coup il fallait débloquer un peu de temps. Finalement pour avoir une espèce d’alternance, j’ai trouvé que ce système de pair et impair était intéressant. Ça permet d’être là le samedi ou le lundi, que les gens trouvent un jour où ils peuvent venir et où c’est ouvert, et pour moi ça me laisse le temps de travailler. Comme je reçois des gens, parfois il y a du passage, je peux pas bosser. Si j’étais ouvert tous les jours, je ne produirais rien du tout. Alors qu’avec ce rythme je sais que j’ai une journée où je peux gérer le temps comme je veux et c’est drôlement agréable.

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Vous avez toujours été horloger ?

Ouais ouais. J’ai fait d’autres petits boulots quand j’étais plus jeune, mais je fais ça depuis 77. J’avais 20 ans, donc oui j’ai toujours fait ça. Mon père faisait ça aussi, il était horloger. C’est un métier un peu anecdotique. Souvent les gens font ça de père en fils parce que c’est un métier où il faut avoir eu un modèle. Il faut avoir vu comment ça fonctionne pour que ça puisse être plaisant. Il y a beaucoup de gens qui y viennent mais plus tard. Aujourd’hui avec les GRETA (NDLR : organisme de formation professionnelle), la formation permanente… Il y a la possibilité pour des adultes ou des gens qui sont en reconversion, d’apprendre ce boulot. Il y a pas mal de clients qui ont passé la quarantaine, voir cinquantaine, qui suivent ces cours pour connaître un peu l’horlogerie.

Vous faites toutes les montres et horloges ?

Tout ce qui donne l’heure, à part les sabliers et les cadrans solaires. Tout ce qui est mécanique, électrique, électronique…

En tant qu’horloger, avez-vous un rapport particulier au temps ?

J’en suis victime comme tout le monde. Il n’y a pas d’avantage à être horloger par rapport à ces problématiques. La subjectivité du temps on la perçoit tous. Pour moi c’est une dimension avec des instruments de mesure et je les répare. A part ça, je suis comme tout le monde, je vieillis au même rythme que les autres.

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Bientôt 14 – 15 ans que vous êtes dans le même quartier, Ourcq ?

Je suis né dans le quartier.

Comment percevez-vous son évolution dans le temps ?

C’est-à-dire ? Par rapport à quoi ?

Par rapport à vous, par rapport à il y a quelques années, par rapport au moment où vous vous êtes installé.

Par rapport à mon enfance… Le quartier était beaucoup plus prolétaire. Il s’est embourgeoisé, c’est certain. Il est plus calme qu’auparavant. Il a beaucoup changé au niveau de l’urbanisme, au niveau de son allure, la proximité des halles avant, quand ça marchait avec La Villette. Moi j’ai vu passé des boeufs sur l’avenue (NDLR : avenue Jean Jaurès) alors évidemment ça fait pas pareil. Il évolue gentiment comme tous les quartiers de Paris. Les prix sont devenus très chers.

Vous avez une clientèle de quartier ?

Oui, c’est d’abord une clientèle de proximité. Après il y a des choses que je fais qui sont très spécifiques. Pour ça ma clientèle est beaucoup plus large, mais je suis d’abord horloger du quartier. Je tiens à rester avec cette idée du gars qui répare tout.

(Nous faisons un break car un client est venu récupérer une montre qu’il avait donné à réparer)  

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On a fait une pause car une personne, du quartier je suppose, vient de récupérer sa montre.

Il n’est pas du quartier. Il vient d’un peu plus loin.

Ce qui était intéressant, c’est la relation qu’il avait avec la montre, il y tenait. Pour certaines personnes cette relation peut être très forte.

Là en l’occurrence, ce n’était pas tout à fait ça, ce n’est pas sa montre à lui. C’était la montre de quelqu’un qu’il connaît. J’ai pas mal de gens qui récupèrent des montres à droite à gauche, puis qui les font réparer. Lui il va sûrement faire cadeau de la réparation à la personne à qui il va rendre la montre. Cette personne va lui être redevable en quelque sorte. C’est ça qui l’intéresse je suppose. Les montres, les gens qui les collectionnent, ils ont des relations bizarres avec. Il y avait un type… Lui il avait une histoire bizarre. Il a fait un AVC. Un petit AVC, car il y a des micro-AVC il paraît. Ça lui a valu de tomber dans les pommes et de se casser la gueule par terre. Ça lui a rayé la montre. Donc il y avait un coup sur la montre. Ça l’énervait, ça l’énervait. Il est venu me voir pour que je lui polisse le boitier et fasse disparaître ce truc là. Je pense que c’était la trace du mauvais souvenir de cet incident qu’il voulait effacer. C’est vrai que parfois c’est bizarre. Il y a un autre copain qui avait un entretien d’embauche et il avait une rayure sur son verre. Il a focalisé dessus et il a complètement flippé. Il est venu me voir, j’étais fermé, et il me dit : « il faut que tu m’polisses le verre, je peux pas y aller comme ça ! » Il fallait que sa montre soit nickel pour l’entretien d’embauche.

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C’est quoi une journée classique pour vous ?

C’est-à-dire une journée classique ?

Vous commencez à quelle heure…

Ok ok… J’arrive en retard d’abord, à 10h ou 10h et quelques minutes. J’ouvre le rideau, le machin. J’allume la lumière. Je regarde le répondeur et après je vais boire un café. Je commence la journée vers 10h20, un truc comme ça. Il y a personne à ce moment là, enfin pas encore de clients. Ils viennent un peu plus tard, un peu avant 11h. Après, les jours où je suis ouvert, le travail c’est plutôt recevoir des gens, faire du dépannage, changer les piles, les bracelets à régler, des petites conneries. Les boulots sérieux, je les fais plutôt les dates impaires. J’ai plus le temps de me concentrer sur le boulot. Les journées typiques elles ne se ressemblent pas tellement. Le boulot est très très varié. Dans l’horlogerie il y a vraiment beaucoup beaucoup de sortes d’horloges. L’horlogerie c’est 4 siècles de technologies. Entre ce qui est 17ème, ce qui est 20ème, ou même 21ème siècle, on fait le grand écart. En fonction du mood dans lequel on se trouve on peut ne pas vouloir se concentrer vraiment dans un boulot car on sait qu’on va avoir des choses à faire. On peut faire des petites choses plus faciles. Des fois on sait qu’il y a un boulot qui va prendre plusieurs heures, donc on attend d’avoir la visibilité sur l’emploi du temps qui va permettre de bien se focaliser dessus. Puis je bosse souvent le soir, jusqu’à assez tard, jusqu’à 2h du mat’. C’est là que je suis vraiment le plus tranquille pour bosser, personne ne vient m’interrompre.

Pourquoi votre horlogerie s’appelle « La chance électrique » ?  

La chance électrique parce que j’ai récupéré au gré de brocantes des trucs comme ça, c’est pas vraiment des horloges, c’est des espèces de loterie, c’est ce qu’on appelle des jeux de comptoir qui datent des années 1910, 1920. C’était l’équivalent des petits flippers ou des jeux de jackpot qu’on a vus dans les années 90, 2000. Ça ressemble à une pendule et ça s’appelle la chance électrique. J’en avais plusieurs de ces petites horloges, enfin de ces petits jeux qui ressemblent à des horloges. En fait quand j’ai ouvert l’atelier, j’ai rien marqué comme enseigne. C’est une entreprise artisanale en nom propre donc c’est Jean-Louis Bonnal, mon nom, qui est déclaré au répertoire des métiers. Mais c’est quand même important d’avoir un nom, donc j’ai longtemps cherché, j’ai pas trouvé, puis j’avais commencé à travailler sans le trouver… Il y avait une copine hollandaise, une fois on était entrain de dîner avec plusieurs copains, elle me disait que j’avais pas trouvé de nom pour la boutique. Je lui dis que finalement je l’appelle Jean-Louis Bonnal. Elle a pas compris, elle était hollandaise, elle parlait pas bien le français, elle a compris : « Jolie Banane ». J’ai dit oui pourquoi pas. Finalement ça s’est appelé la chance électrique aussi parce que je fais pas mal d’horlogerie électrique. C’est un peu ma spécialité. L’horlogerie électrique ça commence en 1850, puis ça se finit dans les années 1970. Après il y a les montres à quartz. C’est toujours de l’horlogerie électrique, mais ça change complètement la donne dans la mesure où les montres à quartz ont mis le niveau de précision des horloges a une barre tellement haute, qu’on n’a pas besoin de se fatiguer à faire des nouveaux systèmes. La montre à quartz, c’est comme le stylo à bille, il n’y a plus à essayer de trouver un nouveau profil de plume pour les fabricants. Le stylo à bille a tout nivelé à un niveau d’efficacité qui a fait la mort de tous les gens qui essayaient d’innover. La période fertile de l’horlogerie électrique c’est de 1910 aux années 1970, avec des systèmes qui ne sont pas très très connus. Les gens viennent me voir d’assez loin pour ces problèmes car c’est des systèmes dont beaucoup d’horlogers ne veulent pas s’occuper. Il faut y passer du temps et ils préfèrent rester dans une routine. Mais moi je trouve ça très intéressant car on voit des choses vraiment bizarres. Technologiquement, il y a des espèces de voies sans issues qui ont été explorées à cette époque. C’est marrant aujourd’hui d’essayer de faire marcher des choses qui étaient mal conçues et ne marchaient pas bien.

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Vous parlez du passé. Pour vous c’est quoi le futur de votre métier ?

Beaucoup de futur pour le métier ! Un futur très florissant disons, dans la mesure où c’est des objets, les pendules, qui restent encore aujourd’hui des objets qui ont des critères de fabrication, des facteurs de qualité, qui sont très élevés. Les montres mécaniques que vous achetez aujourd’hui assez cher, Rolex par exemple, vous savez que vous les avez pour 30, 40, 50 ans. Il n’y a pas d’autres objets équivalents. Vous ne pouvez pas acheter une machine à laver pour 50 ans, même les frigos tombent en rade au bout de 2, 3 ans aujourd’hui, alors qu’avant ils marchaient 40 ans. Il n’y a pas d’objets manufacturés avec cette qualité, ce souci de durabilité. Donc les gens s’investissent beaucoup affectivement aussi dans l’objet. Ce n’est pas une nécessité la montre. Un type vient me voir avec la montre de son père, c’est un peu du souvenir de son père qu’il veut faire durer. Dans ce sens là ces objets gardent ce côté affectif que pourraient aussi avoir les briquets et les stylos. Sauf que les briquets et les stylos, plus personnes ne les réparent. Aujourd’hui vous avez un briquet, si ce n’est pas un Dupont, parce qu’il les répare encore, si c’est un briquet d’une autre marque, vous pouvez le foutre à la poubelle. Personne ne vous le réparera. Les montres, on peut encore les réparer.

Vous réparez les souvenirs autant que les montres.

Oui… il y a la dimension affective, c’est vrai. Il faut pas négliger que les montres ça reste des objets qui ont une valeur aujourd’hui qui est quand même importante. Elles valent parfois plus aujourd’hui qu’elles ne valaient à l’époque. On pouvait s’acheter une Rolex avec peut être 3 mois de salaire il y a 30 ans. La même aujourd’hui, il vous faut 10 mois de salaire pour vous l’acheter. Elle a pris énormément de valeur. Ce n’est pas le cas de toutes les montres, mais il y a à la fois la valeur vénale, qui intéresse les collectionneurs, et la valeur affective, qui fait qu’on peut faire réparer une montre qui ne vaut pas le coup d’être réparée, juste pour le souvenir.

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Un mot pour finir ?

Mon boulot c’est de réparer. Il y a pas mal d’horloger qui ont l’ambition de fabriquer une montre. C’est très difficile et c’est très méritoire. Moi mon boulot c’est de réparer et j’aime bien ça. C’est un super boulot. C’est un message pour les gens qui veulent un super boulot. Pour moi le métier le plus dur c’est coiffeur. Coiffeur… les gens viennent vous voir, vous devez être performant au moment où ils sont là. C’est pas… on peut avoir des hauts et des bas. Vous allez faire de votre mieux, le résultat sera subjectif et la personne ne sera peut-être pas contente de votre boulot, pourtant vous avez fait un bon boulot, mais la personne ne sera pas contente. Moi c’est beaucoup plus facile. Si la montre donne l’heure c’est bon ! J’ai rempli mon contrat. C’est objectif. Les gens sont ravis. C’est vrai que pour l’affectif, ça leur mettrait quasiment la larme à l’œil pour certains. C’est bien cette gratitude. Evidemment il y a le pognon, on vous paye pour faire un boulot, mais en même temps, voir qu’on a rempli notre mission et que les gens ça les rend heureux… C’est très gratifiant. C’est un bon boulot pour ça. Je dirais que ce n’est pas un boulot où l’on gagne énormément de pognon, enfin comme je le fais moi, mais c’est gratifiant à un autre niveau. Je répare des montres qui valent très chers, et je répare aussi des montres à 2 balles. C’est le côté démocratique des horloges et des montres. Vous pouvez trouver une montre à vraiment pas cher aujourd’hui, puis il y en a d’autres à des prix de folies. Moi je peux rendre service à tout le monde. C’est bien d’avoir ce genre de mission, de fonction sociale.

Merci.

 

Si vous souhaitez vous rendre à la boutique :   

La chance électrique

77 rue d’hautpoul

75019 Paris

 

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