Joël Reymond, passeur de mémoire

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Nous sommes un 19 juin qui ressemble à un 3 novembre. Nous nous apprêtons à gravir une montagne. En bas nous sommes en France, en haut nous sommes en Suisse. Joël est notre guide. Il nous emmène sur le chemin pris au péril de leur vie par les passeurs et les passés pendant la seconde Guerre mondiale pour fuir l’ennemi allemand. La pente est raide, le sol est humide, la brume se joint à nous de temps à autre. L’effort physique et l’ambiance de groupe nous font oublier pourquoi nous sommes là, mais une fois arrivés à destination, nous assistons aux témoignages d’un passeur, Bernard Bouveret, et d’un passé, Francis Weill. Ces deux messieurs d’un certain âge racontent leurs histoires respectives, souvent difficiles, mais qui se terminent bien mieux que pour beaucoup d’autres. Cependant, aujourd’hui, c’est à notre guide, Joël, que je m’intéresse. A l’heure où les derniers survivants de cette période se font de plus en plus rares, il nous faut trouver de nouveaux passeurs de mémoire.

 

Raphael : Peux-tu nous parler de la randonnée que nous avons fait le 19 juin ?

Joël : Le 19 juin, c’était la randonnée des passeurs de mémoire. C’était la troisième du nom. C’est un pique-nique/randonnée. Ça a été lancé en 2013 à l’initiative d’Anne Weill, membre de la communauté juive de Lausanne. Son idée était de recréer les liens qui avaient existé à l’époque de la Shoah, puisque c’est une région frontière où des gens avaient été passés. Mme. Weill a fait partie, dans les années 90, de la commission de recherche sur les justes du canton de Vaud. Elle nous a dit que les liens tissés il y a 40, 50 ans avaient disparu, et qu’il fallait les recréer. C’était la motivation à la base. Moi qui suis de la Vallée de Joux, c’est ma région, j’y ai grandi. Je me suis dit que cette question des passeurs était importante. Cette histoire des passeurs a un sens très particulier pour les gens de confession israélite, puisque c’est aussi une partie de leur histoire. Au-delà de ça, Raphaël Vadnaï, marcheur de la première heure et fils d’un ancien rabbin, disait qu’il ne s’agissait pas que du passé. Il a fait ce constat sur les chemins, en marchant, de se dire que c’est aussi une question de futur. Moi j’y crois aussi très fort. C’est une évidence. Recréer des liens, redire cette histoire, c’est une transmission qui nous ouvre au sens que ces événements prendront demain.  

 

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Quel est ton rôle au sein de l’association Les passeurs de mémoire ?

Officiellement je suis secrétaire de l’association, mais ça ne dit pas ce que je fais réellement.

Tu as été notre guide lors de la randonnée…

On est plus dans le concret là. Dans notre association, je suis peut-être celui qui a le plus marché sur ces chemins, dans cette forêt du Risoux qui sépare le Haut-Jura, français, et la Vallée de Joux, Suisse. J’ai beaucoup marché sur ces chemins, j’y ai déjà amené de nombreux groupes. C’est un lieu magique. On ne s’explique pas pourquoi mais il y a une histoire ici, qui remonte à avant la Shoah ! Je vous donne juste un exemple. Cette forêt était un ancien de lieu de contrebande. Elle n’était pas clairement suisse, pas clairement française. Déjà à l’époque, il y a des centaines d’années, les français venaient piquer le bois puis le ramener chez eux. C’est les autorités bernoises, à l’époque où elles dominaient le canton de Vaud, qui ont tracé une frontière pour qu’il n’y ait plus ces problèmes de contrebande. Il faut aussi savoir qu’on est entre deux bassins géographiques, l’Europe du nord et l’Europe du sud. D’un côté ça se jette dans le Rhône et de l’autre dans le Rhin. C’est une frontière historique. C’est une belle forêt, la deuxième plus grande d’Europe d’un seul tenant, derrière le Schwarzwald allemand. Personnellement, je prends beaucoup de plaisir à amener les gens sur ces lieux de mémoires, et à partager les richesses de cette région qui est la mienne.

 

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Pourquoi cet engagement vis-à-vis de la mémoire de ta région, des passeurs ?

Je me suis engagé là-dedans parce que je crois simplement que c’est une histoire qui vit. Ce sont des hauts faits du passé qui nous interpellent aujourd’hui. Dans les temps qui viennent, qui ne sont pas des temps faciles, je m’attends à ce que le vécu de ces passeurs et passés nous questionne de manière très concrète. C’est une manière peut-être aussi de préparer un terrain, symbolique, pour des amitiés entre les communautés.

Combien de juifs et de résistants sont passés par cette forêt, par ces chemins, pendant la seconde guerre mondiale ?

C’est très dur d’obtenir les chiffres de la part des personnes concernées. Elles refusent car les chiffres sont embêtants. Ils ne savent pas vraiment eux-mêmes. Certains sont passés plusieurs fois, typiquement les espions. Ils n’ont jamais tenu de comptabilité. Etant journaliste, j’ai quand même eu besoin d’un ordre de grandeur. Alors ça vaut ce que ça vaut, mais on pense qu’entre les deux filières de passeurs, Chapelle-des-Bois et Le Brassus ou Le Sentier, on est dans un ordre de grandeur de 200 personnes, dont un nombre conséquent de personnes de confession israélite, sauvées par le Risoux.

 

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Quand nous avons fait la randonnée, il y avait un pique-nique à l’arrivée. Les jeunes ont pris un chemin avec une pente assez raide, mais on avait les chaussures adaptées. Dans quelles conditions passaient les gens qui fuyaient avec les passeurs ?

Je veux que cette rando soit un peu pénible, sinon on trahit les faits. A l’époque, c’était de nuit la plupart du temps, dans le silence absolu, et pas de lumières, c’était une zone interdite. Les gens pouvaient être abattus sans sommation par les douaniers allemands. Six mois par an, c’était sous la neige. Les passeurs nous rapportent que les gens étaient terrorisés. Quand ils arrivaient à cette bourgade frontière de Chapelle-des-Bois, ils avaient déjà des centaines de kilomètres derrière eux, avec un lourd passif de mois à se cacher. On pense par exemple à cette bande de gamins du Château de la Hille, au bord des Pyrénées, qui avaient fait 700 kilomètres en train, en passant par Toulouse, Narbonne, Marseille, avant de remonter sur Lyon jusqu’à Dole, Champagnole… Ensuite ils ont continué à pieds, à traîneau, à cheval, pour arriver à la frontière. C’était des conditions épouvantables. Du reste, plusieurs marcheurs que j’ai emmenés sur ces chemins ces dernières années m’ont dit qu’ils n’y seraient jamais allés. C’est beaucoup trop dur. Ce qu’on se dit, c’est que quand il s’agit de sauver sa vie, tu le fais. C’est pour ça que moi j’insiste pour rendre l’expérience légèrement difficile, pour tenter de s’approcher de la réalité que c’était.

 

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Sachant qu’à l’époque les allemands surveillaient la forêt.  

D’après les passeurs, aucun passé n’est mort. Par contre des passeurs l’ont payé de leur vie. Certains ont été abattus. D’autres ont été blessés mais ont refusé de se soigner et sont morts de la gangrène. On ne le dit pas assez que du coté des passeurs ils ont payé très très cher leur action. Notamment Bernard Bouveret, dernier passeur survivant, qui a été emprisonné pendant une année à Dachau, et qui en est revenu.

Et que nous avons rencontré lors de la randonnée. Tu as plusieurs fois mentionné que cette démarche allait prendre du sens dans les prochaines années, mais est-ce qu’il n’y a pas déjà un écho avec le monde d’aujourd’hui ? Le passeur et le passé que nous avons rencontré pendant la randonnée ont le statut de survivants, et même de héros. Néanmoins, de nos jours, quand ont dit passeur, on pense à des gens qui en envoient d’autres mourir en Méditerranée. Les migrants sont vus par une partie de la population occidentale comme un fléau. Il y a un décalage entre la vision des passeurs/passés d’hier et d’aujourd’hui. Quel regard portes-tu sur ça ?  

Quand on parle des passeurs de la forêt du Risoux, nous parlons de passeurs vertueux, à l’opposé des passeurs véreux. Partout où tu as un pays qui s’en sort bien à côté d’un pays en difficulté et une frontière fermée, tu vas avoir des phénomènes de passage. La réalité, c’est que ce sont des passeurs qui abusent de la détresse humaine. Ce qui rend d’autant plus important l’idée de mettre en valeur ceux qui ont été des passeurs vertueux, qui n’ont pas cherchés à s’enrichir, ceux qui ont fait ça par idéal, par philanthropie. Cette filière, la filière Chapelle-des-Bois, Le Sentier, c’était des gens comme ça.

 

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Si jamais des gens passent dans la région, quel est le trajet à faire pour cette randonnée ?

Il faut partir de Chapelle-des-Bois, qui n’est pas facilement accessible, mais qu’on trouve sur n’importe quelle carte, puis on vise la montagne. On suit les petits poteaux. Ils vont changer en cours de route puisqu’on passe de la France à la Suisse. En France, c’est les traits rouge et blanc ou bien jaune et bleu. C’est fléché. En Suisse, c’est le losange jaune orange. Néanmoins c’est mieux d’avoir un guide. Cette forêt est un labyrinthe. Il y a une quantité incroyable de chemins. C’est 12 kilomètres pour faire le passage, donc si on n’a pas une bonne carte, ou mieux encore, quelqu’un qui connaît les lieux, on risque fort de se perdre. Avec les passeurs de mémoires, nous organisons des randonnées à la carte sur demande.

On peut aller sur votre site pour vous contacter ?

Exactement.

 

Site de l’association : http://www.lespasseursdememoire.ch/

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