Julien Terzics, ex-chasseur de skins

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Quand on regarde ce qu’est devenue et comment évolue Paris maintenant, il est compliqué de se dire qu’il n’y a pas si longtemps que ça, des quartiers de la capitale, comme Châtelet ou les jardins du Luxembourg, étaient des territoires skinheads. Skinhead… rien que le mot, de par ce qu’il représente dans la conscience collective, de par son héritage, fait froid dans le dos. Ils ont sévi dans le Paris des années 80, début 90. A cette époque, leurs actions, violentes, ont entraîné une réaction. Cette dernière a pris la forme d’un groupe de potes bien décidé à rendre coup pour coup, à se battre les yeux dans les yeux avec les faf comme ils disent (NDLR : “faf” est un terme désignant les fachos, les militants d’extrême droite, c’est un acronyme de “France aux Français”).  C’est comme ça que sont nés les Red Warriors. L’une des premières bandes de chasseurs de skins. Julien Terzics, encore adolescent quand ça a commencé, en était l’un des leaders. Il a évidemment pris du recul sur cette époque qu’il a marqué d’une empreinte de phalanges aujourd’hui invisible aux yeux du grand public. Je ne rencontre pas l’ado qu’il était, mais l’adulte, le père de famille, qu’il est devenu. 

 

Raphael : Pour nous situer, où et quand as-tu grandi ?

Julien Terzics : C’est un peu compliqué de me situer par rapport à ça. Je suis juif hongrois d’origine. Mes parents sont tous les deux hongrois. Je viens d’une famille décomposée comme on dit. Mes parents se sont séparés très tôt, quand j’avais 4 ans. J’ai grandi avec ma mère en banlieue-est, en banlieue parisienne. Mon père lui était peintre en bâtiment. Il vivait dans le 20ème arrondissement, boulevard de Ménilmontant. En fait, j’ai surtout grandi en banlieue-est, au Val de Fontenay. Vers 10, 12 ans, mon père a repris contact avec nous. Du coup, j’ai vachement traîné dans le quartier de Ménilmontant.

Ça c’était en quelle année ?

Tu fais le calcul, je suis né en 68. Donc fin des années 70 à-peu-près.

Comment a commencé la période chasseurs de skins et quel âge avais-tu ?

La période chasseurs de skins ne peut pas se définir. Il n’y a pas une date précise. Moi j’ai commencé punk d’abord. J’avais 12, 13 ans, c’était vers 1980, 81. A cette époque, je commençais à traîner avec des mecs un peu plus âgés que moi. On allait dans les concerts, les squats… On a très vite appris à nos dépends que la tribu « dominante », c’était les skins, qui étaient, à ce moment là, principalement des skins fachos. Donc on l’a subi très tôt. C’était une espèce d’école de longue haleine qui nous a fait monter la moutarde au nez. En 85 ou 86, j’avais 17 ou 18 ans, on en avait plein le cul, alors on a commencé à traîner en bande et à se défendre, mais tu ne peux pas dater de façon précise le début. Si on doit dater la création des Red Warriors, c’est en décembre 86. C’est un peu la date clef car c’est le moment où l’on a donné un nom à notre délire. Mais ça faisait déjà quelques années qu’on traînait en équipe. On a remarqué que, quand on était 5 ou 6 à ne pas se déballonner face aux skins, la donne changeait, fatalement. Il n’y a pas de surhomme. N’importe qui, même un gros skin aviné, si tu lui mets une droite dans l’axe, si tu ne te déballonnes pas, les choses changent. Donc je ne peux pas vraiment te donner une date précise, mais généralement, c’est la création des Red Warriors, décembre 86, qui marque le départ officiel du délire. Encore une fois, la genèse remontait à bien avant, quand on a commencé à en avoir assez de subir les faf.

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Tu as précisé « les skins fachos ». Comment définis-tu un skinhead ?

Ça c’est une longue histoire. Le mouvement skinhead originel prend ses racines dans l’Angleterre de la fin des années 60. C’est ce qu’on appelle une subculture, qui au départ est tout sauf faf. Ce n’est ni plus ni moins que la rencontre entre les jeunes de la classe ouvrière anglaise et les jeunes de l’immigration jamaïcaine, ex-colonie anglaise comme chacun sait, qui immigrent massivement vers l’Angleterre. La Jamaïque et l’Angleterre, c’est un peu comme l’Algérie et la France. Ces jeunes Jamaïcains amènent avec eux leur musique, le rock steady, le rythm’n’blues jamaïcain… et va savoir pourquoi, il y a une espèce d’alchimie qui opère. On ne saura jamais réellement pourquoi. Les jeunes Anglais de la classe ouvrière blanche adoptent cette musique. C’est comme si aujourd’hui les Antillais arrivaient avec le zouk, et les jeunes prolos français se mettaient à kiffer, au point que ça devient une espèce de mouvement… C’est ce qui c’est passé en Angleterre avec le rock steady. Au final, le mouvement skinhead est né de cette rencontre entre la jeunesse ouvrière jamaïcaine désœuvrée noire et la jeunesse ouvrière anglaise désœuvrée blanche. Au départ, le mouvement skin est métis. S’il n’y avait pas eu les jeunes noirs jamaïcains, il n’y aurait pas eu de mouvement skinhead. C’est ce qui me fait te dire qu’aux origines, le mot skinhead est tout sauf raciste. Il peut éventuellement être considéré comme apolitique dans le sens où c’est plus un délire affinitaire de bandes, de quartiers, de musiques… Ils avaient des codes vestimentaires et des codes musicaux, mais ce n’est surtout pas un mouvement facho.

Le mouvement skinhead perd un peu de vitesse au milieu des années 70. Avec l’arrivée de la vague punk, il reprend un peu du poil de la bête. Malheureusement pour tout le monde, à ce moment-là, le British National Front jette son dévolu sur ces jeunes skins en essayant de les endoctriner. Il essaie de les utiliser à bon escient en colleurs d’affiches musclés, pour résumer un peu. A ce moment-là, le mouvement skinhead bascule dans le délire paramilitaire d’extrême-droite. Les mecs continuent de s’appeler skinhead alors que c’est un non-sens absolu. D’ailleurs, les vrais skins, non faf et non racistes, ne les définissent pas comme des skinhead. Ils les appellent les bonehead. Tout ça, ce sont des choses qu’on sait aujourd’hui, mais il faut bien comprendre qu’à la fin des années 70, début des années 80, milieu des années 80, le skin pour le mec profane, lambda, c’est un gros nazi aviné, rasé, avec un bomber camouflage paramilitaire, etc. Moi, toute cette culture du mouvement skinhead originel, je l’ai découverte plus tard. Avant ça ne m’intéressait pas. J’en ignorais même l’existence. Moi j’étais confronté à ce que je voyais tous les jours quand j’allais dans les concerts : des gros skins rasés avec des drapeaux bleus blancs rouges, des croix celtiques, des croix gammées… Pour moi c’était ça un skin. C’est bien plus tard que j’ai appris que c’était une sous-culture foisonnante et importante, et qui existe encore aujourd’hui !

Copyright 25/34 Photographes (Ralf Marsault / Heino Muller)

Donc ce n’était plus culturel mais politique. Dans ce cas-là, pourquoi est-ce que les skins s’en prenaient à toi, qui est blanc et punk ? Punk, c’est une culture.

Les skinheads auxquels nous étions confrontés, c’était plus des gros nez de bœufs. Clairement, ce n’étaient pas des mecs politiques. Ils se définissaient comme fachos par les oripeaux qu’ils portaient. En vrai c’était surtout des espèces de brutes épaisses qui dissimulaient une pathologie violente derrière un discours politique, mais qui était inexistant. D’ailleurs, les grands chefs skins français, Ayoub par exemple… Si tu grattes un peu, c’est juste un non-sens absolu : des « métèques » qui se disaient fier de la race blanche. C’était surtout des espèces de psychopathes, pochtrons, ultra-violents, qui dissimulaient leur maladie violente derrière un discours qui ne tenait pas debout. Nous, on n’en avait rien à branler. On n’avait pas envie de décortiquer ça. On subissait cette violence. A un moment donné, on s’est organisés contre. Au départ, c’était une réaction de survie. A l’époque, je n’étais pas du tout politisé. Je n’avais pas la moindre idée de quoique ce soit. Ce que je vivais, c’était juste le rapport réel, physique, violent, du contact. Avec le temps tu analyses, mais au début on s’en foutait. On savait juste que quand les skins arrivaient, on les identifiait à leur dégaine, c’était danger. On se mettait en mode survie.

Quand vous avez formé les Red Warriors, même si vous existiez depuis quelques temps déjà, avant de l’avoir défini, comment ça se passait ? Vous descendiez sur Paris, je pense à Châtelet par exemple, et vous cherchiez les skins ?

Au départ, ce n’était pas une recherche. Au départ, on s’est juste rendu compte que quand on était nombreux, on était moins vulnérables. Par conséquent, c’est devenu une logique élémentaire lorsqu’on allait à un concert où potentiellement c’était chaud. On ne savait pas sur qui on allait tomber, ou qui allait débarquer… A l’époque, il n’y avait pas que les skins. Il y avait un paquet de tribus. On a vite découvert et compris que plus on était nombreux, mieux c’était. Cette culture de la bande a toujours existé. Dans les années 50, les garçons bouchers qui allaient au bal, ils y allaient en bande. Ce n’était pas nouveau. Nous, on s’est juste rendus compte que si tu avais un groupe affinitaire solide, tu étais moins vulnérable. Ça c’était la première réaction. Petit à petit, on s’est rendus compte que c’était vraiment efficace, que ça fonctionnait. On a fini par avoir un groupe affinitaire tellement solide qu’on s’est donnés un nom et qu’on a été connus sous ce nom. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que nous nous sommes rendus compte qu’on commençait à avoir une sorte d’aura qui nous donnait une certaine responsabilité, par rapport à ce qu’on était et ce qu’on faisait. Au début, on ne représentait que nous-mêmes. Puis on a commencé à représenter autre chose, quelque chose d’un peu diffus, mais on avait conscience de représenter des mecs qui s’organisaient contre une certaine vision de la vie, contre une certaine violence gratuite, contre certains principes qui ne nous convenaient pas, comme celui de dire : voilà on arrive, on est nombreux donc on impose notre point de vue. Nous, on se défendait contre ça. Puis ça s’est politisé sur le tas. On s’est conscientisés sur le tas, mais au départ, on était des mecs de banlieues qui en avaient rien à branler de tout ça. Tu nous emmerdais, on se défendait, fin de l’histoire.

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Les skins étaient dans certains coins de Paris, bien identifiés à l’époque. Vous les avez fait fuir, mais dans l’absolu, on aurait tendance à penser que ça aurait plutôt dû être le rôle de la police. Avez-vous eu l’impression d’avoir une action citoyenne ?

Moi je ne l’appréhende pas du tout comme ça. Avoir joué le rôle de la police, je ne l’entends pas du tout non plus. On n’a pas fait fuir les skins. C’est juste qu’il y avait une réalité à un moment donné : certains quartiers de Paris étaient quasiment des zones interdites pour un certain type de gens. Alors attention ! Si tu étais un jambon de base pas looké au courant de rien dans les années 80, tu pouvais traverser le parc du Luxembourg sans même te rendre compte de quoique ce soit, alors que c’était un nid à skins fachos pendant un moment. Par contre, si tu étais dans l’une de ces tribus de la sous-culture, crois moi, passer par là, c’était chaud. On a simplement décidé à un moment donné qu’il n’y aurait plus aucun quartier de Paris dans lesquels nous n’irions pas, dans lesquels nous aurions peur d’aller. On n’y allait pas pour y aller, mais si on avait quelque chose à y faire, on se regroupait et on y allait. Forcément, ça impliquait des clashs. Le fait est qu’on a commencé à ne plus s’interdire d’aller nulle part. Il y a eu de telles confrontations que les mecs, eux, se sont sentis en danger dans leur propre fief. Mais ce n’était pas une action citoyenne. On n’avait même pas conscience de tout ça. Franchement, on s’en branlait. Pour moi, la citoyenneté, c’est même un terme que je ne revendique pas. Parler de citoyen, c’est mettre tout le monde à égalité, alors qu’on n’est pas tous égaux. Il y a des riches, il y a des pauvres… Nous, on s’en foutait de ça, par contre on savait que si on avait un concert à tel endroit, on se disait : « putain c’est chaud, il y a les skins de Bonsergent, le concert est juste là, ils vont certainement y être… on s’en bat les couilles, on y va quand même ». Par contre on y allait en groupe et on se préparait. Si ils y étaient… Bam ! On les claquait. Les mecs ils se faisaient claquer chez eux, donc forcément les choses ont changé. L’époque où ils pensaient être les maîtres dans leur quartier était terminée. La peur avait changé de camp.

Tu dis que vous avez été conscientisés, politisés, sur le tas. Tu as aussi répété plusieurs fois que vous n’étiez qu’une bande de potes qui a réagi à une situation intenable. A quel moment vous êtes-vous rendus compte de l’ampleur de votre réaction face aux skins ?

On a été dépassé par ça. Au début, on ne se définissait pas comme antifa. On se disait chasseurs de skins. On n’avait pas conscience parce que ce n’était pas une action politique définie. On a juste décidé de dorénavant se donner les moyens d’aller où on voulait sans craindre personne. Effectivement, on est devenus ceux qui claquaient les faf. Il y avait des mecs plus âgés que nous qui savaient que ces mecs là c’étaient des nazis, et que nous nous étions des jeunes qui arrivions derrière. Ils nous voyaient, tous minots que nous étions, leur rentrer dans la gueule, déblayer des faf qui faisaient la loi depuis 10 ans. C’est les mecs plus âgés que nous, politisés, qui nous ont dit qu’on ne se rendait pas compte de ce qu’on faisait. Ils nous ont dit : vous êtes des antifascistes radicaux, vous êtes en train de déblayer les nazis. Nous on était là : “ah bon ?!” Pour nous ce n’était pas de la politique, c’était de la bagarre de rue et de la survie. Les endroits où on aimait bien aller, c’était les squats, les concerts, on traînait dans la rue, on traînait dans le métro, et on était en danger dans ces endroits là. On a donc décidé de les défendre. En grandissant, parce que moi j’avais 17 ans la première fois que je suis allé en cabane, on a été confronté à des mecs plus âgés que nous dans le milieu des squats, dans le milieu alternatif, etc. Ils nous ont expliqué, concrètement, que la démarche qu’on avait, était politiquement intéressante. Ils ont théorisé avec des mots précis un truc que nous faisions de façon instinctive. C’est ce qui résume les Red Warriors, on ne savait pas ce qu’on voulait, mais on avait tous un truc en commun, on ne supportait pas les fachos, à cause de ce qu’ils nous faisaient subir au quotidien. Chez les Red Warriors, il y avait des mecs d’extrême gauche, extrême gauche radicale, proche d’Action Directe, et tu avais d’autres mecs plus proches du parti socialiste de Julien Dray et d’Harlem Désir, SOS Racisme en 88. Il y a eu des engueulades, mais ce qui nous unissait tous, c’était un rapport radical à l’antifascisme, être prêt à aller jusqu’au bout contre ces mecs là. C’est pour ça que je te dis que c’était instinctif, sauvage, complètement improvisé, ça venait des tripes.

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Copyright Ralf Marsault

 

Généralement, quand on a 17, 18 ans, on ne va pas en cabane, on est au lycée, on passe son BAC et on réfléchit à la suite. Avais-tu une vie normale à côté des Red Warriors ?

J’étais un des rares à être lycéen. Je me suis retrouvé en prison. On était des jeunes de banlieue. Les autres avaient des jobs à la con. Je m’accrochais aux études. Je les ai arrêtées, je les ai reprises, etc. Je suis l’un des seuls à avoir fait des études supérieures après.

Vous avez été rejoints par d’autres bandes qui se sont aussi dites chasseurs de skins.

On n’avait pas grand chose à voir avec eux. Enfin… Il y a eu quelques bandes contemporaines aux Red Warriors avec lesquelles nous étions en accord, avec lesquelles nous avons pas mal bougé. Mais très vite, on a vu apparaître des équipes de mecs avec des comportements qui ne nous convenaient pas du tout.

Ensuite les skins ne faisaient plus « la loi » dans Paris…

Ils ont disparu tout simplement. Au tournant des années 90, on va dire en 92, 93, ce qui était le gros skin dominant, 5/6 ans avant, c’est-à-dire le gros crâne rasé, bomber kaki, drapeau bleu blanc rouge… ces mecs là, ils ont disparu. On ne les voyait plus. Ils savaient que ça devenait trop dangereux physiquement de se balader comme ça. Je ne suis pas en train de te dire que les fachos ont disparu, mais ce qui faisait notre raison d’être n’existait plus. On n’allait pas continuer à zoner et à chasser des skinheads qui n’existaient plus. Sinon tu te mets à t’inventer des ennemis fictifs, et c’est un peu ce qui s’est passé avec les bandes de lascars.

A ce moment-là, que faisais-tu ? Quel sens as-tu donné à ta vie ?

A ce moment-là, j’ai eu mon bac, je suis allé à l’université. Je faisais des études d’histoire. J’ai été jusqu’en première année de thèse. Après cette époque, on a pris de la bouteille et on a commencé à se politiser, mais au sens étymologique du terme, c’est-à-dire se rapprocher d’organisations etc. Ce n’était pas le cas avant. Moi, pour te donner un ordre d’idée, en 94, j’ai adhéré à la CNT (NDLR : Confédération Nationale du Travail), un syndicat d’extrême gauche, anarcho-syndicaliste. J’ai milité pendant 15 ans comme un bourrin dans ce syndicat communiste libertaire. J’en ai même été secrétaire confédéral pendant 2 ans. Je me suis consacré à une lutte militante, politique, politique pure. Après l’époque Red Warriors, j’ai pris conscience que s’il y avait des faf, c’est qu’il y avait un terreau pour qu’ils apparaissent. Ce terreau qu’est-ce que c’est ? Etc, etc, etc. Je me suis politisé, j’ai grandi, j’ai lu, j’ai rencontré des gens… Les années qui ont suivi les Red Warriors, ça a été des années de militantisme pur.

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Copyright 25/34 Photographes (Ralf Marsault / Heino Muller)

Aujourd’hui, les antifa existent encore. Des jeunes se revendiquent antifa. Ils se battent contre qui, contre quoi ? Il n’y a plus de skins dans la rue.

Il n’y a plus de skins dans la rue, enfin plus les skins tels que nous on les a connus il y a 20 ans. C’est sûr qu’il n’y en a plus, mais il y a une nouvelle génération d’activistes de rue qui est quand même bien faf et clairement identifiée comme les identitaires, les équipes de Gabriac, les jeunesses nationalistes… Je t’en passe et des meilleurs. Il y en a. Ils n’ont plus le même look, mais ils existent toujours. Ils sont plus jeunes, ils se sont adaptés à leur époque, ils maîtrisent le multimédia, ils maîtrisent la com, l’informatique, les réseaux sociaux… Les antifa d’aujourd’hui se battent beaucoup sur ce terrain là. A mon sens, ils perdent un peu de vue la rue, mais ce n’est plus du tout comparable. Je sais que les antifa d’aujourd’hui ont un regard, pas bienveillant, mais particulier par rapport à des mecs comme moi. Je vais avoir 47 ans en novembre (NDLR : interview réalisée le 29 septembre) je pourrais être le père de la majorité des antifa que je connais aujourd’hui. Ils ont un certain respect pour ce que nous avons fait, mais en aucun cas ils ne se sentent tributaires. Moi je n’ai aucune prétention… Je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas, on ne parle plus de la même chose. A notre époque, il n’y avait pas internet, il n’y avait pas de téléphones portables… Je n’ai aucune prétention directive sur eux. Je suis un mec qu’ils respectent par rapport à ce qu’il a été, mais ils savent aussi qu’aujourd’hui, on n’a plus rien à voir. Et c’est très bien comme ça. Je n’ai surtout pas envie de leur faire de l’ombre. Je mets un point d’honneur à me démarquer d’eux, dans le sens où les époques sont différentes. Ils maîtrisent mieux des trucs que nous ne maîtrisions pas, parce que ça n’existait pas. Donc bon vent ! Maintenant je peux avoir des jugements par rapport à ce qui est fait. Moi je ne ferais peut-être pas certaines choses comme eux, mais je ne me permets pas de le dire. D’ailleurs, c’est notamment pour ça que j’ai quitté Paris. J’ai préféré me mettre en retrait.

Tu as quitté Paris. Avant ça, tu as connu un Paris que beaucoup de gens ont ignoré. Comme tu l’as dit, les gens qui ne voulaient pas voir ne voyaient pas. Ce n’était simplement pas leur réalité. Aujourd’hui, comment vois-tu l’évolution de Paris ?

J’habite depuis 5 ans en province, dans le sud de la France. C’est assez étrange. Quand je suis parti, je n’en pouvais plus de Paris. Sincèrement, si on m’avait dit que ça m’arriverait un jour, je ne l’aurais pas cru. Mais il y a 5 ans en arrière, je n’y arrivais plus. J’avais envie d’autre chose. J’ai fait des gamins aussi. Paradoxalement, le Paris d’aujourd’hui, je l’apprécie plus, mais parce que je n’y vis plus. Je monte. Je me retrouve à faire des trucs que je ne faisais pas quand je vivais ici, comme me balader dans des quartiers où je ne foutais jamais les pieds. Ensuite, Paris reste la ville où je suis né, où j’ai vécu 42 ans de ma vie, mais je te le dis comme je le pense : je n’ai pas envie de revenir y vivre.

Tu reviens sur Paris régulièrement pour gérer tes bars, comme le TDTF. Aujourd’hui c’est quoi ta vie ? Gérer tes 2 bars, le TDTF donc et le Saint-Sauveur ?

Ma vie ce n’est pas que ça. J’ai effectivement le Saint-Sauveur (NDLR : 11 rue des Panoyaux, 75020, Paris) depuis une dizaine d’année et le TDTF depuis 10 jours. Dans le sud de la France, j’ai un gros atelier de mécanique moto. J’ai 2 petits garçons, Sacha et Vadim. C’est surtout ça en fait ma vie, m’occuper de mes enfants. Dans le sud, attenant à l’atelier de mécanique, on a une salle de concert. Je fais énormément de choses. Les deux bars de Paris sont surtout des bars qui sont gérés par les gens qui y travaillent. C’est ça qui me plaît. C’est en corrélation avec mes convictions, je ne vais pas dire anarcho-syndicalistes parce que c’est un peu exagéré, mais ce que je veux dire, c’est que j’ai réussi à monter 2 affaires qui sont quasiment autogérées par ceux qui y travaillent. Moi je viens, je m’occupe de rien, les gens sont là. Légalement, en France, les choses sont ainsi faites qu’il faut des responsables légaux, juridiques… C’est moi. Par contre les affaires sont quasi-autogérées par ceux qui y travaillent. C’est l’une de mes fiertés, d’avoir monté 2 trucs sur Paris qui donnent du boulot à beaucoup de monde. C’est plutôt gratifiant. Dans le sud je fais plein d’autres choses, mais qui sont plus en rapport avec mon existence d’aujourd’hui.

Copyright Yan Morvan

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A l’époque, quand vous avez créé les Red Warriors, le fascisme était incarné par les skins présents dans la rue. Ils ne sont plus là, mais est-ce que ce fascisme existe encore en France ?

Je pense que tu connais la réponse à ta question. Bien sûr que ce qu’on appelle la lepénisation des esprits est indiscutable. Le discours qui était celui du FN il y a 20 ans, maintenant c’est Sarkozy qui le tient. C’est ça la lepénisation des esprits. Ce qui me navre aujourd’hui, c’est qu’il n’y a peut-être plus de skins comme on pouvait en voir il y a 25 ans dans les rues, mais les idées de ces mecs là ont gagné du terrain. Il y a énormément d’organisations politiques et d’hommes politiques qui ont abdiqué face à ça. Le discours qu’a pu tenir un Sarkozy, ou même récemment Nadine Morano, quand elle dit que la France est un pays de « race blanche”. Le Pen aurait dit ça il y a 20 ans, il y aurait eu des manifs avec 100 000 personnes dans les rues. C’est ça que je veux dire. A un moment donné, les faf ont gagné la bataille des idées. Leur discours s’est normalisé. Les discours que peuvent tenir des Sarkozy, des Hortefeux, des Morano… en 2015, c’était le discours du FN il y a 15/20 ans en arrière. C’est en ça que j’exècre la droite. Les faf gagnent du terrain parce qu’on recule. Si on recule, ils avancent, fin de l’histoire. Ce type de discours de la droite « républicaine » qui ne court plus derrière le FN mais commence à courir devant, c’est criminel. Ils espèrent les bouffer alors qu’ils vont finir par se faire bouffer. Je passe sur la gauche réformiste qui elle est carrément tétanisée.

Pour finir, si tu devais faire passer un message à la jeunesse ?

Je ne suis pas trop dans le délire de faire passer des messages… Je l’ai déjà dit plusieurs fois, le seul message que j’ai à faire passer c’est : on s’en sortira tous ensemble ou on ne s’en sortira pas. On est tous dans le même bateau…

Ce qui résume bien ton aventure à toi, quand vous étiez en bande face aux skins.

C’est ça. Noirs, blancs, jaunes, verts, musulmans, juifs, ce que tu veux, mais à un moment donné, soit on s’en sort tous ensemble, soit on ne s’en sort pas.

Merci.  

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