Juliette Dragon, l’art d’être femme

Temps de lecture : 24 minutes

Qu’est-ce qui rend une femme attractive ? Est-ce son physique ? La façon qu’elle a de s’habiller, de se mettre en valeur ? Sa personnalité ? Sa confiance en elle ? L’image qu’elle a d’elle même ? L’image qu’elle renvoie dans les yeux des autres ? Il est très compliqué de répondre objectivement à cette question. Cette attraction est par définition subjective puisqu’elle concerne des corps. Il y a bien sûr des standards de nos jours. Pourtant dans certains milieux, comme dans celui du new-burlesque par exemple, ces standards sont mis à mal. Ces femmes s’effeuillant pour le plus grand plaisir du public ont sûrement plus de confiance en elles que les mannequins de la dernière campagne de n’importe quelle marque de fringue. A défaut d’avoir une réponse scientifique, j’ai rencontré Juliette Dragon qui a pour elle l’expérience.

Juliette Dragon travaille dans le milieu du cabaret, de l’effeuillage, du burlesque et du new-burlesque depuis des années. Elle a conquis et continue de conquérir les scènes et les publics. Elle s’est ainsi forgée une vision bien à elle de la femme. Pour partager son savoir et sa philosophie, elle a ouvert une école, L’Ecole des Filles de Joie. Bien évidemment, il ne s’agit pas d’apprendre aux femmes à être des courtisanes, pour rester poli, mais de rester en forme, d’apprendre à avoir confiance en soi, à maîtriser son corps et surtout à s’amuser. Juliette parle même d’art thérapie.

Mesdames, Messieurs, le spectacle va commencer.

 

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Raphael : Pour mettre en place le cadre, comment définissez-vous le cabaret, le burlesque et le new-burlesque ?

Juliette Dragon : Burlesque est un mot qui vient de l’italien et du latin burla, qui veut dire « la farce ». Le burlesque est donc censé être quelque chose de comique. Aujourd’hui, le mot burlesque signifie : l’art de s’effeuiller. Quand on fait du cabaret burlesque, c’est du cabaret avec de la danse, de la comédie, du chant… et de l’effeuillage. C’est le terme par extension aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés de blague à effeuillage ? Au tournant du XXème siècle, fin XIXème, le burlesque est né. Le premier numéro d’effeuillage, c’est en 1894 au Divan Japonais, actuel Divan du Monde, avec Madame Martiny qui monte sur scène pour faire une performance appelée « Le coucher d’Yvette ». Une dame, bien sous tout rapport, d’avant la belle époque, avec son grand chapeau, sa voilette, son corset, toutes ses tenues superposées avec 10 000 couches… A l’époque, jamais de la vie on ne voit le corps nu d’une femme, même pas son mari, même pendant l’acte sexuel. Il pénétre un tas de froufrou par une fente, mais il ne voit jamais le corps de la femme, jamais, jamais. Il en est de même dans l’Angleterre victorienne. C’est une époque d’une pudibonderie absolue. Donc « le coucher d’Yvette », c’est cette dame qui va tout enlever : ses costumes, les gants, le corset, la voilette, le sur-corset, le jupon, la culotte fendue… Le tout Paris s’y presse. Ça fait scandale mais tout le monde y va quand même. C’est le premier spectacle d’effeuillage, historiquement. Quelques années plus tard, deux associés un peu malins créent le Moulin Rouge et le terme de music-hall, c’est un mot français. Ça définit une salle dans laquelle il y a de la musique jouée en live, et où on fait des revues burlesques. Les revues burlesques sont donc des revues de music-hall dans lesquelles il y a un comique, qui va se moquer, qui va être un peu satiriste, des acrobates, un magicien, des danseurs… et des femmes qui dansent les seins nus. Pour ne pas dire « oh elle danse les seins nus », on va dire « Oh c’est une danseuse burlesque », parce qu’elle joue dans une revue burlesque, donc comique, mais elle, la fille, est sexy. On se met donc à dire qu’une danseuse burlesque est une fille qui danse les seins nus dans un spectacle comique.

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Le burlesque se développe énormément après la première guerre mondiale, pendant les années folles. Beaucoup de femmes décident que finalement, montrer leur corps sur scène, c’est un acte revendicatif, même politique, puisque avant ça, à priori, une femme c’est fait pour pondre des gamins. Ces gamins sont envoyés à la guerre, dans les charniers, ils se font trucider et c’est important de faire de la chair à canon. Il y a des femmes qui disent : ça suffit, mon corps peut servir à autre chose, je ne suis pas obligée de me marier, je ne suis pas obligée de faire des gamins, mon corps ne sert pas forcément au plaisir d’un homme, mon corps peut me servir à faire du sport, de l’aviation, de la natation, de l’équitation, pleins de truc en « tion »… et aussi du strip-tease. On retrouve notamment cette chère Colette, qui écrit beaucoup sur les chats, mais qui s’y connait beaucoup en chatte également, puisqu’elle est lesbienne, écrivain et strip-teaseuse. Elle le fait sur un ton revendicatif : mon corps m’appartient, en tant que lesbienne je n’appartiens pas à un homme, je montre mon corps, il n’y a rien de sale, mon corps ne sert pas forcément à rester au foyer pour allaiter des enfants qui vont se faire trucider. Moi je me revendique de ce courant là. On peut être sexy, glamour, montrer son corps sur scène, et ne pas être obligatoirement une femme objet complètement stupide et asservie par l’homme. Je pense qu’on peut y prendre beaucoup de plaisir, s’amuser énormément et revendiquer de faire ce qu’on veut avec notre corps, surtout si on ne ressemble pas à la demoiselle qu’on voit partout dans les pubs H&M et autres…

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Pendant la seconde guerre mondiale, le burlesque traverse l’Atlantique et se développe aux Etats-Unis. On y découvre une troisième forme, qu’on va garder dans le burlesque traditionnel. Aujourd’hui, dans les spectacles de burlesque traditionnel, il y a trois looks qui sont des grandes lignes. Il y a le look de Madame Martiny, c’est-à-dire corset, voilette… c’est le look victorien, la silhouette 1880. Le second look, c’est toute la mode des années folles, les flapper, les femmes aux cheveux courts, sans corset, les robes à franges, des sautoirs en perle… ou le look orientaliste, puisque dans ces années il y a beaucoup de colonies. Il y a une sorte de fantasme des pays exotiques. Il y a des numéros avec une fumeuse d’opium, une danseuse orientale… La troisième figure emblématique du burlesque, c’est la pin-up. Elle est née aux Etats-Unis à la fin des années 40. Elle se développe et vient en France dans les années 50, après la seconde guerre mondiale. On la retrouve chez les strip-teaseuses de Pigalle jusque dans la fin des années 60. Avec l’avènement de la pornographie, le strip-tease s’éteint d’un coup. Maintenant on peut voir l’intérieur, donc pourquoi regarder juste le corps, ça devient has-been. Le burlesque revient sous la forme du new-burlesque dans les années 90. C’est généralement des gogo danseuses qui dansent dans les soirées, sur des groupes de rock. C’est ce que je faisais moi-même. On dit qu’elles font du new-burlesque parce qu’elles reprennent les 3 looks que je viens de citer, mais elles se les réapproprient, et elles ne jouent pas pour des clients, mais pour un public, pour des rockers. Elles se déguisent, elles se réapproprient ces codes du sexy mais pour le fun, avec un côté revendicatif un peu riot girl, un peu punk finalement. Là c’est le new-burlesque, avec des numéros qui sont parfois franchement dérangeants, parfois avec un humour corrosif. Ça peut être drôle, ça peut être sexy, l’un n’empêchant pas l’autre. C’est souvent engagé politiquement, et c’est généralement des corps atypiques. Ils ne ressemblent pas à ce qu’on voit dans les médias habituellement.

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Vous, comment avez-vous atterri là-dedans ? Quel a été votre parcours ?

Pour ma part, je suis née au début des années 70. J’ai grandi à Montpellier, dans le sud de la France. Je suis née dans une famille avec des parents qui ne s’entendaient pas très bien, et une maman qui ne voulait pas du tout avoir une fille. Déjà, elle ne voulait pas vraiment avoir des enfants, mais elle aurait préféré avoir un garçon. Moi je détestais donc totalement ma féminité. Je regrettais amèrement de ne pas être née garçon. J’étais un garçon manqué. J’étais plutôt dans une culture punk. J’allais beaucoup aux concerts rocks, jusqu’à la découverte de la techno. Je suis allée en rave. Là j’ai pris de la drogue, beaucoup de drogues (rire), et on m’a proposé d’en faire mon métier. Pas de prendre de la drogue, mais de danser en soirée, je suis donc devenue gogo danseuse en rave. J’ai rencontré une troupe, un collectif d’artistes queer, donc des trans, des travestis… qui étaient à la fois DJ et performeurs. Ils venaient pour la plupart de la scène cabaret transformiste des années 70 justement, mais ils étaient âgés. Par exemple, la doyenne du groupe s’appelait Sabrina, et elle avait travaillé avec Jean-Marie Rivière dans le cabaret parisien des années 70. Sur le tard, à la soixantaine, elle a monté ce crew très queer, très mélangé, de garçons et de filles trans, pour organiser des soirées techno et du cabaret électronique, en mélangeant avec ce qu’elle savait faire dans le cabaret traditionnel. J’ai donc atterri là-dedans. On m’a proposé de jouer avec eux, j’ai trouvé ça génial, et on m’a dit : c’est super t’es une vraie fille, tu vas nous apprendre des trucs. J’ai répondu : laissez tomber… C’est donc les homos transexuels et travestis qui m’ont appris à trouver que c’était cool d’être une meuf. Via eux, j’ai appris à me travestir en pin-up, en diva d’Hollywood, en personnage de BD, de comics… en me travestissant comme le ferait un garçon, puisque moi je me sentais garçon à l’intérieur. C’est comme ça que je suis arrivée dans ce milieu, via la drogue, la scène électro et les PD. De là, j’ai quitté Montpellier et je me suis installée à Paris. J’étais gogo danseuse au Palace, puis j’ai travaillé au Pulp, pour ceux qui s’en souviennent. C’était la boîte française lesbienne 100% filles. Il n’y en avait pas d’autres en France. Je faisais le vestiaire et j’avais carte blanche pour organiser des soirées une fois par trimestre au début, puis une fois par mois. De là, après avoir joué pendant 10 ans en freelance pour plein de compagnies, de performeurs, de cirques, de théâtres de rue, d’animations, de festivals électroniques, rocks… Je suis danseuse, circassienne…  Je fais du feu, j’ai un diplôme d’artificier, je fais du mime, du clown, de la jonglerie… Bref, au bout de 10 ans, j’ai eu envie de monter ma structure à moi, dans la mesure où ça faisait une dizaine d’années que je creusais un peu ce qu’est l’éternel féminin. Qu’est-ce que l’éternel féminin, qui ne m’attirait pas au départ, a de séduisant ? Quel plaisir puis-je avoir à l’incarner ? Quel plaisir puis-je offrir et partager avec le public en l’incarnant ? Au bout de 10 ans, je me suis rendu compte des limites de ma corpulence. Je peux jouer la comédie et incarner pleins de personnages, mais si je peux mettre en scène d’autres femmes avec d’autres corpulences, on va faire un truc beaucoup plus vaste par rapport à ma recherche sur ce qu’est le féminin dans ce qu’il a de séduisant. J’ai monté un collectif qui s’appelle le Collectif Surprise Party. C’est une association de la loi 1901 à but non-lucratif pour la promotion de la culture de cabaret. La première soirée s’appelait : Ma première surprise party, en 2003. La seconde, en avril de la même année, s’appelait : Le Cabaret des Filles de Joie. Sur la première, on était vraiment parties dans tous les sens. Je me suis dit qu’il fallait recentrer le truc, trouver une thématique, et ça a donc été : Cabaret des Filles de Joie. Il y a des mots qui me paraissent assez clefs. Cabaret pour la danse, le chant, la comédie, l’effeuillage et le côté glamour ; Filles parce qu’on est que des gonzesses ; Joie parce que ça met de bonne humeur. Il se trouve que fille de joie a un autre sens, mais qui m’importe peu. Cette soirée a bien marché. Ce concept est devenu une troupe, qui existe donc depuis avril 2003.

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A côté de la troupe, vous avez monté une école.

On s’est mise à jouer avec la troupe, une fois, deux fois, 10 fois, 20 fois, 30 fois… J’avais à cœur, via l’association, de mettre en scène toute sorte de filles, toute sorte de corpulences et toute sorte de niveaux. Au départ, on avait aussi bien des débutantes, des amatrices que des professionnelles, mais c’étaient essentiellement des copines à moi. En plus des filles qui débutaient et qui étaient déjà des très bonnes musiciennes, chanteuses, mais que j’amenais à la danse, il y avait tout un public féminin qui voulait apprendre, nous rejoindre… Finalement, j’ai commencé à organiser des stages, et à me rendre compte qu’ils fonctionnaient vachement bien. Il y avait vraiment une demande. On s’amuse beaucoup, on apprend beaucoup de choses sur soi, on se soigne… C’est vraiment de l’art thérapie.

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Pouvez-vous nous donner des exemples de cours que vous donnez ?

Aujourd’hui, les cours sont partagés en deux grandes parties. Il y a les cours de tonus et les cours de glamour. Les cours de tonus sont là pour se muscler, s’assouplir, faire le grand écart, mettre le pied dans la main, se faire des abdo-fessiers en béton et avoir un bon cardio. On a beau accepter toutes les formes, et je prône le fait que toutes les femmes sont belles, elles sont quand même plus jolies quand elles sont un peu fermes. Ça ne veut pas dire qu’elles sont minces, ça veut dire qu’elles sont toniques et qu’elles sont bien dans leur corps. Sans sport, on ne peut pas atteindre ça. Il faut quand même un petit peu s’entraîner pour incarner son corps jusqu’au bout des orteils, comprendre si on se tient droite, si on tient son ventre… Je ne demande à personne de grossir, de maigrir ou d’avoir plus de seins, je m’en fous, mais je veux que les filles vivent dans leur corps et comprennent où est leur corps dans l’espace. Ça sous entend un entrainement physique un peu intensif. Il y a donc quand même pas mal de cours de tonus à l’Ecole des Filles de Joie. Il y en a des plus ou moins toniques. Il y a Barbie G.I., Bimbo Commando… Bimbo Commando, c’est carrément un peu des exercices de boxe, presque de self-défense. C’est parce que j’ai fait beaucoup d’arts martiaux. Je suis championne de France de Viet Vo Dao (NDLR : art martial vietnamien). Il y a les cours de barre au sol pour s’assouplir, se détendre, se relaxer, apprendre à gérer son stress…

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Les cours de glamour vont, selon les thématiques, varier du tout au tout au niveau technique. On va faire de la danse. On va jouer la comédie, puisqu’on va danser mais en interprétant un personnage. On va surtout travailler sur les archétypes de la féminité, tous. Depuis le début de l’année (NDLR : interview réalisée le mardi 3 novembre) par l’exemple, on a beaucoup travaillé sur la pin-up et la femme fatale. Ce soir, on a commencé à travailler sur les codes de la flapper, la garçonne des années folles. Elle ne se tient pas du tout de la même manière. La semaine dernière, on a fait un stage sur les zombies, comment jouer un zombie, qui en effet n’est pas sexy, mais c’est quand même très drôle. On a une thématique aussi sur les femmes primitives qui vont être plus animales, qui marchent plus à quatre pattes. On a fait des stages de danse contemporaine, sur une gestuelle beaucoup moins sexuelle, sexy, mais où l’on est plus dans le lâcher prise, dans la douceur du corps. Bref, on fait plein de thématiques pour monter des spectacles, qui à chaque fois ont une thématique différente, au service de laquelle on va travailler des techniques que je connais et que je partage avec mes élèves.

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Je reviens sur vos élèves. Est-ce qu’il y a un profil type ? Est-ce qu’elles ont déjà des affinités avec le milieu rock, punk ?   

Il y a vraiment tout type de profils. La moyenne d’âge va de 18 à 70 ans. C’est assez vaste. Il va y avoir les filles qui viennent de la scène punk-rock. Il va y avoir des jeunes étudiantes, des avocates, des journalistes, des intellectuelles, des fonctionnaires, des infirmières, des filles qui bossent dans des grosses boîtes… Il y a vraiment de tout, de tout âge, toute classe sociale…

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Vous travaillez avec toutes les corpulences. Aujourd’hui, nous sommes dans une société assez standardisée, de part la publicité, les médias, de part les images que nous recevons au quotidien. Quel regard portez-vous là-dessus ?

J’ai envie de dire que dans les médias et les publicités à la télé et au cinéma, on n’a jamais vu autant de femmes à poil qu’aujourd’hui, et pourtant c’est faux. On n’en voit qu’une seule. C’est la même qui est standardisée. Elle est plutôt blanche. Elle est plutôt jeune, entre 12 et 25 ans. Elle n’a pas de rides. Elle n’a pas de ventre. Elle a des seins qui tiennent hauts perchés. Elle a des fesses hautes. Elle a les jambes longues. Je crois que j’ai fait le tour. C’est toujours la même. D’ailleurs c’est intéressant, par exemple les pubs H&M, c’est la même fille qu’on change de couleurs, mais c’est exactement la même. On vit à une époque où une jeune fille qui veut se construire, regardant un peu ce qui l’entoure, que ça soit dans le cinéma hollywoodien, à la télé, dans les pubs ou les magazines, voit toujours la même gonzesse. Soit, j’allais dire coup de bol mais pas forcément, elle se retrouve un petit peu en elle, et elle se dit : « c’est bon ça va, je suis potable, je ressemble un petit peu à cette fille là », fille qui n’existe pas, mais elle ne supportera pas de vieillir. Son coup de bol est une cage dorée avec un cadeau empoisonné. Elle ne va pas supporter de se voir vieillir puisqu’elle ne ressemblera plus au modèle, qui est le même pour tout le monde. Soit elle ne ressemble pas du tout au modèle, d’emblée. Elle est peut-être très triste mais au final c’est un coup de bol. Elle va devoir se construire avec ça. Peut-être qu’elle acceptera un petit mieux de vieillir, enfin je pense. Au final, c’est un peu compliqué aujourd’hui de se construire en tant que femme en comprenant qu’on ne ressemble pas à cette fille unique que l’on voit partout. Au final, être femme, c’est être multiple.

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Ce n’est pas qu’une question de corpulence d’ailleurs, c’est une question d’attitude, une manière de se tenir, d’être bien dans sa peau, de s’assumer, de s’entretenir. Moi je mets dans le même sac bien manger, être coquette quand on a envie, se faire les cheveux et les ongles, mais pas forcément ! Tu peux très bien avoir les cheveux sales parce que t’es pas de bonne humeur ou que t’as tes règles, et avoir envie d’être en basket et en survêt dégueu. Comme tu peux être d’humeur très séductrice, avoir envie de séduire, de plaire, d’être aimée, de te faire sauter ! Tu peux être active pendant l’amour comme tu peux être passive. J’ai envie de prôner un féminisme extrêmement large, extrêmement libertaire, et qui dit aux filles : sois bien comme tu es, ose être multiple, c’est pas parce que t’es sexy que t’es stupide. Depuis la libération sexuelle, on a appris aux femmes à bien travailler à l’école, à être autonome financièrement. Depuis le collège, la fille qui couche c’est celle qui est bête et qui a des mauvais résultats. Celle qui est brillante à l’école, elle n’a pas de vie sexuelle, et ça se déporte jusqu’à ses 50 ans. Moi je crois qu’on peut avoir une super sexualité, être brillante dans son boulot et avoir plein de copines, parce qu’on n’est pas obligées de toutes être rivales comme ces pétasses d’hétérosexuelles mal dans leur peau. On peut être solidaires, avoir une vraie sororité avec les autres nanas, être bien dans son corps, être sexy des fois, ou pas, faire du sport, faire ses courses, faire de la boxe, faire de la danse… Tu n’es pas obligée d’être petit rat de l’opéra quand tu es une fille. Tu n’es pas obligée de t’habiller en rose. Il faut sortir des clichés qui sont restrictifs et contraignants pour exploser toutes les petites cases, et savoir qui on est soi-même en tant que femme. Je ne pense pas qu’il y ait homme et femme. Il y a des femmes très masculines. Il y a des garçons très féminins. On peut tout à fait être transgenre, être au milieu et changer selon l’humeur. Il y a des jours où tu as envie d’être plus sexy, plus féminine, ou plus féminine et pas sexy, ça ne va pas forcément de paire. Voilà ce que prône mon féminisme. C’est qui tu es, qui tu as envie d’être, soit qui tu veux quand tu en as envie, selon ton humeur, ne t’enferme dans rien, ne cherche pas à être ce qu’il faut pour plaire ou faire plaisir aux autres. Qu’est-ce que tu veux vraiment ? Qu’est-ce qui te fait plaisir ? Dans quoi es-tu bien ? Ne crois pas que ça va être la même chose tous les jours à toutes les heures, c’est faux. Ça ne va pas non plus être la même chose à tous les âges. Ton corps va changer, ils le disent beaucoup sur Fun Radio, ce n’est pas sale (rire). Enfin ils le disaient sur Fun Radio quand j’étais adolescente. Je pense que c’est ce qu’on prône à l’Ecole des Filles de Joie. On le vit de manière très concrète. Selon les numéros, on va jouer des archétypes féminins extrêmement différents, du zombie cradingue plein de sang, très gore, avec des croûtes et du latex dégueu, à la femme primitive qui rugit, en passant par la pin-up très chic, la flapper qui danse le charleston, la femme fatale toute droite sortie d’un film de Tarantino… On peut être toutes ces gonzesses. On peut ne pas faire de glamour et ne venir qu’aux cours de Bimbo Commando pour suer un bon coup avec les copines, s’entraîner et avoir des abdos bétons. Je crois qu’on peut jouer avec toutes ces facettes.

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Je change un peu de sujet, mais vous avez connu le Pulp, le Palace… Vous êtes une figure de l’underground parisien. Paris, un peu comme l’image des femmes, s’est standardisé, c’est propre. Quel est ton Paris à toi aujourd’hui ?

Je travaille énormément, je ne dors pas beaucoup. Je donne 7 heures de cours par semaine. Tous les profs le savent, ça prend du temps de préparer ses cours. Je fais aussi du bureau parce qu’on a une boîte de prod. Il y a plein de contrats à gérer, d’organisations de spectacles à gérer, de prestations à vendre… Il faut contractualiser tout ça. Il y a donc les cours, les spectacles, les spectacles des élèves, les spectacles que je fais moi… Je suis aussi chanteuse dans un groupe de rock. Il s’appelle Rikkha. On a une nouvelle batteuse, on va refaire des concerts, c’est super ! Tout ça pour dire que je ne sors pas énormément, je sors même très rarement, et quand je sors, je trouve souvent ça pas très drôle. Mon kiff dans la vie, c’est de me coucher tôt, de me lever tôt, et d’aller faire du Qi Gong (NDLR : gymnastique traditionnelle chinoise) aux Buttes-Chaumont à 9H00 en plein air, j’adore. J’adore prendre des cours de danse, ça me fait trop du bien. Maintenant, la nuit parisienne aujourd’hui… Il y a deux semaines, j’ai participé aux 20 ans des Troubles fête, ces cadors de la free party en région parisienne. C’est un crew qui a toujours marché main dans la main avec Heretik. Ils ont monté les plus grosses free party d’Île-de-France, dont une énorme dans la piscine Molitor. C’est des soirées gratuites techno avec un son qui va se rapprocher des tribus de teknivals, comme le faisaient les anglais, les Spiral Tribe. Moi quand j’avais 16 ans, que j’écoutais du punk, toutes mes idoles étaient mortes, toutes. Quand je suis allée en rave à 20 ans, j’ai rencontré d’autres punks qui faisaient de l’électro et qui étaient vivants. La scène techno m’a beaucoup plu parce que je retrouvais cet engagement libertaire, en faire qu’à sa tête et fucker le système. La musique avait changé, mais l’esprit était le même. Cette scène free party, c’est les vrais punks actuels, même si maintenant c’est un peu has-been. La grosse mode de ça, c’était il y a 20, 25 ans maintenant. Troubles fête a donc fait une grosse fête il y a deux semaines. Il y avait 2 000 personnes et du pur son de free party. Pour ceux qui ne connaissent pas, on va dire que c’est de la techno, mais ça va pas être de la techno que tu entends au Rex (NDLR : référence au Rex Club, boîte techno parisienne), ce n’est pas de la techno propre avec de la house prout-prout. Je trouve que c’est un vrai état d’esprit punk, mais électronique. D’ailleurs, il y a des ponts je pense. Il y a des groupes post-punk qui utilisent des boites à rythmes et des choses comme ça…

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Vous considérez-vous encore comme punk ?    

Je me considère vraiment comme punk, et ça toute ma vie. Je pense que depuis que j’ai 16 ans je suis punk. Ça ne passera pas. J’ai tout construit comme ça, sans moyens, à l’arrache, au culot… C’est comme monter un groupe de punk à l’époque. Je ne sais pas jouer mais je m’en fous. J’y vais quand même. Je n’ai pas de moyens, je n’ai pas de subventions, je n’ai pas de thunes, mais je joue quand même. Je vais dans un squat. Je n’ai pas le droit mais je le fais quand même. Je crois que c’est vraiment punk. J’ai construit ma carrière entière comme ça. Maintenant j’arrive un peu à rentrer dans le rang en faisant des dossiers, en ayant de l’institutionnel, mais mon nom je me le suis construit dans l’underground. Je ne vais pas mentir (rire).

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Avez-vous un dernier message pour finir ?

Venez-nous voir, surtout si vous pensez que faire du strip-tease ça ne peut pas être féministe, et aussi si vous pensez que les féministes sont forcément des mal-baisées. Venez-nous voir, on va vous montrer qu’on peut être féministe, drôle et sexy.

Merci.

Avec plaisir.

 

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Pour plus d’informations sur ses cours : http://collectif-surprise-party.com/   

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