Karim Miské, de notre réalité à sa fiction

Temps de lecture : 14 minutes

“…enquête au coeur d’un 19e arrondissement cosmopolite où ripoux, caïds et fondamentalistes se livrent une guerre sans pitié.”

Extrait du résumé en 4ème de couverture du livre Arab Jazz de Karim Miské.

Je ne dis jamais non à un bon polar, j’en dévore régulièrement, mais c’est la première fois que j’en lis un, Arab Jazz, où l’action est si proche de moi. Elle se déroule littéralement dans les rues que j’arpente tous les jours, que je foule depuis des années. J’y croise quotidiennement des gens pouvant être les personnages du livre de Karim Miské. Son imaginaire est profondément ancré dans ma réalité. Évidemment c’est un ressenti très personnel,  étroitement lié à ma vie, à la place qu’y tient le 19ème et plus particulièrement mon quartier. Avant même d’avoir terminé son livre, je savais que je voulais le rencontrer.

Attention, Karim Miské n’est pas qu’un livre. C’est quelqu’un qui a fait, et fait, beaucoup de choses, ses documentaires sont connus et reconnus. Il a une vraie réflexion sur notre société et ses problématiques, notamment religieuses. C’est aussi une vie qui va d’Abidjan, son lieu de naissance, à Paris en passant par Dakar et un restaurant sénégalais dans le 11ème. On n’est pas écrivain sans être soi-même un personnage de roman.

 

Raphael : Pourquoi avoir placé l’action de votre roman, Arab Jazz, dans le 19ème ?

Karim Miské : Il y a plusieurs raisons. La première c’est qu’au moment où j’ai commencé à écrire, j’habitais là. Finalement j’ai décrit ce qu’il se passait en bas de chez moi, en gros. Après, ça a été la conjonction de deux éléments. Je venais de faire un film pour Arte qui s’appelle Born Again, sur les néo-fondamentalistes juifs, chrétiens et musulmans. J’avais passé des mois avec eux, et je me suis retrouvé un peu par hasard, à la fin de ce film, à habiter dans le 19ème. J’avais l’impression que mon film se continuait dans la rue. C’est cet espèce de choc thermique entre ces deux éléments, le film que je venais de faire et l’environnement dans lequel je me retrouvais soudain, qui m’a donné l’inspiration pour commencer à écrire Arab Jazz.

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D’où vous vient cet intérêt pour les religions qu’on retrouve dans vos documentaires et dans votre livre ?

C’est un intérêt qui vient, je pense, d’assez loin. J’ai des origines diverses. Mon père vient d’une famille assez religieuse, lettrée, en Mauritanie, donc plutôt traditionaliste musulmane. Ma mère était française et marxiste athée, dans une tradition anticléricale françaises, ma grand-mère était institutrice… Donc je pense qu’il y a toujours eu une sorte de hiatus entre mes deux origines familiales, ce qui m’a poussé à m’interroger là-dessus. Moi-même je n’ai pas de convictions religieuses, j’ai été élevé en dehors de la religion. J’aurais pu en avoir après, mais ça ne s’est pas trouvé, je n’ai pas eu la foi. Néanmoins c’est quelque chose qui fait partie de mon histoire. J’ai toujours voulu creuser ce domaine.

Sans vouloir faire de la psychologie de bas étages, peut-on dire que vous vous retrouvez dans la diversité du 19ème ?

Oui tout à fait. Je me sens sûrement plus à l’aise quand je vis dans un quartier multiculturel. Les gens qu’il y a dans la rue sont de diverses origines, de diverses religions, ou absence de religions, et arrivent, même si dans le 19ème il y a des tensions par moment, à faire que ça fonctionne la plupart du temps. Comme à Brooklyn, l’autre lieu dont je parle dans Arab Jazz. On peut aussi y voir des fondamentalistes qui se croisent avec d’autres gens, qui ne le sont absolument pas, ou qui sont fondamentalistes, mais dans une autre religion. C’est intéressant cette possibilité de coexistence, qui est peut-être effectivement un reflet de la coexistence avec moi-même.

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Rue Petit

Continuons sur les religions. Le communautarisme, qu’on retrouve dans votre livre, monte depuis quelques années en puissance, comment voyez-vous le futur par rapport à ça ?

C’est toujours difficile à voir. Je pense que le problème c’est la capacité de dépassement. La société française est une société qui a des dynamiques positives. Moi je vois, j’ai 51 ans aujourd’hui, j’ai grandi à une époque où la France était vraiment blanche, de culture chrétienne,et finalement elle s’est quand même ouverte, mais elle s’ouvre avec beaucoup de difficultés. Je crois qu’une partie de ces difficultés ne viennent pas uniquement des gens. Elles viennent aussi de l’élite, notamment politico-médiatique, qui a tendance à les accentuer. Je pense par exemple au débat sur l’identité nationale qu’on a connu à l’époque Sarkozy. Je pense aussi aux propos de Manuel Valls sur les Roms. Il y a tout un tas de choses qui font que les gens qui devraient amener les autres à se dépasser ne donnent pas nécessairement le bon exemple. En même temps on est dans une société qui est très étatique, donc qui manque peut-être de ressorts. Les gens, au niveau individuel, ont plutôt envie de vivre ensemble à mon avis, même s’il y en a, on le voit aux élections, qui sont fermés les uns aux autres, mais pour d’autres raisons aussi : c’est la crise, la vie est dure pour tout le monde… Dans ces conditions on a tendance à se replier. Il y a peut-être un manque de… Je vous donne un exemple : il y a eu des émeutes à Brooklyn dans le quartier de Crown Heights en 1991, des émeutes assez violentes entre les noirs et les juifs orthodoxes. Derrière, il y a eu une véritable volonté de tisser des liens. Il y a eu un producteur de rap noir et un rabbin ultra-orthodoxe qui ont créé une ONG ensemble. Ils n’étaient pas seulement dans le dialogue inter-religieux un peu gentil comme on le fait ici. Ils ont pris à bras-le-corps les problèmes de la société, ils ont essayé de les régler et de les dépasser. En France comme on attend tout de l’état et que l’état ne donne pas forcément l’exemple, on est un petit peu… voilà. Donc je n’ai pas de pronostics à faire, positifs ou négatifs. J’observe plutôt la situation. J’aimerai bien qu’elle aille pour le mieux, mais ce n’est pas gagné.

Vous dites que vous observez. Vous êtes aussi connu pour vos documentaires. Quel a été votre parcours pour en arriver là ?

J’ai fait une école de journalisme à Dakar,  mais j’ai grandi en France la plupart du temps. J’ai vécu un an au Mali, ma mère bossait pour l’UNICEF là-bas quand j’ai passé mon BAC, puis j’ai fait une école de journalisme à Dakar. Ça m’a donné une assez grande ouverture sur le monde, ça m’a amené à voir les choses d’un autre endroit. J’ai grandi à Paris, j’étais au lycée ici, j’avais commencé à faire la fac ici. Tout d’un coup je me suis transporté dans un autre univers, avec une autre identité. A l’époque j’étais là-bas en tant qu’étudiant mauritanien, même si je n’ai pas du tout grandi en Mauritanie. J’avais la possibilité de revendiquer cette appartenance, ce que j’ai fait, pour y aller. C’était une expérience vraiment intéressante parce qu’on ne voit pas le monde de la même manière quand on est en Afrique de l’ouest et quand on est en France. Ensuite je suis rentré, j’ai pas mal travaillé sur l’Afrique en télé et en radio. Assez vite j’étais un peu frustré. Le journalisme télé ne m’allait pas, c’était trop court, mais j’avais quand même envie de faire de l’image. Du coup j’ai commencé à faire des documentaires. D’abord en autoproduction et en co-réalisation, puis après on m’a fait des commandes. J’ai travaillé sur pas mal de sujets, en Afrique au départ, parce que je connaissais assez bien, ensuite sur des questions géopolitiques autour de l’islamisme, après sur la surdité, sur la bioéthique… J’ai fait des films sur à peu près tout sauf le sport et les animaux. On ne peut pas tout faire. C’est des spécialités vraiment différentes. Aujourd’hui c’est un métier que je ne fais plus trop mais que j’ai vraiment aimé. Il m’a beaucoup appris et m’a donné un stock d’histoires et de personnages inépuisables. Je pourrais m’enfermer quelque part et passer mon temps à inventer des histoires sans mettre le nez dehors, j’en ai vraiment traversé beaucoup.

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Centre Loubavitch rue Petit

Qu’est-ce qui vous a poussé à passer du documentaire à la fiction avec Arab Jazz ?

C’est le besoin d’affirmer plus fortement ma subjectivité, ce que moi j’en retirais de toutes ces histoires, de toutes ces situations que j’avais traversées. Dans un documentaire on est toujours, et c’est normal, tenu à une certaine objectivité, une certaine neutralité, une neutralité bienveillante, comme en psychanalyse. Moi je n’ai pas fait de documentaires à charge comme font d’autres personnes. Ça ne correspond pas à mon état d’esprit. Je n’ai pas envie d’aller voir des gens, de passer du temps à les filmer, puis de les démolir derrière. Ce n’est pas très correct. Finalement ce n’est pas non plus ce que j’ai voulu faire à travers le roman, parce que dans un roman il faut aussi être juste avec tous ces personnages, mais on peut davantage forcer sur les mauvais côtés des gens par exemple, puisqu’ils ne sont pas réels, on les a inventés. Même si nous on sait qu’ils sont réels, enfin qu’ils pourraient complètement exister. Donc ça donne une grande liberté pour aborder des sujets et des personnages avec plus de profondeur, plus de complexité, plus de couches. Le documentaire et la fiction sont deux activités qui sont complémentaires pour moi.

Maintenant que vous avez tourné des documentaires et écrit de la fiction, est-ce que faire un film est une possibilité ?

Des films, c’est ce que je faisais, les documentaires sont des films. Un film de fiction… J’y pense. J’ai envie d’adapter Arab Jazz. J’attends. J’ai un producteur qui s’y est intéressé, on discute. Ce n’est pas sûr que ça marche, il faut convaincre. Même si je fais des films depuis 25 ans, je n’ai jamais fait de long-métrage de fiction, c’est une autre approche. Il faut que le producteur comprenne que l’univers que j’ai dans le livre, je saurais le retranscrire. Voilà, c’est sûr que j’en ai envie, sans vouloir non plus vendre les droits à un autre réalisateur, en tout cas pas en France. On verra bien.

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Commissariat central de police du19ème arrondissement

A part ce projet, qu’avez-vous d’autres dans les tuyaux ? Une suite à Arab Jazz ? D’autres livres ? D’autres documentaires ?

Dans un avenir assez proche, immédiat, début mai, j’ai un livre qui va sortir aux éditions Vivianne Hamy : N’appartenir. Il porte sur la question de l’identité, de l’appartenance. Ça reprend des thèmes qui me sont familiers à travers ma propre histoire. C’est pas une autobiographie, je suis un peu jeune pour faire ça. C’est plutôt un essai autobiographique. Je développe ce thème de l’identité à partir d’événements qui me sont arrivés dans mon existence, et des réflexions que j’en ai tiré. C’est sous une forme qui ressemble plus à un essai à l’américaine, très personnelle, un peu rock’n’roll, avec des références variées, de Hannah Arrendt à Twin Peaks en passant par Mission Impossible et des séries des années 90 comme Sliders. J’utilise un peu tout pour développer un propos, embarquer le lecteur dans mon histoire et, avec l’idée aussi, de tendre un miroir.

On a parlé du réalisateur, de l’écrivain, je suppose que ça prend déjà beaucoup de votre temps…

Oui !

Mais faites-vous d’autres choses à côté ?

Oui je fais d’autres choses à côté. Je suis associé dans un restaurant sénégalais, Pitch Me, dans le 11ème arrondissement, 6 rue de Vaucouleurs. C’est juste en-dessous du métro Couronnes. On fait des plats sénégalais plutôt simples, grillades, poulet yassa, du rhum gingembre… On y organise aussi des événements culturels. Un lundi sur deux il y a des soirées littéraires qui s’appellent Work In Progress. Des auteurs viennent lire des textes en cours d’écriture. Toute personne peut nous proposer son texte. On ne fait pas de sélections, on donne une date. Maintenant il faut s’inscrire environ deux mois à l’avance. Les autres lundi, on fait une fois des projections de documentaires avec débat avec le réalisateur, et une fois des projections de courts-métrages avec aussi un débat avec le réal. Il y a un autre événement qui s’appelle les jeudis de l’humanitaire. Par exemple on a fait une soirée autour d’Ebola. Quelqu’un qui avait été au Liberia, pour Médecins Sans Frontières, pour travailler sur le virus, pour essayer de sauver des gens, a raconté les dessous, les coulisses. Evidemment c’est étrange de parler de ça dans un bistro, mais en fait la personne parle de façon très spontanée, très libre. Elle dit des choses qu’elle ne dirait jamais à un journaliste. Par exemple, elle a parlé du taux de mortalité entre les différentes catégories, entre les malades, le personnel médical local et les expatriés. On se rend bien compte qu’il y a une vraie inégalité dans la manière dont les gens sont soignés, qui est inhérente au système. Elle a décrit comment c’est de se retrouver dans une combinaison dans un pays où il fait super chaud, qu’on a qu’une heure pour soigner quelqu’un, et qu’après il faut l’enlever… des trucs très concrets. L’idée générale de tout ça, c’est de permettre aux gens de se faire une idée. C’est un peu la culture comme artisanat. Sur l’humanitaire on sort un peu de la culture, mais voilà, d’être sur comment se font les choses, comment on vit les choses. Sur le Work In Progress, le but est vraiment de suivre le travail d’un auteur au fur et à mesure, comment il écrit, lui faire des retours. Pour l’auteur c’est une manière de tester son texte devant un public. Il y a à chaque fois 4 auteurs dans la soirée ; 10 minutes de lecture, 10 minutes de discussions chacun. Sinon j’ai une nouvelle qui va sortir dans les petits polars du Monde de cet été. Elle s’appelle Les filles du Touquet. Ça se passe au Touquet-Paris-Plage. Et je vais écrire la suite d’Arab Jazz. J’ai arrêté à peu près toutes les autres activités que j’avais, à part le Pitch Me, pour me consacrer à l’écriture. Je veux faire une trilogie Arab Jazz.

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Un dernier message pour finir ?

Un dernier message… C’est toujours difficile…

Pour ceux qui n’ont pas lus Arab Jazz, pourquoi devraient-ils l’acheter ?

C’est de la balle ! (Rire) Je pense vraiment avoir fait avec Arab Jazz quelque chose qui n’existe pas en France, ou pas tellement, ou pas à ma connaissance : un vrai récit sur le Paris multiculturel, sur la réalité de la société dans laquelle on est, mais sans que se soit pour autant un dossier, sans qu’il y ait des choses à démontrer. C’est juste de la littérature pour raconter le monde dans lequel on est, un monde où il y a des noirs, des arabes, des juifs, des homos et des gens qui ne s’entendent pas forcément, mais qui, tant bien que mal, essaient d’arriver à vivre ensemble.

Merci

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Pour plus d’infos, voici le site officiel de Karim Miské : http://karimmiske.com/ , et si vous souhaitez vous rendre au Pitch me pour vous régaler et/ou assister à une soirée Work In Progress, voici le site officiel : http://pitchmeparis.com/ et la page Facebook : https://www.facebook.com/pitchmeparis  

Note : Merci à Benjamin d’avoir mis Arab Jazz entre mes mains. Raphael

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