Kevin Razy, l’envolée d’un poids lourd

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J’ai rencontré Kevin Razy sur le mythique terrain de basket de Ladoumègue à Pantin quand nous étions ados. Nous passions nos étés à être les plus mauvais du playground. Nous martyrisions les arceaux, non pas avec nos dunks rageurs mais nos briques répétées. A l’époque Kevin ne voulait pas être drôle, il voulait devenir producteur de musique. RIP K-Prime (son nom d’artiste).

Pourquoi je vous parle de Kevin ? Car à mes yeux c’est un exemple à suivre. Je ne compte plus le nombre de cadavres d’idées, projets et rêves qui jonchent mon passé, celui d’un post-ado, jeune adulte, qui trouvait que c’était moins fatiguant de ne rien faire. Pendant ce temps, Kevin se battait chaque jour pour atteindre son objectif : devenir humoriste.

Raphael : Pourquoi as-tu abandonné l’idée d’être producteur de musique ?

Kevin Razy : (Rire) Je crois que j’ai passé un été, tu te rappelles, dans le 19eme, et comme il n’y avait rien à faire j’ai enchaîné les épisodes de H, la sitcom. Je me suis dit : putain en fait c’est trop bien ! Les mecs ils font leur série, ils rigolent et tout… Ils gagnent leur vie comme ça. Ce qui s’est passé c’est qu’on a fait une sitcom avec mes potes. J’avais pris le caméscope de mon père. Puis il fallait que je fasse un choix : soit la musique, soit le théâtre. Je me suis dit que j’allais essayer le théâtre pour voir ce que ça donne et si je suis bon, enfin si j’ai des bons retours, je me lance à fond là-dedans. J’ai fait du théâtre en terminal, au lycée, et en cours privé. Je me suis dit : OK, c’est ça que je veux faire.

Tu parles de théâtre. Pourquoi être devenu humoriste plutôt qu’acteur, comédien ?

Parce que ce qui me faisait kiffer c’était de faire rire. C’est pour ça que je me suis dirigé directement vers le théâtre, pour pouvoir ensuite faire du one-man et faire rire les gens. C’était vraiment ce que je voulais faire.

Le lycée c’est une époque où tout le monde se demande ce qu’il veut faire de sa vie, toi tu n’avais aucun doute ?

A 17 ans c’était plié, je voulais devenir humoriste et je n’ai jamais arrêté de penser à ça. J’ai voulu être humoriste et je ne me suis pas donné de plan B. C’est pour ça que j’ai réussi à atteindre mon objectif. Je n’ai jamais envisagé autre chose, donc j’y suis allé à fond.

Comment ont réagi tes proches ?

Comme j’avais l’habitude de faire rire tout le monde, mes proches ont plutôt bien réagi. Ils se sont dits : il est dans son univers… Donc chacun s’est mobilisé pour me trouver des contacts, « moi je connais untel qui connaît untel ». C’est ainsi que j’ai rencontré mon associé Tarik, qui est aujourd’hui mon co-auteur, mon associé, avec qui on bosse au Bagel (NDLR : Studio Bagel), avec qui je fais mes projets et avec qui j’ai monté ma boîte. Donc mes proches ont plutôt bien réagi, à part mon père au début qui n’était pas trop chaud. Après quand il m’a vu sur scène, il m’a laissé un mot sur la table, à l’époque j’habitais encore chez lui, il m’a dit : « je suis fier de toi, c’était bien et tout… ». C’est la pudeur du daron qui ne veut pas trop dire qu’il est fier de son fils. A partir de là, il m’a vraiment facilité la tâche : « tu peux rester à la maison autant que tu veux, voilà, fais ta vie, et dès que tu auras financièrement les moyens de t’assumer tu partiras ». Franchement ils ont été super cools mes parents, et tout le monde. Tout le monde m’a vraiment soutenu.

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Ce que tu ne dis pas forcément c’est que tu es allé à la fac après le lycée. C’était quoi le plan ? Que s’est-il passé ?

Je ne sais pas si on peut dire que je suis allé à la fac sachant que j’y suis resté, et ça c’est pas du mytho, je n’en rajoute pas, que deux jours. Je suis allé à la fac de Saint-Denis en licence d’arts du spectacle du cinéma. C’était ce qui se rapprochait le plus du métier que je voulais faire mais en vrai les facs de cinéma ça ne sert à rien. J’y suis allé une première fois pour visiter la fac. J’ai vu qu’il y avait un taxiphone, je me suis dit c’est trop bizarre. C’est quoi cette fac de blédard. Après j’y suis allé une deuxième fois pour faire un cours. C’était sur le cinéma surréaliste début 20ème… J’ai assisté à un cours de deux heures où les gens étaient là à dire « nan monsieur je suis désolé monsieur je peux pas vous laisser dire ça, le cinéma est blabla… » Moi je regardais la scène. J’étais spectateur. Je n’étais pas élève. J’étais là genre « c’est quoi cette histoire ». Puis j’ai commencé à me dire « putain c’est un sketch, je ne remettrais jamais les pieds là-bas, ce n’est pas pour moi ». Je me suis barré et j’ai cherché un travail.

T’as fait quoi comme travail et pendant combien de temps ?

Avant de dire à mes parents que j’arrêtais la fac pour me lancer dans l’humour, parce que ça revenait à dire que j’arrêtais la fac pour me lancer dans le chômage, j’ai trouvé un taf chez Mondial Assistance, une plateforme téléphonique. J’étais chargé d’assistance, donc mon rôle c’était de répondre au téléphone aux gens qui tombaient en panne avec leur voiture et de leur envoyer un dépanneur. J’ai fait ça pendant deux ans et demi. J’étais en CDI. J’étais très fort, oui je me lance des fleurs mais tu vois je faisais bien mon boulot. Ce n’est pas parce que c’était mon job alimentaire que je le négligeais. Mes parents m’ont toujours appris à être le meilleur dans son domaine, à être bien vu dans son boulot, être à l’heure… J’étais plutôt bien dans mon travail, je faisais rire mes collègues. Au début je n’osais pas leur dire que j’étais humoriste. Petit à petit ils l’ont su, c’était un peu ma double identité. J’y suis resté deux ans et demi et j’ai quitté Mondial quand j’ai été signé par des producteurs en 2010.

Pendant cette période, il y a eu des moments difficiles où tu te disais que tu allais abandonner ?

Abandonner quoi ?

L’idée d’être humoriste.

Il y a eu des moments où je me levais le matin et je me disais : s’il ne se passe rien pour moi, je vais être chargé d’assistance. Ça, ça me mettait un coup au moral, c’était horrible. Je me disais de ne rien lâcher, de continuer, mais c’est dur de continuer quand tu ne sais pas par quoi commencer. C’est aussi grâce au net que j’ai pu me créer ma propre notoriété sans avoir besoin de quelqu’un me tendant la main, de médias… C’était une bonne alternative mais ouais c’était chaud. Il y avait des moments où je me disais que si je ne bougeais pas, que je ne faisais rien, j’allais être chargé d’assistance toute ma vie.

Quel a été le moment charnière où tu t’es dit que tu étais sur la bonne voie ?

Le moment charnière pour moi… ça a été il n’y a pas si longtemps que ça, peut-être deux ans, trois ans ! Ça va faire trois ans que je gagne vraiment ma vie, mais avant je cravachais. Même quand je ne travaillais plus chez Mondial Assistance je grattais des sous à gauche à droite. C’était très compliqué. C’est au moment où j’ai enchaîné, quasiment sur la même saison, c’est à dire entre 2012 et 2013, ou 2011 et 2012… Oui, 2011 et 2012. J’ai enchaîné Bwef, puis juste après cette parodie j’ai commencé à On n’demande qu’à en rire. Cette même année j’ai réussi à faire le Jamel Comedy Club, donc j’étais partout. Il y avait aussi la pub Bouygues Telecom. Elle passait non-stop en télé et au cinéma. Ça m’a permis d’avoir mon premier gros billet et de pouvoir m’en sortir, de rembourser les gens qui m’avaient prêté de l’argent… C’est vraiment l’année 2011-2012 qui m’a permis de me lancer.

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Avec le recul, quel regard portes-tu sur cette période, entre le moment où tu as eu ton BAC, prêt à devenir humoriste, et le moment où ça a commencé à prendre forme ?   

Franchement elle n’a pas été si dure que ça, dans le sens où chaque année il y avait une évolution. Chaque année je lâchais un truc, chaque année je faisais un projet. En 2008 il y avait T.E.S.T A.D.N., une parodie qui s’est retrouvée sur LCI ou dans Entrevue. A l’époque c’était énorme. L’année d’après on a fait Creeze avec mon pote JSK… Après il y a eu Ciné Presto avec Grégory Guillotin et Tarik. On a fait des trucs sur le net. C’est là que j’ai appris à utiliser internet. Je me dis en prenant du recul que je me suis bien battu et que je n’ai jamais lâché l’affaire. Je dirais que si le succès était au cinquantième étage d’un immeuble, il y en a qui montent en ascenseur, moi j’ai pris les escaliers. Et je ne suis pas encore arrivé au cinquantième étage ! Loin de là. C’est comme ça que je résumerais mon parcours.

Par rapport aux 50 étages, tu te situes où ?

(Rire) Avec du recul je crois que personne n’est jamais vraiment au cinquantième étage. Parfois on se dit Omar Sy il est bien, il est pété de thunes, il est à Los Angeles… Mais je pense qu’Omar Sy doit se dire « putain, Samba ça n’a pas trop trop marché, comment je vais faire pour que mon prochain film cartonne, faut pas que je me trompe… ». C’est un métier où tu remets tout le temps ton titre en jeu. Ensuite j’avoue lui il a eu un César. Tu peux quand même te dire que tu as réussi à ce moment là. Peut-être que lui il est au cinquantième étage, il est entre le 48eme et le 50eme. Moi je dois être dans la première dizaine, et encore.

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C’est quoi tes prochains objectifs ?  

Là j’ai vendu ma série qui s’appelle Krazy et qui retrace mon parcours. Ça peut faire prétentieux sachant que je ne suis pas encore ultra connu, mais je pensais que c’était intéressant à développer car ça pouvait toucher pas mal de monde, notamment des jeunes. C’est sous une forme sympa, on mélange le stand-up et la fiction, comme dans Louie, la série de Louis C.K., ou Seinfeld. Il y a donc le projet de ma série qu’on va bientôt sortir. J’ai vraiment hâte. Il y a des projets de chaîne YouTube aussi, axés fitness. Puis mon spectacle, j’espère pouvoir faire une plus grande salle très rapidement (NDLR : Kevin Razy est au moment de l’interview à l’Apollo Théâtre dans le 11eme arrondissement). J’espère que d’ici un an ou deux on pourra enchaîner les Olympia. C’est l’objectif.

Tu as mentionné la jeunesse, c’est l’un des nouveaux éléments de ton dernier spectacle : Mise à jour, j’ai l’impression que ta relation avec elle, et la vision que tu en as, a pris beaucoup d’importance.

Maintenant j’ai 27 ans. Je ne suis pas un ancien mais je me rapproche plus des 30 ans que des 20 ans. Je me dis que je ne suis pas là que pour faire des vannes. Je ne suis pas là pour dire « ouais t’as remarqué quand tu sors de ta salle de bain tu mets tes chaussettes, tu marches dans un flaque d’eau, c’est trop chiant, machin… » Je l’ai fait, fût un temps. Quand j’ai commencé l’humour, je faisais que de l’humour d’observation. Maintenant j’en fait encore un peu mais mon but c’est quand même d’avoir un propos. J’ai 27 ans, il faut que je donne mon point de vue sur des choses, des choses qui me semblent bizarres. Il faut que la personne à la fin du spectacle, en rentrant chez elle, pense peut-être à googler le truc que j’ai dit sur les téléphones portables, le coltan. J’ai envie de susciter un peu d’interrogations. Donc oui la jeunesse ça me touche. Avec internet quand tu te fais connaître du jour au lendemain, que tu exploses, tu es suivi par des jeunes. 80% de ton public c’est des gens qui ont entre 13 et 17 ans. Une fois on m’a proposé de faire une pub pour une cigarette électronique, j’ai refusé. Déjà je ne fume pas, mais au-delà de ça même si je fumais j’aurais dit non. Pour la simple et bonne raison qu’il n’y a que des 13-17 qui me suivent. Quelle image tu veux donner ? Tu veux inciter des jeunes à fumer ? Ce n’est pas normal. Je me dis que maintenant j’ai une espèce de responsabilité. Je n’ai pas envie de jouer les moralisateurs. Je veux juste donner des choses plus saines, pas que des conneries. Attention, j’aime bien délirer ! Vous allez sur ma page Facebook, il n’y a que des conneries. Mais dans mon spectacle, j’ai envie d’avoir un peu de propos, et justement d’aider les jeunes à ouvrir les yeux, qu’ils n’essaient pas de grandir plus vite que leur âge, qu’ils vivent leur jeunesse. Moi j’ai eu la chance, pendant toute mon adolescence, de ne jamais envier les plus vieux. J’avais 15 ans, j’étais content d’avoir 15 ans. J’avais 16 ans, j’étais content d’avoir 16 ans… Et ainsi de suite. Je ne me suis jamais dit que j’aimerais trop fumer, boire de l’alcool, pour faire plus vieux. La maturité c’est d’accepter de faire son âge.

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Kevin Razy est devenu un artiste engagé ?

Je pense que je suis sur le chemin d’être un artiste… à défaut engagé, mais en vrai un artiste a toujours un truc à dire ou à défendre. Avec Tarik on s’est toujours dit que quand on écrit une vanne, il faut qu’il y ait un angle. Même si c’est que la pomme est moins bonne que le citron. Il faut avoir un angle. Tu ne peux pas juste faire une blague pour faire une blague. C’est comme ça qu’on l’envisageait. Ouais je suis peut-être un artiste engagé. J’ai envie de faire bouger les choses à ma façon et à mon niveau. Le seul moyen pour moi c’est de faire des vannes. Par exemple en ce moment, il y en peut-être qui vont m’insulter à dire que je tape sur l’Imam de Drancy en faisant des vidéos illuminati. J’y dis que c’est un illuminati, qu’il a une oreillette, sauf qu’il entend mal ce qu’on lui dit… Moi cet Imam, je me pose des questions sur lui, donc je les traduis par de l’humour. Force est de constater que ça parle puisque les vidéos en quelques jours ont fait 400 000 vues, enfin la première. L’autre je l’ai lâchée tout à l’heure, on verra. Je pense que c’est important de lever les débats. L’humour est aussi une soupape. En ce moment (NDLR : interview réalisée le 19 février) on est dans un délire assez crispé, assez tendu. Entre communauté, c’est assez électrique. L’humour est peut-être le seul moyen d’avoir une soupape, les gens peuvent souffler. C’est aussi un moyen de réfléchir, d’apporter des idées saines. Mon but ce n’est pas d’attiser la haine, juste que les gens se posent des questions. Déjà quand tu te poses une question et que tu te remets en question en te disant « est-ce que je suis libre ou pas », c’est déjà une forme de liberté.

Un message à passer pour finir ?    

Je pense que le plus important c’est l’amour (rire). Le message que je pourrais donner aux gens, c’est de continuer à rire et de consommer de l’autodérision. Il faut avoir de l’autodérision et tenter de moins se prendre la tête. On l’a bien vu aujourd’hui, rire ça peut amener malheureusement à des massacres, donc il faut vraiment garder cette autodérision, continuer de rire, puis essayer de faire un effort. Tu vois, nous on a grandi dans le 19ème, on a grandi avec des potes avant de grandir avec un pote qui est de telle confession ou qui vient de tel endroit. Il faudrait entretenir ça, ce côté que tu es pote avec un humain. Il faut faire avancer la cause humaine plutôt que de montrer nos différences.

Merci.

Je t’en prie.

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