Lorenzo de La Rochefoucauld, engagé politiquement

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La politique est omniprésente. Dans les médias, dans les bistros, au bureau, tout le monde en parle, tout le temps. Pourtant, les taux d’abstention aux élections n’ont jamais été aussi élevés. Les regards se tournent vers les nouvelles générations qui se sont désintéressées d’un monde politique qui semble déconnecté de la réalité, qui enchaîne les scandales à intervalle trop régulier. Les questions se posent : doit-on en vouloir à la jeunesse de ne plus voter, de ne pas accomplir son devoir de citoyen, un devoir qui est un pouvoir, que beaucoup de personnes n’ont pas dans le monde ? Ou est-ce la faute des politiques d’avoir perdu la confiance et l’intérêt de la jeunesse française ?

Au milieu de toutes ces incertitudes, il y a Lorenzo. Il vient tout juste d’avoir 24 ans (NDLR : interview réalisée le 3 octobre) et il ne manque pas de convictions. Engagé politiquement pour la ville de Saint-Ouen, il veut faire bouger les lignes. Il croit sincèrement en la possibilité d’améliorer la société par la politique. Il est également conscient d’être jeune. Il se veut différent. Il veut incarner un renouveau. Est-ce qu’il fait parti d’une nouvelle vague d’hommes politiques ? Est-il un cas isolé ? Seul le futur pourra nous le dire.

 

Raphael : Pourquoi t’es-tu engagé politiquement ? Comment ça t’es venu ?

Lorenzo de La Rochefoucauld : C’est l’année du bac que j’ai véritablement commencé à m’intéresser à la politique, à ce qui se passait dans mon pays au niveau national, européen et international. Je lisais de plus en plus la presse spécialisée. A l’Université, j’ai rencontré de nouveaux amis. Nous avons commencé à militer ensemble dans des syndicats étudiants. Je me suis ensuite très vite engagé dans les différentes campagnes, notamment la dernière présidentielle, en 2012. C’est là que j’ai ressenti l’appel de la politique. Si je devais le décrire, ça serait un peu comme un virus que tu as en toi. Si tu l’as, un jour il s’exprime. Tu ne peux rien y faire. Ça fait partie de ton ADN. Pendant la campagne, j’ai vu que ça me plaisait, que j’avais envie de militer, de rencontrer des gens, de faire bouger les lignes à mon modeste niveau. Je me suis engagé à ce moment là. Je me suis alors implanté dans une ville en Seine-Saint-Denis, au nord de Paris : Saint-Ouen. C’est une ville avec un énorme potentiel. Elle est à 10 minutes de Saint-Lazare en voiture. Il y a d’énormes entreprises qui ont leur siège social là-bas. Il y a le laboratoire de recherche L’Oréal, le siège du Parisien, le siège de Samsung France… Il y a aussi le plus grand marché aux puces du monde. Il y a donc un énorme potentiel et une population nouvelle qui arrive. Paris est en train de devenir trop petite pour contenir tous les parisiens. Des habitants du 17ème comme du 18ème commencent à venir habiter à Saint-Ouen. La population change mais la ville est endormie. Elle a un fort potentiel qui n’est pas exploité aujourd’hui. Je l’ai ressenti, et j’ai voulu m’investir pour redonner aux habitants de Saint-Ouen la fierté d’habiter dans cette ville.

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Que fais-tu concrètement à Saint-Ouen ?

Je suis très investi dans de nombreuses associations. Il y en a certaines dont je suis président, d’autres dont je suis secrétaire général, d’autres que j’ai créé, d’autres où l’on m’a invité… J’essaie d’être présent sur l’aspect associatif, surtout auprès des jeunes, et des anciens combattants aussi. Il est important pour moi de renouer avec un lien intergénérationnel qui a beaucoup disparu aujourd’hui. Je participe à la plupart des événements locaux, les inaugurations, les cérémonies… Lors des cérémonies commémoratives, par exemple, je dépose une gerbe. Je me rends au marché. Demain à 13h, il y a le match du Red Star, le grand club de foot de Saint-Ouen, j’y serai. Dès qu’il y a un événement, j’y assiste. En parallèle, il y a aussi ceux que j’essaie de créer, comme des petits cafés politiques où l’on discute avec les habitants de tel ou tel quartier des problèmes qu’ils rencontrent, et comment on peut les résoudre. Je suis vraiment dans une relation de proximité. Peut-être que les gens me font aussi confiances parce que je ne suis pas encore élu. Ils n’ont pas ce sentiment de « tous pourris » avec moi.

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Tu as choisi de consacrer ta vie à la politique pour aider les autres. Peut-être encore plus que dans certaines entreprises, on a l’impression que c’est un milieu bouché par ce qu’on appelle les « éléphants politiques ». Ils sont là depuis des années, incapables de laisser la place aux jeunes.

Ils sont souvent incapables de laisser la place aux jeunes, mais parfois les jeunes arrivent à les bousculer. C’est vrai que j’aurais peut-être, vu mon nom, vu ma couleur de cheveux (ndlr : blond), vu la famille politique à laquelle j’appartiens, dû aller ailleurs qu’en Seine-Saint-Denis, et en plus à Saint-Ouen, mais j’ai choisi cette ville parce que c’est une ville, comme je l’ai dit, avec un énorme potentiel et que j’affectionne beaucoup. Surtout, je ne veux pas aller là où on m’attend, là où on pense comme moi, où on vote comme moi, où au fond je me sentirais inutile. J’ai besoin d’aller au contact des gens, de les rencontrer, de les convaincre et de les persuader. Je veux discuter avec eux. Dans un département comme la Seine-Saint-Denis, il y a une très grande majorité de jeunes. Aujourd’hui, une partie de cette jeunesse est tombée dans le fléau de la drogue. Soit ils en consomment, soit ils en vendent, soit ils participent à la vente. Surtout à Saint-Ouen qui, malheureusement, est plus connue aujourd’hui pour le cannabis et les fusillades que pour ses entreprises et ses entrepreneurs. La drogue détourne l’énergie de la jeunesse. Or, l’essor d’une ville telle que Saint-Ouen passe par sa jeunesse. Il y a cette drogue qui est la drogue de l’échec, mais moi j’aimerais leur donner la drogue du succès. C’est quoi ? C’est  retrouver confiance en soi, se former, apprendre un métier quand on n’a pas de diplôme, travailler, lancer son entreprise, sa start-up, prendre soin de sa famille… C’est ça qui compte aujourd’hui.

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Tu as parlé de faire bouger les lignes et des entrepreneurs. Justement, de nos jours, on a plutôt tendance à dire aux jeunes que s’ils veulent changer le monde, il faut oublier la politique. Ils  y arriveront plus facilement en allant travailler chez Facebook ou Google, qui se sont donnés récemment pour mission de rendre notre monde meilleur. On leur conseille aussi plutôt de lancer leur start-up. On a l’impression que les politiques sont plus dans la réaction que dans l’action. Est-ce que faire de la politique c’est encore le meilleur moyen de changer le monde ?

Peut-être pas changer le monde, mais en tout cas, dans ma ville, je remarque aujourd’hui que le personnage politique qui a le plus de marge de manœuvre, et qui peut accomplir ou détruire le plus, c’est le maire. Il a une énorme capacité d’action. Dans une ville comme Saint-Ouen, le maire peut choisir d’accompagner ou non les jeunes entrepreneurs. C’est là qu’on voit quand même l’intérêt et la finalité de la politique. Ce qui compte, ce n’est pas le politique, c’est ce que fait le politique, ce qu’il fait avec le pouvoir qu’il a entre les mains. Il peut très bien choisir d’essayer de se maintenir au pouvoir comme il peut choisir d’exercer le pouvoir. Quand il a du pouvoir entre les mains, s’il l’utilise non pas pour sa propre réélection mais pour ceux qui lui ont fait confiance, il peut faire beaucoup.

Beaucoup de politiques ont tenu des discours similaires pour accéder au pouvoir. Derrière, ce qu’on voit, c’est des gens qui ne bougent plus de leur poste, des scandales à répétition… Quel regard portes-tu sur ça ?

Peut-être parce que ceux qui tombent dans ce genre de scandales ne sont pas des jeunes qui viennent de Paris, et qui ont décidé d’aller en Seine-Saint-Denis, dans une ville où l’on vote et pense à l’opposé d’eux. Si j’étais vraiment intéressé d’abord par moi, pourquoi me serais-je autant compliqué la tâche en allant dans une ville qui est un fief de la gauche ? J’aurais très bien pu aller dans les Yvelines par exemple. On y vote à droite. Là-bas, je serais peut-être déjà élu aujourd’hui. J’ai choisi d’aller quelque part pour travailler ce territoire, le labourer, pour libérer les énergies, motiver les gens, faire les choses concrètement. Je n’y suis pas allé pour parler et brasser du vent. Sinon, je serais resté dans mon lit.

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Tu as dit vouloir t’adresser à la jeunesse, mais une partie de la jeunesse française s’est désintéressée de la politique. Est-ce que tu peux le comprendre ?

Je peux le comprendre oui, surtout quand les responsables publics ne prennent pas de décisions en faveur de la jeunesse, quand on multiplie les normes, les règles, les réglementations contre l’entrepreneuriat, contre la jeunesse. On n’est pas en train de l’aider, de l’encourager. On est plutôt en train de l’asphyxier. Moi-même, j’ai plein d’amis qui sont partis au Brésil, au Canada, en Chine, à Londres, à Bruxelles… partout sauf en France. La France se vide de son sang, de sa jeunesse, parce qu’on ne lui donne plus les moyens de s’en sortir. C’est ça le vrai problème. Après, je pense qu’il n’y a rien de mieux qu’un jeune qui travaille pour aller parler à des jeunes qui veulent travailler. Il y a un lien de proximité qui se créé de façon instantanée. D’autant plus si on est authentique, sincère et qu’on veut bien faire. Si on a une démarche pure, censée, qui a une direction, un cap, une volonté, on peut faire bouger les choses.

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Ce qui a une mauvaise image, c’est la politique au niveau national. Penses-tu qu’au niveau local, au niveau de Saint-Ouen, tu puisses compenser les erreurs médiatiques du gouvernement, des ministres, des chefs de parti…

Déjà, la politique au niveau local est très différente de celle au niveau national. Ce ne sont pas les mêmes enjeux. Ce ne sont pas les mêmes débats. Ce ne sont pas les mêmes élections. Les gens veulent être tranquilles chez eux. Ils ne veulent pas payer trop d’impôts locaux. Ils veulent avoir un emploi. Ils veulent être en sécurité. C’est tout. Lorsqu’ils votent pour leur maire, pour leur député, ils se sentent beaucoup moins concernés par les grands enjeux internationaux, par la COP21, les migrants syriens… Evidemment que ça les interpellent, que ça les préoccupent, mais lorsqu’ils votent pour un maire, ils ne vont pas voter pour le même programme que celui d’un président. Ils ne vont pas attendre de leur maire les mêmes choses qu’ils vont attendre d’un président. Dans une ville comme Saint-Ouen, un bon maire c’est quelqu’un qui est un peu comme un père, protecteur et rassurant, un grand-frère, un parrain… C’est quelqu’un qui est là pour prendre soin de ses administrés. Ça n’a rien à voir avec le niveau national de la politique.  

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Est-ce que les jeunes s’intéressent à la politique locale ? Ils voient les affiches, les parents vont voter, mais les jeunes en sont-ils conscients ? Est-ce qu’ils se sentent concernés par la politique locale ? Comment faire pour qu’un jeune de 22 ans s’intéresse à l’élection du maire ?

Il y a un premier point qu’il faut bien voir. La politique locale a toujours été présente dans les esprits. Tu habiteras toujours une maison qui sera toujours située dans une commune, donc tu auras toujours un maire. A un moment ou à un autre, il faudra le rencontrer, soit pour scolariser tes enfants, soit pour payer ta taxe d’habitation en fin d’année, soit parce que tu as des problèmes d’insécurité dans ta rue… Quand tu dois te recenser pour voter, même au niveau national, tu le fais dans ta commune. Ce lien, avec la ville, avec la politique locale, il a toujours été là, et il le sera encore sans doute demain. Ce qui a changé, à mon avis, c’est le lien avec la politique nationale et ce que les français en pensent. Les politiques se sont souvent efforcés de leur montrer que ça ne sert plus à rien. Pire, j’entends beaucoup de gens dire que le président de la République n’a plus de pouvoirs. Cependant, quand on voit ce qu’a fait le président actuel, en terme de mal, je me dis qu’il a quand même un pouvoir considérable. Il a envoyé la France dans le mur depuis 3 ans. Je crois que c’est surtout le lien avec le national qui s’est rompu aujourd’hui. Pour moi, le lien local ne s’est jamais vraiment distendu.

Par contre, ce qui est vrai, c’est que la jeunesse d’aujourd’hui ne s’intéresse plus à la politique. C’est le vrai problème. Le principal concurrent en politique, ce n’est pas la famille politique en face, c’est l’abstention. Elle commence avec la jeunesse. Les jeunes ne vont pas voter, ne savent pas qu’il y a des élections, ne savent pas à quoi elles servent. Six jeunes sur dix ignorent qu’en décembre prochain il y a les élections régionales. C’est grave. Ça veut dire qu’il faut se remettre en question. Il y a un moment où on n’a pas su expliquer pourquoi il y avait des élections, en quoi c’était important, pourquoi il fallait participer, ce que ça pouvait changer…

Mais il existe parfois des personnes, comme moi, qui veulent faire de la politique très tôt. Je pense que c’est quelque chose de complexe. Pour le comprendre, pour l’assimiler, pour pouvoir se rendre utile, il faut commencer très tôt. La politique, de la manière dont je l’envisage, c’est une politique concrète. Ainsi, je ne pense pas que tu puisses être Ministre du Travail si tu n’as jamais été salarié. Comment peux-tu t’adresser à la France qui travaille si tu n’as jamais su ce que c’était d’être au chômage, d’être en recherche d’emploi… Ce n’est pas possible. C’est important de commencer à travailler très tôt. Moi je suis salarié depuis que j’ai 18 ans. En parallèle, j’ai cette passion pour la politique, donc je la développe, mais ça doit être une politique concrète, qui n’est pas dans la stratosphère, qui est sur terre.

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Dans quelle entreprise es-tu salarié ?

Aujourd’hui, je travaille à l’AFER, Association Française d’Epargne et de Retraite. C’est la plus grande association d’épargnants en France. On compte 730 000 adhérents et une épargne sous gestion de 50 milliards d’euros. C’est gigantesque. Nos adhérents ouvrent un contrat en assurance vie. Moi je suis le directeur de cabinet du Président.

Repassons à la politique. Pour toi Saint-Ouen est une finalité ou une étape ?

(NDLR : Lorenzo prend un cure-dent mis à notre disposition pour piquer les olives dans le café où nous sommes) Regarde ce cure-dent. Qu’est ce que tu vois quand tu le regardes comme ça. (NDLR : il le présente de face.)

Un point.

Et comme ça ? (NDLR : il le présente maintenant de profil.)

Une ligne.

Une ligne voilà. En fait, tout dépend de comment tu vois la vie. Certains voient la vie, le temps, comme un point. D’autres la voient comme une ligne. Moi je pense que la vie, ce n’est pas quelque chose de figé, de bloqué, de cristallisé… C’est le cas quand tu es mort, mais pas tant que tu es en vie. La vie court, le temps file, alors il n’est jamais trop tard pour entreprendre, pour se lancer, pour expérimenter, pour se tromper, pour changer, pour se relever… Donc je n’envisage pas les choses comme un présent, mais toujours comme un devenir, comme un potentiel. C’est comme Saint-Ouen en fait. Je reconnais son potentiel. Je fais une projection. Je la regarde en perspective. C’est pareil pour ce que j’envisage de faire sur le plan politique. Aujourd’hui, je considère que je dois continuer à apprendre de mon travail pour nourrir mon engagement politique. Il faut être concret et proche de la France qui travaille. Autrement, comment réformer si on ne connait pas le monde du travail ? En même temps, c’est quelque chose que j’envisage sur le long terme. Je souhaite apprendre beaucoup de Saint-Ouen. Et j’espère pouvoir donner quelque chose à cette ville que j’aime. C’est une ville qui va m’accompagner et que je vais accompagner pendant longtemps. Ce n’est pas l’histoire d’un instant.

Merci.

 

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