Manuel, ingénieur Bitcoin

Temps de lecture : 13 minutes

Bitcoin : monnaie électronique, fonctionnant sans autorité centrale, qui fournit un moyen de paiement innovant à ses utilisateurs. Utilisable librement par tout un chacun, elle offre des caractéristiques uniques pour les entreprises et les particuliers. (Source : http://lamaisondubitcoin.fr/le-bitcoin/)

Avant de commencer à travailler sur cette interview, si vous m’aviez demandé ce qu’était le Bitcoin, je vous aurais répondu que c’était juste une monnaie alternative, digitale. Je connaissais de loin sa réputation de monnaie utilisée pour acheter des produits plus ou moins légaux dans les tréfonds de l’internet. C’est en passant un jour devant la Maison du Bitcoin que j’ai réalisé à quel point je connaissais peu ce sujet. C’est Manuel, ingénieur Bitcoin, qui a accepté de répondre à mes questions. Je tiens à le remercier pour ses réponses très pédagogiques. Elles m’ont aidées à mieux comprendre le Bitcoin, son potentiel et ses promesses. Vous aussi vous en aurez pour vos Bitcoin, vous avez ma parole.

Le Bitcoin est une expérience fascinante, par ce qu’elle laisse entrevoir à travers la technologie utilisée : le blockchain. Avant de vous lancer, je tiens à vous rassurer : ce que vous vous apprêtez à lire n’est pas qu’une interview technophile. C’est aussi une réflexion économique, historique, philosophique et même politique. Cependant, pour vous aider à comprendre les deux, trois termes techniques, j’ai mis des liens vers Wikipédia.

 

Raphael : Pouvez-vous nous présenter la Maison du Bitcoin ?

Manuel : La Maison du Bitcoin est le premier espace physique dédié au Bitcoin en Europe continentale. C’est un espace dont le but est l’émergence de toutes les technologies, de toutes les sociétés et de tous les usages autour du Bitcoin.

Quel est votre rôle ici ? Si j’ai bien compris, vous êtes ingénieur Bitcoin ?

Je suis le directeur de cet espace physique. J’ai effectivement une formation d’ingénieur. Ingénieur Bitcoin, ça veut dire que je maîtrise les technologies liées au Bitcoin. Je comprends comment ça fonctionne, comment les utiliser et comment faire du développement autour.

Qui vient ici ? Des particuliers ? Des entreprises ? Des entrepreneurs ?

Surtout des particuliers. Il y a pas mal de gens qui passent nous voir chaque jour pour acheter des Bitcoin, ou pour les conserver à l’abri, comme on pouvait acheter des lingots d’or ou des pièces d’or il y a encore une dizaine d’années, ou pour faire des achats avec. Aujourd’hui, on peut trouver environ 100 000 sites sur internet qui acceptent le Bitcoin. C’est pratique et sécurisé d’utiliser le Bitcoin, plutôt qu’une monnaie traditionnelle comme l’Euro.

 

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Aujourd’hui, c’est quoi le Bitcoin ? Un complément à une banque ? Une vraie alternative ? Une valeur refuge ? Comment faut-il le considérer ?

C’est un outil. Les gens en font à-peu-près ce qu’ils veulent. Il faut savoir que l’un des points absolument essentiels en ce qui concerne le Bitcoin, c’est qu’il est complètement décentralisé. Ça veut dire que la technologie autour du Bitcoin, le blockchain, n’appartient ni à une société, ni une association, ni à un pays, ni à qui que ce soit. C’est complètement décentralisé. On le compare souvent à l’email ou au web. Ce sont deux technologies qui n’appartiennent pas à une entreprise. Elles sont décentralisées. C’est le point fondamental. A partir du moment où l’on a une technologie décentralisée permettant de faire des échanges de valeurs rapides, les gens peuvent en faire ce qu’ils veulent. Certains font du trading, comme à la bourse. D’autres achètent du Bitcoin pour faire des économies. D’autres l’utilisent pour faire des achats sur internet ou sur des lieux physiques. Il y a toute une liste d’usages, et en allant beaucoup plus loin, tout ce qu’on va appeler les smart contracts… Ils permettent de développer encore plus le système.

Sur le site de la Maison du Bitcoin, vous décrivez le Bitcoin comme une expérience, mais quel est l’objectif de cette expérience ? Est-ce qu’il y en a un ?

L’idée est de pouvoir offrir à la planète entière un moyen d’échange qui soit à la fois extrêmement moderne, c’est-à-dire rapide, sécurisé et décentralisé, mais qui présente en même temps les caractéristiques de ce qu’on pouvait trouver comme moyen de paiement avant l’avènement des monnaies comme l’Euro et le Dollar, qui sont des monnaies basées entièrement sur la confiance en un état. Le Bitcoin est une monnaie dite métalliste dans son comportement. Au niveau financier, elle se rapproche des métaux précieux, tel que l’or. C’est ce qui en fait quelque chose d’intéressant, et qui en fait aussi une expérience inédite. C’est la première fois qu’on voit apparaitre une monnaie qui n’appartient pas à un état, qui n’a pas été émise par un état.  

 

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C’est une monnaie sécurisée, rapide, décentralisée et facile à utiliser, et elle est aussi transparente. Toutes les transactions sont enregistrées et conservées dans le système décentralisé. Pourtant, quand on parle de Bitcoin, on entend souvent dire que c’est la monnaie utilisée dans ce qu’on appelle le dark web ou deep web pour acheter des choses illégales. Si toutes les transactions sont enregistrées, pourquoi est-ce qu’on utilise cette monnaie pour des transactions qu’on veut garder secrètes ?

Vous avez raison. Il y a une copie complète de l’ensemble de toutes les transactions Bitcoin qui passent sur le réseau. A tout moment, n’importe qui peut aller sur un site web et consulter l’intégralité des transactions en direct (NDLR : vous pouvez les voir en direct sur ce site par exemple : https://blockexplorer.com/). La difficulté lors d’une transaction Bitcoin, qui est en fait un échange entre deux numéros, est de faire la correspondance entre une adresse numérique d’une part (Exemple d’adresse publique: 1HBtfsNrKqsokZz9LyzX4Cu9fVXHVJRbS8), et l’identité de la personne faisant la transaction d’autre part. C’est ce principe là qu’utilisent les gens qui font des transactions illégales. Malgré tout, il y a une régulation qui se met en place. A titre d’exemple, aujourd’hui, vous ne pouvez pas trouver un marchand professionnel qui va vous vendre des Bitcoin sans prendre une copie de votre pièce d’identité. Nous ne faisons pas exception à la règle. Si vous venez chez nous pour acheter des Bitcoin, on va vous prendre une copie de votre pièce d’identité. On va garder une trace des transactions que vous effectuez chez nous. Ça veut dire que si un jour la justice nous en fait la demande, on sera capable de faire le lien entre l’adresse qui a été utilisée pour faire une transaction chez nous et l’identité de la personne.

Bitcoin est connu dans le cadre du monde de la finance et de l’économie. Certains vont plus loin, je pense à Ethereum. Son fondateur parle de révolutionner le monde, les industries et même la démocratie. Pensez-vous que la technologie blockchain soit une solution à grande échelle pour le futur ?

On ne peut pas le savoir à l’avance. Comme nous le disions, le Bitcoin est une expérimentation. Parmi cette expérimentation, on va avoir plein d’axes différents. Imaginez ce qu’on avait sur le web il y a une vingtaine d’année. Il y avait pleins de gens qui avaient pleins d’idées extraordinaires. Certaines ont juste disparu. D’autres se sont développées. D’autres encore se sont transformées. Je pense que ça sera plus ou moins la même chose avec le Bitcoin. Au bout de quelques années, on verra certaines applications qui seront toujours là, qui auront été conservées, et potentiellement auront été développées. D’autres auront prouvé que c’étaient des mauvaises idées et seront détruites.

 

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Pour le coup, vous vous y croyez puisque vous avez ouvert une boutique dédiée au Bitcoin ?

Bien entendu. Pour toutes les raisons déjà citées. Comme la décentralisation. PayPal par exemple, vous avez des conditions générales de vente que l’entreprise peut modifier immédiatement, selon leur bon vouloir, à n’importe quel moment. Avec le Bitcoin, vous n’avez pas ce genre de problématique parce c’est complètement décentralisé. PayPal pourrait faire faillite demain, vous perdriez vos avoirs qui sont stockés dessus. Le Bitcoin ne fera jamais faillite. Tous ces avantages, qui dérivent directement du fait que le Bitcoin soit décentralisé, font que ça a une chance d’être complètement pérenne. Autre chose qu’on peut citer, c’est que la blockchain, la base de données qui contient l’intégralité des transactions Bitcoin, est répartie sur des dizaines de milliers d’ordinateurs à travers le monde. De ce fait, ça la rend complètement insensible à toute sorte d’attaque informatique. Ça la rend aussi insensible à un gouvernement qui voudrait par exemple fermer la base de donnée.

C’est très intéressant, et ça permet de faire la transition avec ma prochaine question. Peut-on dire que la décentralisation est une forme de démocratie ? Ça appartient à tout le monde. Là, je me permets de citer Coluche : « Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit. » Est-ce qu’il n’y pas un risque que les grandes corporations ou les gouvernements essaient de mettre la main sur cette technologie ?

C’est deux questions différentes. Tout d’abord, le Bitcoin n’est pas démocratique. Démocratique, ça veut dire prendre l’ensemble des citoyens d’un espace et on leur demande leur avis. Le Bitcoin est cogéré par l’ensemble de ses utilisateurs. Ça peut être des entreprises, des individus… mais fondamentalement, on ne va pas demander l’avis des gens qui ne sont pas directement concernés. Ça ressemble un peu au fonctionnement de l’email ou du web. Le web n’est pas démocratique. C’est juste un outil disponible pour l’ensemble des utilisateurs qui est plus ou moins cogéré par l’ensemble de ses acteurs. Vous voyez la nuance. Il n’y a pas de votes. C’est vraiment un modèle spécifique à tous les services relatifs à internet.

Concernant l’attitude des gouvernements et des corporations… Pour ce qui est des corporations, je ne vois aucun danger. Prenons Linux, que vous connaissez sans doute, comme exemple. Au début, les corporations s’en sont moquées. Après, elles ont commencé à s’en méfier. Aujourd’hui, Linux a plus ou moins gagné. A la fois iOS, le système d’exploitation d’Apple, et Androïd, sont des bases Linux. Linux a finalement gagné face au monde corporate. Il n’a pas été étouffé. Il n’a pas été détruit. Au contraire, il prolifère et est très utilisé. Je pense que ça sera la même chose avec le Bitcoin en ce qui concerne le monde de l’entreprise. Les entreprises vont prendre ce qu’elles trouvent intéressant dans le Bitcoin, dans la blockchain, sans avoir un impact négatif sur l’utilisation globale du Bitcoin.

Quant aux états, pour l’instant tout se passe bien. Vous avez certains états qui n’aiment pas le Bitcoin, qui ont décidé d’essayer de l’interdire, comme le Pérou ou le Venezuela. Ce ne sont pas les états les plus essentiels. En ce qui concerne l’Union Européenne et les Etats-Unis, on se dirige vers une régulation, mais absolument pas vers une interdiction.

 

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Le nombre total de Bitcoin en circulation est limité. On a le temps, cette limite ne sera atteinte qu’en 2140, mais si le Bitcoin devient mainstream, est-ce qu’il n’y a pas un risque qu’il n’y en ait pas assez pour toute la population ? Est-ce que ça ne risque pas de devenir comme l’or, une valeur qui n’est plus utilisée mais mise de côté ?      

Prenez cette citation de Voltaire. Je vous en prie, lisez-la.

« La valeur de la monnaie papier est basée sur la confiance dans l’état qui l’imprime et revient toujours à sa valeur intrinsèque c’est-à-dire zéro. »

Je trouve cette citation de Voltaire intéressante. Il nous dit qu’une monnaie papier revient au bout d’un moment à sa valeur intrinsèque, zéro, rien. Si on regarde un peu l’historique des monnaies papiers, on peut citer les assignats au moment de la Révolution, on peut citer le système de Law sous Louis XV, on peut citer la République de Weimar jusqu’en 1924… toujours, lorsqu’un État a basé sa monnaie sur une monnaie papier non basée sur de l’or, sur des métaux précieux ou sur autre chose, ça a très mal fini en général. Cette monnaie a fini par s’effondrer. Aujourd’hui, notre système financier actuel est basé sur le dollar. Le dollar jusqu’en 1971 était indexé sur l’or. Depuis 1971, le dollar n’est plus indexé sur l’or. Certaines personnes pensent qu’au final le dollar subira le même sort que toutes les monnaies fiduciaires qui ont existés par le passé, et qu’un jour ou l’autre, il disparaîtra, s’effondrant sous la quantité de dollars imprimés… C’est ce qu’on appelle faire marcher la planche à billets. Avec le Bitcoin, le fait est qu’on n’a pas ce genre de mécanismes, parce qu’on en a une quantité limitée. On n’aura jamais cette problématique de création monétaire infinie. Si on remonte jusqu’au Moyen-Âge, où la monnaie principale était basée sur l’or, sur l’argent et sur les métaux précieux, on n’avait pas ce problème d’inflation. Il fallait bien qu’on ait les pièces d’or. Une partie de l’expérience Bitcoin est une tentative de revenir à un concept de monnaie dite métalliste, en opposition à la monnaie fiduciaire. Ça peut paraître un abus de langage de parler de monnaie métalliste pour quelque chose qui est entièrement numérique, mais le fonctionnement est tel que, comme vous l’avez exprimé, on a quelque chose de strictement limité, qui est rare, qui est difficile à générer, et répond donc parfaitement à la définition d’une monnaie métalliste tel que l’or.

 

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Un dernier message pour finir ?  

Tout outil est ce qu’on en fait. Les gens trouveront un usage à à-peu-près tous les outils qu’on aura émis. Le Bitcoin, c’est quoi au final ? C’est l’application du principe de décentralisation intrinsèque à internet. Internet a comme particularité de décentraliser les choses. On a commencé par décentraliser l’information. On a fait des sites d’actualités. On a commencé à décentraliser le savoir. On a créé Wikipédia. On a décentralisé le journalisme, c’est ce que vous êtes entrain de faire. Aujourd’hui, on décentralise la monnaie avec le Bitcoin. Allons plus loin. On peut décentraliser la démocratie. Le jour où chaque citoyen pourra s’exprimer librement pour donner son avis sur une loi, on n’aura plus besoin de parlement. Le parlement est une notion qui a été inventée parce qu’on ne peut pas demander directement son avis à chaque citoyen. Si on a la capacité de demander à chaque citoyen son avis sur une loi, sur n’importe quoi, on n’a plus besoin de parlement. C’est un lieu commun de dire qu’internet révolutionne la société, mais le fait est qu’internet décentralise les choses. Internet décentralise toute la société. Vous parliez de démocratie toute à l’heure, ce n’est pas exactement le concept de démocratie. C’est le concept de décentralisation. On n’a plus un sachant et des gens qui écoutent. On n’a plus un décideur et des gens qui obéissent. Tout un chacun devient acteur de son destin.

Merci.

Je vous en prie.  

 

La Maison du Bitcoin, 35 rue du Caire, 75002 Paris

http://lamaisondubitcoin.fr/

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