Marcelle Rey-Campagnolle, physicienne nucléaire

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En 2016, en France, une femme qui gagne un salaire, qui fait des études, qui veut avoir une carrière, c’est normal. Au contraire, une femme qui ne veut pas travailler, c’est étrange. De la même façon, une femme qui vote, une femme qui demande le divorce, une femme qui avorte, ça ne choque pas l’opinion publique. Pourtant, il n’y a pas si longtemps que ça, toutes ces choses n’étaient pas évidentes.

Marcelle Rey-Campagnolle, 76 ans, a connu cette période où il n’était pas « évident » pour une femme de faire ce qu’elle voulait comme elle voulait. Elle a connu les grands combats pour améliorer le statut des femmes et la condition féminine. Elle a fait des études, elle est devenue physicienne nucléaire, puis elle s’est engagée avec l’association Femmes & Sciences qui a pour objectif de “promouvoir les sciences et les techniques auprès des femmes, promouvoir les femmes dans les sciences et les techniques”.  Pour cet engagement, elle a reçu la médaille de la légion d’honneur.  Sa petite-fille dit d’elle qu’elle est capable de tout faire toute seule chez elle : plomberie, électricité, peinture… Marcelle Rey-Campagnolle est la définition d’une femme forte.

 

Raphael : Dans quel environnement avez-vous grandi ?

Marcelle Rey-Campagnolle : J’ai grandi dans un environnement mixte. J’ai grandi à la fois à la campagne, et à la fois dans une maison en banlieue parisienne. Je garde ces deux images-là. C’était la guerre à l’époque, donc c’était très particulier. A chaque fois qu’il y avait des bombardements un peu trop forts dans la région parisienne, ma mère partait avec moi dans la Sarthe. Ma grand-mère voulait nous mettre à l’abri car il n’y avait pas d’hommes dans la maison. J’ai donc été élevée pendant mes premières années par ma mère et ma grand-mère.

Vous êtes devenue physicienne nucléaire, vous avez donc fait des études. Comment ça s’est passé ? Est-ce que votre famille vous a poussée ? Ou était-ce votre volonté ?

C’était vraiment ma volonté. Mais surtout ma première volonté, c’était de ne pas avoir, justement, la vie des femmes de ma famille. Je trouvais qu’elles étaient des femmes au service des hommes. Ça, je ne l’acceptais absolument pas. Je voulais avoir mon autonomie. Il y avait vraiment cet aspect : ne pas être au service des hommes. Dans ma famille, les femmes ont toujours travaillé, mais en plus elles s’occupaient de la maison, des enfants, de tout… Il me reste cette image de mon enfance : le dimanche, les hommes allaient faire un billard ou jouer aux cartes, et les femmes étaient à la cuisine et faisaient tous les travaux de la semaine. Je ne l’ai pas accepté. Je voulais travailler, comme les femmes de ma famille, mais pas à leur niveau. Mon idéal était plutôt un idéal masculin.

Mes parents étaient ouvriers. J’avais dans la famille des cousins qui avaient un peu plus évolué. Ces cousins ont beaucoup voyagé de par le monde. Ils m’ont pas mal emmenée avec eux quand j’avais 14, 15 ans. Ça m’a donné l’occasion de rencontrer des personnes, et en particulier un homme qui construisait des centrales nucléaires. Je ne sais pas pourquoi, cette personne m’a attirée, enfin la profession qu’il avait, ou plutôt l’accent qu’il avait. Il avait un accent du midi charmeur. J’ai toujours été un peu sensible à l’accent des gens. C’était aussi l’époque où le nucléaire civil était en expansion. Cet homme était un peu un pionnier. C’était un ingénieur. Il était allé se perfectionner aux Etats-Unis pour voir leurs technologies de construction de centrales. C’était un domaine nouveau. C’est un domaine qui m’a fascinée. C’est comme ça que je me suis orientée vers la physique nucléaire.

 

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A ce moment-là, vous avez quel âge ?    

Mes parents ne m’ont pas poussée, mais mes enseignants oui. Ils trouvaient que j’étais une bonne élève, et que je pouvais donc continuer. Maman m’a soutenue, mais mon père ne comprenait pas. J’ai bénéficié de bourses, mais malheureusement j’ai échoué en classe prépa pour intégrer Normal Sup. J’ai donc fait mes études à la faculté, à la Sorbonne, à Paris. J’ai fait une licence de physique, puis je me suis spécialisée. J’avais 18, 19 ans à l’époque.

Dans vos études, dans votre métier, est-ce que le fait d’être une femme vous a handicapée ?

Dans mes études, non, je ne me rendais pas compte. Je n’en ai jamais particulièrement souffert. C’était à une époque où il commençait à y avoir des filles à l’université, même dans les sciences. Je ne réalisais pas que nous étions si peu nombreuses. Je l’ai appris après. Au début de ma carrière, je n’ai pas du tout souffert d’appartenir à la minorité que nous étions. En fait, quand on est minoritaire et jeune, on est plutôt dans une situation confortable. On est la bienvenue dans un laboratoire. C’est peut-être le fait d’être jeune. Quand on est jeune et qu’on démarre dans la vie, il n’y a aucun problème. Enfin, je n’ai eu aucun problème.

A quel moment avez-vous réalisé que les femmes étaient une minorité dans les sciences, et vous-êtes vous dit que vous deviez vous engager ?

Dans les années 70, les femmes ont acquis beaucoup de droits. Il y a eu le droit pour l’avortement. C’est-à-dire que moi j’ai vécu toute cette période. La femme bourgeoise restait à la maison, la femme ouvrière travaillait, mais les deux n’avaient pas beaucoup de droits, en particulier cette histoire d’avortement et d’absence de moyens contraceptifs. C’est quelque chose qui nous perturbait beaucoup. On ne se rend plus compte maintenant, parce que c’est courant. Je me souviens de ma jeunesse… Nous étions bloquées par cette affaire-là. Donc la contraception a été autorisée, l’avortement a été autorisé… On a progressé, mais ça a été des luttes, et j’y ai participé. Mais ce n’était pas dans le cadre de ma profession.

Comment avez-vous participé à ces luttes ?

Je participais en allant manifester. Mes enfants étaient petits, je travaillais, et donc j’avais peu de temps en dehors des deux. J’ai commencé à sentir quelque chose quand je suis partie au CERN (NDLR : Organisation européenne pour la recherche nucléaire), en Suisse, du côté de Genève, au moment de mon divorce, dans les années 80. D’abord la proportion de femmes était beaucoup moins élevée qu’en France. Les femmes scientifiques étaient très minoritaires, mais ça aussi, on ne le voyait pas, car il y avait une énorme administration, et donc des femmes dans cette administration. Je me souviens, c’est la première chose qui m’a vraiment frappée, je ne pouvais pas travailler à la bibliothèque du CERN sans que quelqu’un vienne me demander où était rangé tel livre. Quand j’étais assise à travailler, on me prenait pour une bibliothécaire. Autre chose, j’avais un bureau dans un couloir, le premier quand on s’engageait dans ce couloir. On travaillait tous avec la porte ouverte, mais les gens s’arrêtaient dans mon bureau pour me demander où était monsieur untel ou monsieur untel, parce que j’étais une femme. Quand on m’appelait au téléphone, on me disait toujours : « Monsieur Rey-Campagnolle ». L’idée d’une femme scientifique ne venait pas aux gens. C’était forcément UN scientifique.

 

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A quel moment rejoignez-vous l’association Femmes & Sciences ?

C’est après ! L’association, nous l’avons formée, enfin pour moi, en fin de carrière. C’était vraiment dans les années 2000, très près de ma retraite, ou peut-être vers 95, que ça a commencé pour moi… Je me souviens, je lisais un journal professionnel : Le journal de physique. Dans ce journal, une de mes collègues avait fait une petite statistique s’interrogeant sur la proportion de femmes en physique au CNRS (NDLR : Centre National de la Recherche Scientifique). Là, j’ai réalisé que je n’étais pas toute seule. Je m’étais bien aperçue dans ma profession que j’avais du mal à grimper les échelons. Je me disais que c’était parce que j’étais loin. J’avais fait le choix de rester au CERN, donc j’étais loin de Paris, donc on m’oubliait. J’acceptais la situation parce que j’avais d’autres satisfactions dans mon travail : être dans un environnement international c’était vraiment formidable. Donc j’acceptais de ne pas être promue, de ne pas arriver à monter les échelons. Puis cet article a mis en évidence que je n’étais pas seule. En fait, il y avait beaucoup de collègues femmes dans mon cas. Je me souviens de ce graphique montrant la proportion d’hommes et de femmes étudiants et doctorants, puis après cette même proportion pour les attachés de recherche, les maîtres de recherche, les directeurs de recherche. On voyait l’écart qui grandissait entre les hommes et les femmes. On partait avec quasiment autant d’hommes que de femmes, puis plus on avançait dans la carrière, plus l’écart grandissait en faveur des hommes. Nous nous sommes dit qu’il y avait quelque chose. C’est à ce moment-là que nous avons créé l’association Femmes & Sciences. La personne qui a rédigé ce premier papier dans le Journal de physique s’appelle Claudine Hermann. Elle a lancé cette association. Elle a été la première femme professeure de physique à l’école Polytechnique. Elle avait une certaine autorité. Je pense que ça a été très utile au démarrage de l’association.

Quel est votre point de vue personnel sur l’évolution de la société pour les femmes ?

Je suis assez contente de voir que les choses évoluent, bien que lorsqu’on regarde les statistiques, on s’aperçoit que ça progresse extrêmement lentement. Les femmes occupent maintenant presque tous les domaines professionnels. C’est une bonne chose. Je pense qu’il faut un bon mélange d’hommes et de femmes partout, dans toutes les professions. Il reste quand même que les femmes occupent toujours les postes les plus bas, qu’elles ont beaucoup de mal à grimper dans la hiérarchie. Je pense que ça aussi ça progresse. Par exemple, maintenant, l’image que j’ai, c’est à la radio, que j’écoute beaucoup, je trouve qu’il y a beaucoup de femmes interviewées. L’émission La Marche des sciences (NDLR : émission sur France Culture diffusée le jeudi de 14h à 14h55) présente souvent des femmes scientifiques en ce moment. Je suis assez contente de voir que les choses ont changé de ce point de vue.

C’est en partie grâce à vous que ces femmes scientifiques ont l’occasion de s’exprimer à la radio.

Je suis contente de voir qu’au niveau de l’association Femmes & Sciences, les choses progressent. Il y a des jeunes qui s’engagent, il y a toujours de l’activité. Moi je me suis un peu fatiguée. J’ai beaucoup donné de ma personne pendant 10 ans. J’ai été très très active.

 

Marie Curie

Marie Curie

Je rebondis sur les jeunes. Comme vous l’avez dit au début de l’interview, vous étiez consciente du rôle de la femme dans la société de l’époque, pensez-vous que les adolescentes d’aujourd’hui soient conscientes de ces combats ? Et ont-elles encore des combats à livrer ?

J’ai une image un peu biaisée. Je ne suis pas sûre d’avoir une image juste de la société d’aujourd’hui. Je vois des couples de jeunes où le mari partage avec la femme les travaux, le soin des enfants… Enfin, où je vois en apparence une bonne égalité. Ils essaient de mener tous les deux la vie de famille. C’est une entreprise à deux, et non l’homme à l’extérieur gagnant des sous et madame à l’intérieur élevant les enfants. Cependant il y a aussi d’autres images de la femme qui moi me désolent. C’est ces femmes qui ont assez peu de respect d’elles-mêmes, et qui sont maltraitées par certains hommes. Ça existe aussi. Il y a toujours des hommes qui maltraitent les femmes. Il y a aussi l’image renvoyée par la publicité. Je me souviens, dans un journal étudiant, d’une publicité on l’on voyait un homme assis, entrain de travailler, un étudiant, il était habillé et avait plein de livres autour de lui. Puis il y avait une fille, en tenue complètement dénudée, tenant des menottes. Dans la publicité, on montre parfois l’homme dans une position supérieure à la femme. Ça me choque vraiment, et ça existe encore, puisqu’on le trouve dans la pub. Pour l’image de la femme, internet doit être terrible, notamment pour les enfants, pour les jeunes. C’est un aspect de la société que je crains.

Un dernier message pour les femmes d’aujourd’hui ?

Rien n’est jamais définitivement gagné, il faut toujours faire attention… Et respectez les autres et demandez à être respectées. C’est très important.

Merci.

 

Pour plus d’informations sur l’association Femmes & Sciences, rendez-vous sur leur site internet : http://www.femmesetsciences.fr/

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