Michael, L’Incroyable Cordonnier

Temps de lecture : 6 minutes

“Mesdames et Messieurs, un tonnerre d’applaudissement pour Michael !” C’est ce que devrait entendre chaque soir à 20 heure, quand il baisse son rideau, Michael, le plus showman des cordonniers. Il est en représentation devant chacun de ses clients, et il fait de la magie avec leurs pompes. Hommes comme femmes se passent le mot dans la capitale : il existe une personne capable de réparer ou redonner vie à n’importe quelle paire de chaussures. Vous pouvez la trouver rue Saint-Denis, au 175 pour être précis, dans le second arrondissement parisien. Sa boutique est coincée entre une impasse, les halls à passes, les bistros, les sex shop… Héritage d’un Paris qui disparaît petit à petit. D’ailleurs, sans être du quartier ou sans connaître l’adresse, qui aurait l’idée de s’arrêter chez Michael ? Attention, le spectacle va commencer.

 

Raphael : Avez-vous toujours été cordonnier ?

Michael : Pas toujours.

Que faisiez-vous avant ?

Avant, j’étais bottier modéliste et ventriloque.

Vous viviez ces 2 métiers en même temps ?

Oui. Dans les années 80, je faisais du Cabaret la nuit, et j’étais cordonnier la journée. Je suis cordonnier depuis 1976. Pendant un moment, j’ai exercé les 2 professions en même temps. J’ai fait l’école de la chaussure en 1974. Ensuite j’ai travaillé comme modéliste en chaussures, mais ça ne me plaisait pas. C’était loin. Moi je suis parisien. Je me suis donc recyclé dans la cordonnerie.

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Vous avez toujours attiré par l’univers de la chaussure ?  

Pas spécialement. J’ai découvert un jour, à 16 ans, le métier de bottier modéliste. Je faisais du dessin, et à part les portraits et les paysages, je me suis dit : pourquoi pas la chaussure. J’ai donc appris à dessiner les chaussures et à les fabriquer. C’est un boulot qui se perd sur Paris, qui se perdait déjà à l’époque, c’est pour ça que je me suis recyclé dans la cordonnerie.

Ça fait combien d’années que vous êtes dans cette rue ?

Dans cette rue depuis 2005, et dans le quartier depuis 1994.

Vous avez dû voir le quartier évoluer ? Vous pouvez nous en parler ?

Il a un peu évolué. A l’époque, c’était envahi de prostituées, dans les années 70. Il y avait des sex shop partout. Maintenant il y a internet. On y trouve tout, donc ce business dégringole. Il reste quoi ? Il ne reste que quelques prostituées qui sont là depuis longtemps. On les remarque. Il y a aussi des nouvelles arrivées, surtout des étrangères. Sinon la rue, le quartier, s’améliore. Je l’ai vu évolué depuis 2005. Il y a beaucoup plus de touristes qui viennent ici. Ça craint moins. Pendant un moment, tout le monde avait peur de venir. J’avais des clients qui ne voulaient pas se déplacer ici. Ils m’envoyaient des chaussures et des bottes, surtout à l’époque où je faisais du sur-mesure. Mes clientes m’envoyaient quelqu’un pour m’apporter leurs chaussures. Mais moi, il faut que je vois la personne… Je fabriquais à la demande car elles disaient qu’elles n’iraient jamais rue Saint-Denis. Ca avait une sale réputation. Depuis que je suis arrivé, depuis 2005, elle s’est améliorée.

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Vous dites que c’est un métier qui se perd, mais j’ai vu des gens travailler avec vous. Ce sont des employés, des gens que vous formez, ou les deux ?

Je forme. En ce moment par exemple j’ai un apprenti. J’avais essayé avec l’école de la chaussure, maintenant j’essaie avec les compagnons. Le dernier, celui que j’ai, il est très motivé. J’ai mon frère qui me donne un coup de main. Il est associé donc il est obligé de travailler. Pour les apprentis, je les prends chez les compagnons. Ce sont des gens très très motivés.

La légende dit que vous pouvez redonner vie à n’importe quelle paire de chaussures.

Je suis un fou, passionné par mon métier. Quand je vois une personne qui tient à ses chaussures, parfois je me dis : « j’arrête de faire ça, j’arrête de faire les bricoles, ça ne rapporte pas », puis au final je passe mon temps à rendre service. Le cordonnier qui est passionné a trop tendance, comme les artistes, à rendre service. On fait ça par passion, donc on gagne moins que les autres, mais ce n’est pas grave, on est satisfait.  

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Vous vous considérez comme un artiste ?

Tout à fait. Artiste parce que je redonne vie à des chaussures. On m’apporte des chaussures qui coûtent entre 10 euros et 2 000 euros, et je leur redonne vie. Je fais tous les travaux avec amour et passion.  

Je suis venu une fois chercher un double de clef, et vous aviez fait de la magie. Le double apparaissait, disparaissait, il était ici, il était là, il n’était plus là… On peut dire que vous avez arrêté le cabaret mais que vous vous donnez toujours en spectacle.

Je me donne en spectacle ici ! Le commerce c’est le spectacle ! Il y avait les camelots dans le temps qui cassaient les assiettes. Ils vendaient beaucoup parce qu’ils attiraient l’attention. Parfois, j’ai la queue ici et je me donne en spectacle quand il y a du monde. Je suis un peu paumé, à la manière Colombo, la main sur le front et tout, mais ce n’est pas grave. Certains m’ont repéré et savent très bien que c’est ma technique. Certains cordonniers sont différents, les non-passionnés qui font ça pour le pognon et qui se moquent de tout. Moi non. J’aime la chaleur humaine. On parle, je bosse, on parle… Il y a des gens qui viennent ici juste pour parler. Et ça ne me déplaît pas, j’aime bien parler.

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C’est quoi votre plus beau souvenir en tant que cordonnier ?

En tant que cordonnier… En tant que bottier, fabriquer des chaussures en une semaine parce que le gars était hyper pressé… En tant que cordonnier, mon plus beau souvenir… je ne le dirai pas, c’est secret (rire).

Aujourd’hui vous avez complètement arrêté de créer des chaussures ?

Oui, ce n’est pas le bon quartier. Puis c’est un métier où il faut engager beaucoup de gens. Une personne qui fait des chaussures toute seule, c’est très compliqué. Il faut être plusieurs, et à plusieurs, il faut être rentable. Les loyers sur Paris sont très chers. Après il y a le business. On est cordonnier, c’est bien, on se débrouille, j’ai beaucoup de travail, j’en ai énormément, parce que j’accepte beaucoup plus de boulots que les autres, des boulots qui sont infaisables. Je n’aime pas dire non.

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Que dit une paire de chaussures à propos de son propriétaire ?

Elle dit soit « je l’aime » parce qu’on en prend soin, soit « je l’aime pas » parce qu’on la néglige.

Un dernier message pour finir ?

Pour finir, j’espère que ça va continuer longtemps, et toujours avec le même sourire et la même passion.

Merci.

 

Retro by Michael

175 rue Saint-Denis

75002 Paris

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