Michael Stora, de la psychologie et des jeux vidéo

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Depuis maintenant un certain nombre d’années, plus ou moins régulièrement, la presse généraliste traditionnelle tape sur certains jeux vidéo, les présentant comme l’origine du mal et de la violence dans notre société. Evidemment je caricature un peu, mais pas tant que ça non plus. De l’autre côté, c’est un art, celui de raconter une histoire, de la mettre en image et d’en donner les clefs à un ou des joueurs. Le jeu vidéo provoque des sensations et des sentiments, au même titre que d’autres domaines artistiques : le cinéma, la photographie, la musique, la peinture, la danse… Dans le cadre de la psychologie, les thérapies par l’art sont connues. Étrangement lorsqu’on pense à ces méthodes, on pense rarement aux jeux vidéo, pourtant certains professionnels les utilisent et en démontrent l’efficacité auprès des patients, quotidiennement. Michael Stora est un pionnier dans ce domaine.

 

Raphael : Pour commencer, j’ai découvert en regardant votre parcours que vous aviez fait des études pour devenir cinéaste. Comme êtes-vous passé du 7ème art à la psychologie ?

Michael Stora : En effet, j’ai fait une école de cinéma. J’ai été un enfant biberonné aux images télé. A l’âge de 13 ans j’ai eu une caméra Super 8, j’ai toujours été un fou d’images. Néanmoins après mes études je n’avais pas de pistons. J’ai donc travaillé 7 années dans le milieu impitoyable du film publicitaire, où j’ai terminé 1ère assistant. Je n’étais pas si heureux que cela… J’envoyais des courts-métrages, comme tout jeune auteur, mais ça ne marchait pas toujours. Finalement, j’ai moi-même commencé une analyse à l’âge de 23 ans. C’était une expérience immersive, tel un jeu vidéo. J’ai pris une claque, et je me suis rendu compte qu’il y avait une dimension créative qui me plaisait énormément dans le métier de psychanalyste. En même temps j’ai fait psycho, mais je n’ai pas arrêté, même dans le cadre de la psycho, de faire des films : mon mémoire de maîtrise est un documentaire. J’ai animé pendant 7 ans un atelier cinéma auprès d’adultes psychotiques… En ce moment je reviens vers mes premiers amours, la scénarisation. On pourrait dire que j’ai quitté le cinéma pour de mauvaises raisons, mais que j’ai rejoint la psychologie pour les bonnes raisons.

Vous avez mentionné le jeu vidéo, c’est pour cela que vous êtes connu et reconnu, pour avoir intégré le jeu vidéo dans votre travail, et aussi aider ceux qui y sont accro. Comment en êtes-vous venu à utiliser cet art pour vos patients ?

Comme toujours c’est un faisceau de rencontres que l’on a, et avant tout une rencontre avec soi-même. Je ne suis pas né avec les jeux vidéo, mais quand j’avais 12, 13 ans il y avait les bornes d’arcades. Un jour, j’ai joué à un jeu, Deux Ex de Warren Spector, l’un des premiers jeux en 3D vraiment bien fait, et à un moment du jeu, j’ai vu mon personnage se regarder dans un miroir. Moi je regardais mon personnage qui lui-même se regardait dans un miroir. Là j’ai vu une puissance d’immersion qui allait carrément beaucoup plus loin que le cinéma. Ça a été une rencontre très intime, j’ai commencé à vouloir comprendre ce qui s’était passé en moi en jouant à d’autres jeux, comme Les Sims par exemple. A un moment j’ai intégré en pédo-psychiatrie un centre médico-psychologique à Pantin. Je m’ennuyais beaucoup avec ces enfants parce qu’au fond ils n’envisageaient le jeu que sous l’angle de l’enjeu, du game, et non pas du play. Un jour, j’ai pris le risque de ramener une console de jeux vidéo, un peu en secret. Là je me suis rendu compte que le jeu vidéo pouvait être une médiation thérapeutique à part entière, comme n’importe quel type d’objet ou d’atelier. Je trouvais ça passionnant, et finalement je suis un peu devenu le pionnier en France. Maintenant je forme des équipes en France et en Belgique sur la médiation thérapeutique par les jeux vidéo. Bien sûr j’ai théorisé, j’ai écrit plusieurs livres, parce que ça ne suffisait pas de l’utiliser au quotidien, il fallait aussi prendre du recul. Au début ça a vraiment été une rencontre intime, mais il faut aussi être honnête, les enfants et ados rencontrés, au-delà de leurs problèmes, adorent les jeux vidéo ! Néanmoins, j’ai choisi des jeux qui n’étaient pas toujours destinés aux enfants. Eux ils auraient voulu jouer à FIFA, GTA… Je les ai fait jouer à d’autres jeux, comme Fable, avec des éléments implicites qui pouvaient les aider à se confronter, voir même affronter certaines représentations qui d’habitude les inquiétaient énormément.

On entend régulièrement dire que les jeux vidéo sont l’une des causes de la violence chez les jeunes, comment vous positionnez-vous par rapport à cette affirmation ? Certains disent que c’est une évidence, d’autres que c’est une stupidité sans nom d’affirmer ça, comment vous positionnez vous ?

Je vais même plus loin parce que je pense qu’il y a une utilité dans la violence des jeux vidéo. D’abord il faut entendre ce qu’on appelle violence dans les jeux vidéo. Est-ce une violence graphique ? Est-ce une violence contextuelle ? Je pense qu’on est avant tout dans une violence graphique, mais qui est à l’image de l’esthétique de la mise en scène de la mort dans notre culture. Je pense qu’il y a une utilité à cette violence dans les jeux vidéo, pourquoi ? Parce qu’il y a un effet cathartique très puissant, et au fond l’être humain, pas que l’enfant et l’ado, les adultes aussi, cumule des sources de stress. Ils ont peu de valorisation dans leur vie, et vont sûrement trouver dans les jeux vidéo, et d’autant plus dans les jeux vidéo violents, quelque chose de cathartique qui va me permettre d’expulser à l’extérieur toutes formes de pulsions agressives, mais avec une chose très intéressante : c’est que le jeu nous résiste, à travers l’intelligence artificielle, le cadre, les limites… Tout cela fait qu’on oublie petit à petit cette fameuse violence. Après il y a des jeux qui ont été un peu sulfureux, qui ont une forme de violence qu’on appellerait fondamentale, un peu comme Bergeret, c’est-à-dire une violence gratuite. Ces jeux ont été assez vite sortis du circuit. Sinon je pense que dans la quasi-majorité des jeux vidéo il y a un contexte, ce qui fait qu’on n’est pas dans la violence mais dans l’agressivité. L’agressivité est une chose saine. Il m’est même arrivé, avec un jeune patient très obsessionnel, très méticuleux, de le faire jouer à GTA 5. Il a pris son pied, même si en écrasant les piétons il disait juste après : « Oups, pardon. » Plus largement, il y a 35 millions de joueurs en France, la plupart joue à Call of Duty, qu’on a accusé d’être un jeu violent, ça veut dire qu’il y a 35 millions d’assassins potentiels ? Toutes les études un peu sérieuses, mais il y en a encore peu, ont tendance à montrer quasiment l’inverse. Il y a une étude qui m’a bien fait rire, ils se sont rendus compte aux Etats-Unis que lorsque certains jeux interdits au moins de 18 ans, comme Call of Duty ou GTA, sortent, il y a moins de crimes. C’est tout con, c’est parce que les criminels jouent aussi à ces jeux là. Ils sont plus occupés à jouer qu’à tuer !

Artwork tiré du jeu Call of Duty

Je rebondis sur un jeu comme Call of Duty, un jeu qui se joue en ligne, ce qui m’amène à penser au côté addiction. Vous intervenez auprès de ces gens qui ne font plus que ça, qui sont accro aux jeux vidéo, que faites-vous pour eux ?

Pour dire les choses, il faut savoir que le terme d’addiction virtuelle n’est pas reconnu par la communauté scientifique. Moi, en tant que clinicien, ça ne m’effondre pas, mais c’est une forme de déni par rapport à la souffrance de patients que je reçois. Ce qui est terrible c’est qu’avant je recevais pas mal d’ados, qui en effet jouaient à World of Warcraft, Dofus… il y avait des cas lourds, des cas de déscolarisation. Ce n’est pas : je joue 2 ou 3 heures pour emmerder mes parents, ce sont des jeunes qui n’allaient plus à l’école et n’avaient plus de vie sociale. Nous on considère qu’il y a une addiction quand il y a une vraie rupture des liens sociaux, réelle, pas forcément virtuelle par contre. Là, je commence à recevoir des gens de plus de 30 ans, dont un dernièrement qui a joué pendant 6 ans, sans arrêts, au point que lorsqu’il est arrivé dans mon cabinet, il m’a dit : je ne sais pas si je vais pouvoir vous parler, je n’ai pas parlé à quelqu’un, réellement, depuis 6 ans. Il m’a aussi dit qu’il redécouvrait l’effet que ça faisait de marcher sur de la pelouse. C’est des cas extrêmes. Philip K. Dick, auteur de science-fiction, grand toxicomane lui-même, a prédit qu’avec le virtuel, il était évident que certaines personnes, face à la réalité de notre monde, face à cette culture terrible de l’idéal de la performance et de la réussite, vont chercher dans ces mondes virtuels des espaces de victoire. Après il est évident qu’il y a des éléments pour tenter de comprendre pourquoi cet objet là et pas un autre, j’ai écrit pas mal d’articles et de bouquins là-dessus. Ces jeux vidéo là sont d’excellentes qualités, World of Warcraft est un excellent jeu, mais il y a des éléments addictogènes, la persistance du monde, le farming (NDLR : comprendre ce qu’est le farming grâce à wikipedia), la boulimie digitale… Mes patients ne sont pas n’importe quels jeunes, mais ce sont des patients à l’image de ce qu’est notre société. C’est comme si leur pathologie montrait comme un miroir grossissant ce qui se passe dans notre société, des parents qui n’arrivent plus à être parents, qui “adultifient” leurs enfants ; des enfants de plus en plus précoces qui ont un rapport avec le monde qui n’a rien à voir avec le notre… Derrière, ce qui m’intéresse, c’est que je les fais jouer à des jeux qui sont durs, parce que ce que j’aime dans les jeux vidéo, c’est que c’est en perdant qu’on apprend à gagner. Finalement je pense qu’à ces jeunes là, il faut leur apprendre à accepter l’idée de perdre, on ne peut pas toujours gagner dans la vie.

world-of-warcraft

Vous travaillez avec des acteurs du jeu vidéo, avec des éditeurs, comment collaborez-vous avec eux ?

C’est très complexe. J’ai travaillé pour Ubisoft en tant que psychanaliste sur les monstres adolescents. Ils avaient envie que je travaille en lien avec des graphistes pour réfléchir avec eux à ce que serait un monstre adolescent. A certains moments ils m’ont questionné sur la violence dans des jeux, pour avoir mon point de vue, pas forcément une caution morale, parce que je suis totalement immoral, eux-mêmes étaient un peu étonnés. Je trouvais qu’ils étaient un peu trop sages (rire). J’ai travaillé avec Nicolas Gaume sur Mimesis Republic, qui malheureusement n’a pas abouti parce que Facebook a écrasé beaucoup de jeux qui sortaient. J’ai moi-même écrit des jeux. Et j’ai rencontré Activision-Blizzard, je les connais, je leur ai même proposé des solutions, mais ils sont dans le déni, ils ne veulent pas accepter l’idée qu’il y a des ressorts addictogènes, qu’il y a une population un peu fragile etc. Mais je n’ai jamais travaillé avec des éditeurs pour les aider de manière diabolique à rendre leurs jeux plus addictogènes, jamais.

Vous avez quitté le cinéma, mais en même temps vous me dites avoir écrit un jeu, donc vous écrivez encore ? Pensez-vous revenir un jour à la fiction, film ou  livre ?  

Ça va faire un petit moment que j’y suis revenu. J’ai présenté un projet en transmédia au CNC, j’ai eu 30 000 euros d’aide à l’écriture. J’écris une série télé qui s’appelle Young Geek. C’est l’histoire d’un psychanalyste fou de jeux vidéo, une caricature de moi, qui au lieu de recevoir des patients reçoit des avatars connus. Est-ce que Mario a des problématiques névrotiques ? Est-ce que Lara Croft est nymphomane ? Quelle a été l’enfance de Niko Bellic, personnage principal de GTA 4 ?  Voilà je m’amuse, et à côté j’écris un long métrage. Après je suis entrain de revenir vers mes premiers amours, mais avec un peu de sérieux dedans. Je travaille pour le Musée de l’Immigration sur une performance artistique de sensibilisation à la différence ethnique. Je travaille aussi sur un serious game. Pour moi il y a un enjeu majeur dans les serious games, c’est de réussir à éviter la pédagogie, à tout prix, c’est tellement embêtant… Il faut donc créer quelque chose d’un peu innovant. Après comme vous le savez, le nerf de la guerre fait que tout ça coûte cher. Un jeu vidéo coûte une petite fortune à faire.

GTA5-Five

Quel est votre top 3 vidéoludique ? Je suppose que Deus Ex est à la première place ?

Des jeux auxquels j’ai pu jouer, Deux Ex a été une découverte pour moi, et en plus le jeu en lui-même est excellent ! J’ai adoré Les Sims à une époque de ma vie, j’y ai joué de manière un peu intense. Puis je suis un grand fan de Call of Duty en mode coopération. J’ai un ami avec lequel on régresse totalement, tels des adolescents. Il y a une mode de jeux qu’on appelle les « empathic game », comme Papers, Please, que je trouve incroyablement bon. Je pense que la grammaire du jeu vidéo, au-delà de la dimension purement fun et loisir, permet de sensibiliser à des choses avec beaucoup de puissance, même si il n’y a pas de raisons de sensibiliser à quoi que se soit. J’ai travaillé sur un jeu très sulfureux, un jeu érotique, qui n’a pas pu se faire car la boîte a sorti avant un gros jeu qui n’a pas marché… Mais j’attends un jeu pornographique, sans que ça le soit vraiment, ou au moins érotique. Il y a tout à imaginer et on en est encore au début. Les grosses licences j’aime bien, mais c’est un peu toujours la même chose, il faudrait aller plus loin.

Un dernier message pour finir ?

Moi je suis rassuré par les gens qui aiment jouer, au-delà du jeu vidéo. Les gens qui n’aiment pas jouer m’inquiètent, donc je pense que commencer par le jeu vidéo c’est une très bonne chose.

Merci.

 

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