Patrick Vajda, une vie d’arbitre

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Personne n’a envie d’être arbitre quand il est petit. C’est peut-être encore pire que d’être celui qu’on choisit en dernier quand on constitue les équipes. En compétition, pendant les matchs, dans le football notamment, c’est souvent celui qu’on déteste, que le public insulte, que les médias attaquent… Ca ne doit pas toujours être facile pour eux, aussi bien au niveau professionnel qu’amateur. Pourtant, Patrick Vajda a consacré une grande partie de sa vie à l’arbitrage. Après une carrière d’escrimeur, il devient arbitre. Ce choix peut paraître étonnant. Imaginez Michael Jordan arbitrant un match de basket-ball, ou un Platini mettant des cartons jaunes sur les terrains de Ligue 1. Bien sûr, Patrick Vajda n’est pas une légende de la piste d’escrime, mais il est devenu un des grands noms de l’arbitrage et du monde du sport.

 

Raphael : Pourquoi vous êtes-vous orienté vers l’arbitrage après votre carrière d’escrimeur ?

Patrick Vajda : Je crois que la première raison qui fait qu’on s’oriente vers l’arbitrage, c’est qu’on a envie de rester dans sa famille adoptive, celle du sport, et plus précisément celle de l’escrime en ce qui me concerne. J’avais envie d’y rester, de continuer à accompagner mes copains qui étaient en équipe de France. Comme j’avais aussi décidé de faire des études, il a fallu que je fasse un choix… Donc j’ai décidé de ne plus m’entraîner comme une bête, ou en tout cas beaucoup moins, et de me reformer dans un domaine, l’arbitrage, dans lequel j’avais une chance de continuer à sortir avec mes potes. Je n’avais aucune envie de devenir entraîneur. Voilà comment je suis devenu, au début, l’un des plus mauvais arbitres que l’on n’ait jamais connu. A tel point que même mes camarades de salle ne voulaient pas que je les arbitre à l’entraînement. Un jour, pour des raisons que je ne peux pas expliquer, le déclic est venu, brutalement, et j’ai fait carrière très rapidement. De rien du tout, d’arbitre local, je suis passé numéro un mondial, en 5 ans et demi. Je le suis resté pendant 12 ans.

Ensuite vous créez l’AFCAM (NDLR : Association Française du Corps Arbitral Multisports), qu’est-ce que c’est ?

J’ai terminé ma carrière d’arbitre international en 88, aux Jeux Olympiques de Séoul, où j’étais le patron des 80 arbitres sélectionnés pour l’escrime. C’est Michel Dailly, qui fût un très grand arbitre de football, un arbitre international, qui a eu l’idée de créer l’AFCAM. Cette initiative a fait suite à sa rencontre avec un ministre croisé, par hasard, dans les coulisses d’un match. Michel Dailly a expliqué au ministre que finalement le ministère des sports ne faisait rien pour les arbitres. La réponse du ministre a été : « Mais vous êtes qui ? ». Michel Dailly lui a répondu : « Je suis le président de l’ensemble des arbitres de football ». Le ministre lui répond : « Vous êtes combien ? ». A l’époque, ils étaient 22 000, je crois. Ce à quoi le ministre a rétorqué : « Quand vous représenterez tous les sports, on en reparlera. » A partir de là, l’idée a fait son chemin. J’ai participé à la réunion constitutive qui a eu lieu au Parc des Princes en octobre 1985. On a commencé avec 12 sports. Aujourd’hui on a 30 ans, on est 220 000 arbitres dans cette association, et on représente 72 disciplines sportives, c’est-à-dire, à peu près tout ce qui existe en France.

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Aujourd’hui, que représente l’arbitre dans le monde du sport ? Quelle est sa place ? Qui est vraiment particulière pour le coup…

Oui et non. Oui, si on écoute les non-spécialistes. Non, si on m’écoute moi. A savoir que pour moi, l’arbitre n’est rien d’autre qu’un acteur du jeu, au même titre que les sportifs qui sont autour de lui, les 22 footballeurs, les 30 rugbymen, les escrimeurs, les boxeurs… C’est ça qui est très important, et  sur quoi il faut insister : les arbitres sont des acteurs du jeu. Les seuls acteurs du jeu sont les arbitres et les athlètes. Point. Les coaches n’interviennent pas dans la décision. Les médecins, les parents ou tout ce qu’on voudra, n’interviennent pas dans la décision. Seuls les joueurs parce qu’ils font l’action, ou l’arbitre parce qu’il la valide, interviennent dans le combat ou dans le match.

Vous dites que les arbitres sont les seuls à intervenir, avec les athlètes, mais il y a maintenant la technologie qui impacte votre travail. Certains sont pour, d’autres sont contre, quel est votre point de vue ?

Moi j’ai une vue d’arbitre multisports, donc une réflexion globalisée. Je pense que le sport est pratiqué par des humains, et que donc il doit être jugé par des humains. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’argent dans le sport que ça doit changer. On ne remplacera jamais l’arbitre par un robot, pour l’instant c’est impossible. Néanmoins, je pense que toute aide technologique est bonne à prendre. Dans le football par exemple, il y a un vrai intérêt à avoir la fameuse technologie qui permet de valider le but, pour être certain que le ballon a passé, ou pas, la ligne de but. Ça c’est fondamental, parce que c’est une aide qui évite un certain nombre de problématiques et de discussions. Pour tout le reste, on est contre. Pourquoi ? Parce que cela créerait un football à 2 vitesses : le football des riches avec caméra, et le football des pauvres sans caméra. Hors, tout l’intérêt du football, tout le côté extraordinaire du football, c’est son universalité, qui existe parce que tout le monde joue avec les mêmes règles et quasiment les mêmes moyens.

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Il y a d’autres exemples, comme l’escrime. Ça a été l’un des tous premiers sports, après le base-ball des années 70, à s’électrifier, puis à utiliser la vidéo. S’électrifier, c’était pour avoir la certitude que l’impact sur le corps de l’adversaire, était vraiment un impact qui aurait tué si on était au temps des duels. Avant, au lieu d’avoir une lampe électrique, on avait 2 personnes qui nous disaient oui ou non. Cela menait à beaucoup d’erreurs, on validait des touches qui n’existaient pas, et à l’inverse, on ne validait pas les touches qui étaient bonnes. Donc cette évolution technologique était absolument indispensable. Après, on a pensé à la vidéo. Au début des années 90, juste après Barcelone, on met une vidéo dans le dos de l’arbitre, avec un juge vidéo, et la possibilité pour les tireurs, pour les escrimeurs, de faire comme au tennis. Ils peuvent demander 3 fois à voir la vidéo. Ça a donné des résultats exceptionnels. Pourquoi ? L’arbitre de centre, qui est en face des tireurs, avait la totale liberté d’analyser, de donner la bonne réponse, celle qu’il croyait être la bonne. Le tireur avait le droit de demander l’utilisation de la vidéo. L’arbitre vidéo disait à l’arbitre de centre s’il avait raison ou tort. Les deux arbitres décidaient ensemble, donc on ne déresponsabilisait pas l’arbitre de centre. Aujourd’hui, l’écran de télévision, qui était dans le dos de l’arbitre de centre, est passé devant. Conclusion : dés que l’action est terminée, l’arbitre la revoit. Au lieu de prendre la décision sur le réel, sur le live, il va prendre la décision sur la vidéo. C’est le début des pires erreurs, parce que tout bon arbitre d’escrime doit savoir, et sait, que ce que vous voyez en vision principale et périphérique, sur l’écran de la vie, en réel, vous ne le voyez qu’en vision principale sur l’écran. L’écran de télévision, ce n’est pas le live, c’est autre chose ! Donc que la vidéo serve d’élément d’analyse pour savoir si j’ai tort ou raison, oui ; que ça serve d’élément de prise de décision, non. Voilà pourquoi je me bats depuis des années pour faire retourner l’écran derrière, mais pour l’instant on n’y arrive pas.

Il y a combien d’arbitres en France ?

On est environ 220 000 arbitres en France, pour une population de licenciés d’environ 16 millions. On peut dire que sur ces 16 millions, on a peut-être 4, 5, peut-être 6 millions de compétiteurs. Il nous manque quelques arbitres, pas beaucoup, peut-être une vingtaine de milliers. Le nombre d’arbitres augmente constamment. Une loi a été votée en 2006 pour les protéger, dans tous les sens du terme, financièrement, fiscalement… et physiquement aussi. A peu de choses près, on est le bon nombre. On serait 250 000, ça ne serait pas plus mal.

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Vous avez également travaillé comme « Risk manager » sur plusieurs Jeux Olympiques. De plus en plus, le monde du sport est émaillé de scandales : argent, dopage, éthique… Quel regard portez-vous sur ce monde du sport, sur ce qu’il est devenu ?

Mon regard n’a pas changé. J’ai toujours cette espèce de fascination pour ce monde. Je serai toujours passionné par le sport. Je suis aussi passionné par les arbitres. Ce sont des gens, qui pour la plupart, sont complètement passionnés et désintéressés. Je suis aussi fasciné, d’une manière négative, par l’argent qui circule. Cependant, c’est normal vu le monde dans lequel nous vivons. A partir du moment où vous êtes un sportif reconnu, la télévision s’intéresse à vous. Qui dit télévision dit droit de télévision, qui dit droit de télévision dit argent, etc. Si aujourd’hui, les Jeux Olympiques d’été rapportent 2 milliards de dollars, et une Coupe du Monde 2.8 milliards de dollars, c’est parce que quelqu’un les paye ces dollars ! C’est ni vous, ni moi, c’est comme ça. Puis l’argent appelle l’argent. A partir du moment où il y en a beaucoup, il y a aussi le revers de la médaille, à savoir les gens qui se servent, qui détournent, qui en profitent… Ces gens sont des pourris.

Comment voyez-vous le futur du sport ? L’argent continuera à appeler l’argent, et les scandales qui vont avec ? Ou est-ce que ça va changer ?

C’est une question difficile, mais je pense qu’avec le scandale qui monte en force (NDLR : le scandale de la FIFA), ça va faire réfléchir beaucoup de dirigeants plus ou moins honnêtes. Je pense que cette race de dirigeants va disparaître plus rapidement que l’on ne le croit. Je pense qu’il va y avoir une forme d’assainissement naturel. Je crois que le président du CIO, Thomas Bach, un homme d’une intégrité absolue à mon sens, comme son prédécesseur, apporte au mouvement olympique, au mouvement sportif mondial, en dehors de la FIFA, une certaine propreté. Je vais vous donner un exemple. Il y a une quinzaine ou une vingtaine d’années, les membres du CIO n’ont plus eu le droit d’aller visiter les villes candidates. A partir de ce jour là, on a quasiment fait cesser tout risque de corruption des votants. Evidemment, ça n’a pas été très bien perçu par ceux qui voyageaient sans arrêts, dont certains étaient motivés par l’amour de l’argent… Récemment, il se disait qu’il allait falloir le remettre à l’ordre du jour, mais le Président Bach n’en a rien fait. Ça me paraît être un gage d’intégrité extrêmement intéressant. Le CIO donne l’exemple. Thomas Bach a un vrai sens du sport, dans le sens le plus amateur du terme, c’est-à-dire les enfants, le sport santé… Ce sont des choses auxquelles il n’arrête pas de penser, même si les JO c’est la très haute compétition. Je trouve que ce mix entre sport santé, les tous jeunes, les gens malades et le sport de très haut niveau, c’est quelque chose de totalement indispensable pour notre société.

"Il s'agit d'une photo prise aux JO de Montréal lors de l’épreuve d'escrime de Pentathlon Moderne. Le pentathlete Boris Onishchenko, l'un des meilleurs au monde, fut découvert par mes soins, quelques secondes après cette photo, avec une épée truquée. Cette photo a fait le tour du monde sous le titre : le tricheur" Patrick Vajda

« Il s’agit d’une photo prise aux JO de Montréal lors de l’épreuve d’escrime de Pentathlon Moderne. Le pentathlete Boris Onishchenko, l’un des meilleurs au monde, fut découvert par mes soins, quelques secondes après cette photo, avec une épée truquée. Cette photo a fait le tour du monde sous le titre : le tricheur » Patrick Vajda

Un dernier message pour finir ?

Un dernier message ? J’espère que ce n’est pas mon dernier message, mais vu mon grand âge, on ne sait jamais ! (Rire). Pour finir, je pense que la population des arbitres est une population méconnue, et parfois mal aimée, et c’est un tort ! Je le répète, pour boucler ce que je disais au début : nous sommes des acteurs du jeu. Il faut faire avec nous. Vous savez, quand vous tentez une pénalité au rugby et que vous touchez le poteau, le poteau est un acteur du jeu, le ballon entre, et paf, ça touche le poteau. L’arbitre, c’est un peu la même chose. On est indispensable. On ne se privera pas de nous, parce qu’on ne peut pas. On n’est pas considéré comme il le faudrait par nos fédérations, nationales ou internationales. A titre d’exemple, le CIO vient, dans sa commission de l’entourage des athlètes, de faire entrer un arbitre, moi en l’occurrence, président des 220 000 arbitres français, pour parler d’arbitrage. J’ai beaucoup travaillé pour cette représentation ! Ça s’est fait. Ce qui prouve que le CIO a ouvert la porte, comprenant que l’arbitrage avait une vraie force, une vraie valeur, et que c’était une nécessité absolue. J’espère que les fédérations internationales, les comités olympiques nationaux et les fédérations nationales, un jour comprendront cela.

Merci.

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