Paul et Moïse, compagnons

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En sortant au métro Ourcq pour la première fois, vous avez une chance sur trois de tomber sur le restaurant “Aux Arts et Sciences réunis”.  Si vous n’y prêtez pas attention, vous n’y verrez qu’un bistro comme un autre, comme les milliers qui émaillent Paris. En laissant votre oeil traînailler, certains éléments, évidents, vous interpelleront peut-être, vous mettront la puce à l’oreille. Ce restaurant fait partie d’un bâtiment qui habite le siège central de la Société des Compagnons Charpentiers des Devoirs du Tour de France. Je ne connais pas grand chose sur le compagnonnage, je sais qu’ils font un tour de France pendant leurs études et qu’ils doivent créer une “pièce” afin de devenir officiellement compagnon.

Curieux, je décide de m’y intéresser. Je rentre un soir dans le restaurant, j’explique à un homme y travaillant que j’aimerais bien discuter avec quelqu’un, faire une interview pour en savoir un peu plus sur ce restaurant, son histoire et les compagnons. Il me dit d’attendre, qu’il va voir s’ils sont encore là. Ils ? Quelques instants plus tard il revient et me dit d’aller au fond du restaurant puis de traverser l’arrière-cour. J’y vais, j’arrive dans un atelier où des jeunes sont en train de travailler du bois. C’est là que j’ai rencontré les compagnons. Il s’avère que cet immeuble cache en son sein, en plus du restaurant, un atelier, des salles de cours, des lieux de vies et un petit musée où sont exposées d’incroyables oeuvres en bois. Rencontre avec deux compagnons : Paul et Moïse. Enfin Paul n’est pas encore compagnon, il est encore en formation, en plein tour de France.

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Raphael : Je croyais que ce n’était qu’un restaurant, clairement il y a plus. C’est quoi ici ?

Moïse : C’est le siège des Compagnons Charpentier des Devoirs du Tour de France, qui accueille également tous les itinérants de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment. Nous sommes ici dans un foyer de jeunes travailleurs pour simplifier les choses. C’est peu particulier, on s’y perfectionne, on prend des cours afin d’évoluer et de se former dans un métier. C’est également un foyer étape. Les jeunes vont y rester plusieurs mois au cours de leur Tour de France.

Il y a aussi des salles de classe, là nous sommes dans la bibliothèque, il y a un musée, c’est vraiment un lieu de vie pour toutes les personnes en formation ici ?

Paul : Tout à fait, c’est un lieu de vie commune. On a une cuisine, un réfectoire, des salles de cours, une bibliothèque, des chambres et un atelier pour travailler.

Que faites-vous ici ?

Paul : On y vit et on s’y perfectionne.

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Comment es-tu arrivé là Paul ?

Paul : Je suis arrivé à Paris, dans le 19ème, en Septembre, dans le cadre de mon Tour de France. Je suis en troisième ville cette année. Avant j’étais à Angers et à Tarbes. Je travaille à Bagnolet cette année. Je suis chez mon employeur toute la journée, puis j’ai 2 heures de cours du soir, de 20h à 22h. Pendant l’hiver j’avais une maquette à réaliser.

Maquette ?

Paul : Une maquette de charpente mais à échelle réduite, c’est un volume imaginé par moi mais quand même réalisable.

Moïse tu fais quoi ici ? Tu es aussi en formation ?

Moïse : J’ai été en formation ici il y a quelques années, aujourd’hui j’ai quitté la structure des foyers. Je ne viens ici plus que pour donner des cours. Je rends visite aux itinérants afin de les encadrer et de les accompagner quand ils font étape à Paris.

C’est quoi une journée classique pour toi Paul, en tant qu’étudiant ?

Paul : Premièrement je ne suis pas étudiant, je suis salarié. Sinon une journée classique… Je prends les transports entre 6h et 7h pour aller au travail, à l’atelier ou sur un chantier. Je travaille jusqu’à 17h puis je reviens ici. Je retrouve mes autres collègues itinérants qui sont sur le Tour de France avec moi, après on passe à table, sur les coups de 19h, et ensuite rebelote : les cours du soir et la maquette.

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Pourquoi avoir choisi d’entrer dans le compagnonnage ?

Moïse : Le compagnonnage est, pour tout jeune motivé et déterminé, la possibilité de se perfectionner dans son métier, de vivre une expérience très enrichissante de voyages, de partages, de rencontres et d’échanges avec toutes les personnes qu’il va rencontrer. C’est aussi l’appartenance à un réseau. C’est un lien assez fort qui se rapproche d’un lien familial. Quelque part le compagnonnage c’est l’appartenance à une famille. C’est un réseau d’entraide et de solidarité qui permet, après son Tour de France, de rester toujours en contact avec les personnes rencontrées.

Paul : C’est enrichissant professionnellement et humainement. Le Tour de France est une expérience à vivre.

Paul, t’es en plein Tour de France, comment ça se passe ? Ce n’est pas trop compliqué d’être sur la route pendant 7 ans pour se former, pour devenir compagnon ?

Paul : Il y a des hauts et des bas, des moments durs… Mais il y a toujours quelqu’un dans un siège, dans le foyer, pour te remonter le moral. Puis on se motive en groupe, on s’entraide.

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Combien êtes-vous en France ?

Moïse : En France, à la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment, nous sommes à peu près 5000 membres. C’est 5000 compagnons sociétaires qui adhèrent et participent à cette vie, qui font vivre ce système associatif.

Aujourd’hui les jeunes ont de plus en plus de mal à s’insérer dans la vie active, avez-vous ce souci ?

Moïse : En règle générale, dans le bâtiment, c’est un secteur d’activité qui est moins touché que d’autres par cette pénurie du travail. Ce n’est pas très demandé. C’est peut-être mal valorisé, peu considéré dans notre société, mais quand on est très qualifié, il est impossible de manquer de travail. Les personnes qualifiées dans le bâtiment sont très très recherchées.

Vous faites partie de l’élite de l’artisanat français. On parle souvent de vous quand on évoque des monuments français comme la Tour Eiffel ou le Mont-Saint-Michel. Aujourd’hui sur quoi travaillez-vous ?

Paul : On peut travailler sur n’importe quel monument, que ce soit une cathédrale ou un petit pavillon. C’est un travail très varié. La construction en bois est un milieu avec plusieurs domaines, charpente classique, moderne ou ancienne, de la couverture, de la terrasse, de la menuiserie…

Moïse : La réalisation d’ouvrage complexe peut avoir lieu dans de nombreux domaines, pas seulement les monuments, pas que de la rénovation et de l’entretien. Nous sommes appelés tous les jours sur des réalisations d’ouvrages neufs, comme des maisons par exemple.

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Quel est l’intérêt de passer 6 à 8 ans à sillonner la France pour devenir compagnon ? Pourquoi ne pas avoir un système plus classique avec une école fixe, des stages et des échanges ?

Paul : C’est vachement intéressant sur le plan de l’intégration puisque chaque année on change d’entreprise. On doit à chaque fois se réadapter à une nouvelle équipe, une nouvelle méthode de travail. Ça forge un peu le caractère. Ça nous apprend à nous débrouiller sur plus de situations. Ça permet de voir différents travaux. Ça permet de faire une année une toiture de style parisien, et l’année suivante de se retrouver au pays basque, au bord de la plage, à faire des terrasses.

Moïse : L’intérêt de ce parcours et de cette formation, c’est d’évoluer, de progresser et de relever des défis. D’ailleurs le plus grand défi c’est le défi contre soi-même. Comme le disait Paul, il y a, à travers l’intégration, à travers l’adaptation aux différents domaines dans lesquels nous allons être, une adaptation professionnelle et humaine. C’est très valorisant de vivre cette expérience au quotidien. Il y a une vraie intensité dans cette vie. Pendant 7 ans, sa motivation, sa détermination et sa volonté vont être testées.

Ce n’est pas une formation comme les autres, comment a-t-on son diplôme ? On parle souvent de cette dernière pièce que doit faire un compagnon pour le devenir, pour passer d’apprenti à compagnon… affirmé ? Je ne suis pas sûr de comment le dire. Comment ça se passe ? Qui vous juge ? Combien de temps travaillez-vous sur cette dernière pièce ? Avez-vous l’équivalent d’un tuteur, comme pour un mémoire ?

Moïse : Tous les perfectionnements et connaissances vont être validés par la réalisation d’un ouvrage complexe. Cela permet de vérifier les compétences des jeunes. Ceux qui vérifient sont des compagnons. Le but dans le compagnonnage c’est de créer un réseau et d’y faire grandir des jeunes.

Paul : Il y a plusieurs étapes pour devenir compagnon. D’abord on postule pour devenir aspirant. Quelques années plus tard on postule pour devenir compagnon. A chaque fois c’est validé par une maquette, par le travail en entreprise et par le comportement du jeune, ou de l’aspirant, au siège. Une fois l’aspirant devenu compagnon, il lui reste deux années à effectuer, toujours au sein des sièges, pour transmettre aux jeunes le savoir qu’on lui a enseigné. Ces deux années sont bénévoles. C’est ce qu’on appelle un rouleur, un système de roulement.

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C’est un système de transmission intergénérationnelle. Moïse, tu es enseignant bénévole seulement pour 2 ans ou tu peux continuer après ?

Moïse : Après être reçu compagnon dans le cadre du Tour de France, chaque compagnon passe 2 ans à continuer à voyager, mais plus en tant qu’étudiant, en tant qu’encadrant et professeur.

Après ces 2 ans, il se passe quoi ?  

Moïse : Aujourd’hui je ne donne pas de cours. Je n’ai pas une présence quotidienne, mais je participe à l’organisation régionale.

Quand on est compagnon, on l’est pour la vie ?

Paul : Oui

Moïse : C’est un engagement à vie, mais c’est surtout un engagement qui n’a pas de contraintes. On vient là par plaisir parce qu’on a bénéficié de ce parcours pour se former. C’est enrichissant personnellement de continuer à fréquenter les compagnons, les personnes avec qui on a fait notre Tour de France, et également de soutenir les jeunes.

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Pourquoi est-ce qu’il n’y a aucune publicité autour des compagnons ? Les gens savent peu de choses sur vous.

Moïse : C’est traditionnellement un mouvement discret. Il n’y a effectivement aucune publicité. Le recrutement se fait par la rencontre, au sein des entreprises par exemple.

Ça se fait naturellement.

Moïse : Oui ça se fait naturellement, c’est le meilleur biais pour ne pas avoir de surprises. C’est un parcours qui doit se vivre et qui ne peut pas se raconter. La chose la plus forte que nous avons au sein de ce réseau, c’est d’avoir fait le même parcours, d’avoir vécu cette même expérience, avec cette même intensité, notre Tour de France avec toutes ses difficultés et contraintes, le fait d’être loin de chez soi et de beaucoup travailler.

Un dernier mot pour finir ?

Paul : …

Moïse : …

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Qu’est-ce qu’il faut avoir comme qualités pour devenir compagnon ?

Paul : Déjà beaucoup de motivation, et une bonne écoute, une très bonne écoute des autres, qu’ils soient plus grands ou plus petits.

Moïse : Que des bonnes qualités (rire), honnête, respectueux, dynamique, motivé et déterminé. Pour devenir compagnon, il faut être passionné par son métier, aimer la vie en communauté, avoir envie d’appartenir à un réseau solidaire et être convaincu qu’on est plus fort à plusieurs.

Merci.

 

Pour en savoir plus : http://compagnons-charpentiers.fr/  

Si vous voulez vous rendre au restaurant pour y manger et éventuellement visiter le musée, voici l’adresse :

161, avenue Jean Jaurès

75019 PARIS

Métro Ourcq

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