Philippe Claude, un restaurateur à Berlin

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Choisir de vivre à Berlin en 2017, c’est s’installer dans une ville où le coût de la vie est encore relativement faible, où le nombre de start-up a explosé ces dernières années, où il y a une communauté internationale tentaculaire et qui est un nid de culture. L’attractivité de la ville est telle que certains voient en Berlin le nouveau Londres. D’ailleurs, un étranger peut très bien survivre à Berlin en parlant anglais et dix mots d’allemands. Autre point commun avec Londres, la montée des prix de l’immobilier. Si d’un point de vue parisien la location d’un appartement à Berlin reste très intéressante financièrement, les berlinois n’ont que leurs yeux pour pleurer.

Mais qu’en était-il en 1993, année d’arrivée de Philippe Claude ? La même ville, une autre époque, une autre histoire. Rencontre avec l’homme derrière La Cocotte, restaurant français à Berlin depuis 15 ans.

 

Raphael : Qu’est-ce qui vous a poussé à partir à Berlin ?

Philippe Claude : J’ai l’habitude de dire que je suis venu pour le sexe, et que je suis resté pour l’amour.

Que faisiez-vous avant Berlin  ?

Avant Berlin, je travaillais à Paris dans le milieu de la mode. J’étais responsable de boutique. A la fin des années 80, début des années 90, une épidémie a fait beaucoup de morts parmi mes amis. Paris était devenu pour moi une ville assez lugubre. Berlin était au contraire une ville toute neuve qui essayait d’oublier son passé car trop éprouvant. Je m’y suis tout de suite senti beaucoup plus à l’aise.

 

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En venant ici, êtes-vous resté dans la mode ?

Non, surtout pas. En 1993, j’habitais à Mitte (NDLR : quartier central de Berlin). Tout était très gris, très sombre. Une voiture sur deux était une Trabant. Je suis resté 3 ans sans téléphone. C’était un retour aux sources spectaculaire par rapport à mon quotidien parisien assez luxurieux. C’est ce que je cherchais. Paris est une ville magnifique avec des gens qui peuvent être horribles, alors que Berlin était une ville horrible avec des gens magnifiques.

Au début des 90, le milieu de la techno était extraordinaire. Toutes les caves étaient ouvertes. On mettait 3 enceintes de très bonnes qualités et les DJ jouaient. On était sur des sols en terre battu. Il n’y avait aucune aération. Les murs suintaient de transpiration et de je ne sais quoi. C’était une ambiance assez singulière mais néanmoins fascinante.

 

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Depuis cette époque, depuis plus de deux décennies, Berlin a beaucoup évolué. Comment percevez-vous ces changements ?

Cette évolution n’est pas un souci pour moi. L’embourgeoisement de Berlin est allé de pair avec mon embourgeoisement. A Paris, nous n’avons jamais eu une culture purement alternative. En vieillissant, un peu de confort, ça devient agréable, comme avoir le téléphone par exemple. Cependant cette expérience alternative a été incroyable. J’en suis très fier, mais je ne me vois pas à 50 ans sans téléphone.

Pensez-vous que cette vie alternative existe encore à Berlin ?

Définitivement. Les gens de ma génération regrettent la vie alternative des années 90, mais il y en a une en ce moment qui est énorme. Je ne suis pas complètement au courant, faute de temps, mais elle existe. La vie alternative aujourd’hui est beaucoup plus multiculturelle. Quand je suis arrivé en 93, il y avait la moitié des berlinois qui ne parlaient pas anglais mais russe. Il n’y avait pas le téléphone dans Berlin-Est. Il y avait une redéfinition de la vie sociale. Les gens avaient un bloc-note accroché à leur porte qui faisait office de répondeur téléphonique. Les gens venaient, et s’il n’y avait personne, ils laissaient un petit mot pour essayer de prendre rendez-vous. C’était très amusant. Aujourd’hui, Neukölln (NDLR : quartier de Berlin) n’est plus vraiment alternatif, mais il y a encore énormément de choses qui se passent. Quand des clubs restent ouverts 3 jours d’affilés, ça crée une ambiance festive pour la jeunesse.

Pourquoi La Cocotte ? Quelle est l’histoire derrière ce restaurant ?  

J’ai un background plutôt lié au commerce de luxe en boutique, mais j’ai payé mes études en travaillant dans des restaurants. J’adore la cuisine. C’est quelque chose de culturel. Il est vrai que je n’avais jamais imaginé avoir un restaurant, mais l’histoire d’amour que j’évoquais m’a retenue ici. Restant à Berlin, je voulais aussi vivre une expérience professionnelle enrichissante, d’où La Cocotte.   

 

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Qui sont vos clients ?

Nous avons 10 à 15% de notre clientèle qui est française. Nous avons beaucoup de couples mixtes. C’est l’une de nos clientèles privilégiées. D’autant plus que mon ami est allemand, berlinois, de l’ouest. Le public reflète les propriétaires. Chez La Cocotte, on n’exprime ni la France ni l’Allemagne, mais quelque chose entre les deux. C’est très berlinois. Mon partenaire travaille dans le milieu de la nuit. Nous avons donc beaucoup d’artistes, de performers et de DJ qui viennent manger ici. Il ne faut pas oublier les gens du quartier. C’est la base.

Je reviens sur Berlin. Vous avez dit que la vie alternative y existe toujours, mais que la ville s’embourgeoise. Dans le futur, pensez-vous que les deux réussiront à coexister ? Ou est-ce que cet embourgeoisement ne risque-t-il pas de mettre fin à la vie alternative berlinoise ?

Il est important de parler de la chute du mur. Je suis arrivé à une période où la différence entre l’ancienne RDA et RFA était très prégnante. Ça faisait parti du quotidien. Ce qui se passait à Berlin augurait de ce qui allait se passer dans toute l’Europe. Dans la même ville, les gens de l’est et de l’ouest se côtoyaient. Il fallait trouver un nouveau mode de vie. Cette époque est terminée. L’atmosphère dans laquelle je suis arrivé était fascinante. Il fallait trouver un modus operandi, quels compromis étaient prêts à faire les gens de l’ouest. Ils n’étaient pas prêts à en faire tant que ça. Cette année zéro de la renaissance de Berlin appartient au passé depuis longtemps.  

Cependant, encore une fois, ce n’est pas pour autant que la vie alternative a disparu. Il y a ici une tradition de fête, de vie pas cher et de grands espaces. Ces traditions sont toujours là. Il est vrai que les loyers ont énormément augmenté, mais au départ ça ne coûtait rien. La ville de Berlin est aussi grande que Paris et la région parisienne, mais il y a trois fois moins d’habitants. Nous n’aurons jamais un embourgeoisement comparable à celui de Paris.

 

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Vous pensez à revenir en France ?   

En France ? Pourquoi pas. Il fait froid ici l’hiver. Mais à Paris, jamais.

Un dernier message pour finir ?

Venez à Berlin, on n’a pas assez de gens.

Merci.

 

Site officiel : http://www.lacocotte.de/  

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