Pourquoi STORY NEXT DOOR

Temps de lecture : 9 minutes

Voilà un an que j’ai lancé STORY NEXT DOOR. C’est un poète, Luiz, qui m’a donné envie de me lancer dans ce projet, mais c’est bien loin de son ciel cubain que le projet a pris racine. Comme moi, il a grandi dans la capitale, mais le Paris que j’ai connu gamin n’est plus le Paris où je vis. Paris change.

Le street-artist Da Cruz accompagne son évolution avec ses oeuvres qui sont autant de marqueurs spatio-temporels d’un 19ème qui tronque son héritage industriel pour des studios, des 3 pièces et des duplex. Des établissements culturels fleurissent à côté des logements sociaux, comme la Philarmonie de Paris qui fait face à Pantin, ou le 104 qui a investi Riquet. Le 104, exemple d’une friche culturelle dont l’intégration ne se fait pas facilement. Alexis Paul pourrait vous en parler, mais il est actuellement quelque part dans le monde à jouer des partitions diverses avec son orgue de barbarie hybride, documentant la portée poétique de la musique mécanique à notre époque, rien que ça. François Gautret voyage lui aussi, pour des événements de danse hip-hop, mais il revient toujours à la maison, à Riquet justement. Pur produit de ce quartier, il se démène dans le grand hall du 104, au coeur de ce choc des cultures, pour ne pas perdre l’identité locale, et même la promouvoir. Karim Mimouni aussi est un citoyen du 19ème, mais il est rue Petit. C’est au milieu des HLM qu’il a fait pousser La Grosse Patate, une boutique solidaire et coopérative. Son objectif ? Donner accès à des produits cultivés par des petits producteurs d’Ile-de-France aux bourses les plus modestes. Il n’y a pas de raisons que la bonne bouffe bio soit réservée aux bobos. Et il n’y a pas que les bâtiments qui ont disparus ou évolués au cours des dernières décennies. Les skins des années 90 ont abandonné le pavé, bien aidés par Julien Terzics et les autres chasseurs de skins. Puis il y a ces gens qui ne font que traverser Paris sans faire de bruits, les apprentis compagnons par exemple, comme Paul. Pour eux, Paris n’est qu’une étape.

 

Karim Mimouni

Karim Mimouni

 

A l’opposé, il y a ceux qui donnent l’impression d’avoir toujours été là, d’avoir toujours fait partie du décor. Généralement, nous n’avons aucune interaction avec eux, ou très peu, un regard appuyé, un sourire timide, un hochement de tête ou un petit “bonjour”, à force de les croiser. STORY NEXT DOOR est un excellent prétexte pour briser la glace parisienne. C’est ainsi que j’ai découvert Mohamadou Niakaté, le carpiste noir, qui attend deux choses : que vous veniez pêcher à ses côtés le long du canal de l’Ourcq, et que le poisson morde. Encore plus proche de moi, j’ai découvert mes voisins. François Godet est écrivain public. Il prête sa plume à ceux qui souhaitent immortaliser leur vie autrement qu’en la postant sur les réseaux sociaux. J’ai aussi interviewé mon voisin du huitième, Gérard Belloin, ancien Directeur de l’école des cadres du parti communiste qui a un jour perdu la foi. Il porte désormais un regard triste et désabusé sur nos hommes politiques… Puis, si un jour vous croisez Rachel Jedinak dans la rue, comment pourriez-vous vous douter que cette dame âgée, juive, a survécu à la Seconde Guerre mondiale ? L’Histoire marche anonymement à nos côtés. Nous la côtoyons sans la voir. Un peu comme les artisans, tapis dans les petites rues calmes, coincés entre deux terrasses, cachés derrière des vitrines encombrées et parfois poussiéreuses… Nous ne poussons que trop rarement leur porte. Ils sont pourtant la preuve qu’il n’y a pas que derrière le petit écran que la France a d’incroyables talents.

 

Carpiste noir

Mohamadou Niakaté

 

Je ne peux m’empêcher de penser à l’horloger en bas de ma rue qui me donnait l’impression d’être toujours fermé. En réalité, il n’est ouvert que les jours pairs. Il y a Michael aussi, ce cordonnier qui continue de se donner en spectacle devant ses clients comme s’il n’avait jamais quitté les planches des cabarets. Il y a Thierry Millet, ancien cadre dirigeant reconverti en réparateur de parapluies. Le seul parisien heureux quand il pleut. Il y a Jan Bartos, luthier polonais, qui sculpte l’âme des violons pour que les musiciens puissent toucher la nôtre. Alain Blackman est sculpteur également, au détail près qu’il ne travaille pas le bois mais le poil. Vous pouvez le trouver dans son salon-musée, à deux pas du boulevard Beaumarchais où il est installé depuis belle lurette, et comme il le dit lui-même : “… lurette était très belle à cette époque.” C’est aussi là qu’il forme, comme la plupart des artisans rencontrés, la relève, des barbiers et des barbières.

 

Jan Bartos

Jan Bartos

 

La relève… Dans les médias, j’ai tout entendu, tout lu, tout vu sur la jeunesse française, ses déboires, ses désillusions, ses difficultés… Mais j’ai aussi rencontré des jeunes (même si certains commencent à ne plus vraiment l’être) qui se battent pour atteindre leurs objectifs. Par exemple, quand j’ai rencontré Kevin Razy, bien avant le lancement de STORY NEXT DOOR, quand nous étions encore ados, il n’arrivait pas à enchaîner deux lancers francs sur les playgrounds de Pantin (moi non plus d’ailleurs). Maintenant il enchaîne les millions de vues. Il voulait devenir humoriste, n’a jamais rien lâché, et incarne aujourd’hui le renouveau de l’humour engagé. Il n’hésite pas à aborder des sujets sensibles, des sujets politiques parfois. Pourtant le désamour de la jeunesse pour la politique n’est plus à prouver, même si c’est surtout un désamour des hommes politiques, toujours les mêmes visages, les mêmes personnages, incapables de raccrocher les gants, englués dans des luttes de pouvoirs et de mots… Cependant il existe des jeunes qui veulent faire carrière en politique, comme Lorenzo de la Rochefoucauld qui veut se battre pour que Saint-Ouen se développe et exprime son potentiel. Nous pouvons être ou pas de son bord politique, mais force est de constater qu’il a cette envie, cette fougue propre à la jeunesse. Quentin Pontonnier partage aussi cette énergie, mais lui la met dans son art, dans ses créations, dans ses bijoux, mélangeant des influences antiques, indiennes et rock. Le rock’n’roll, nul doute que cela fait partie de la culture d’Antoine et Théo, mais ces deux-là préfèrent les vélos aux bécanes. Tous les mois ils organisent des excursions en Île-de-France. Elles se terminent à chaque fois dans des brasseries artisanales. La bière est locale, le plaisir est total. Il y a aussi mon pote d’enfance, Arthur, qui ne perd pas de temps. Il a déjà monté son studio de création avec deux amis. Par contre il n’est pas encore papa, mais ça ne l’empêche pas de créer des jouets en chocolat. Disons qu’il prend de l’avance. Evidemment, ces exemples ne sont pas des généralités, mais ils prouvent que c’est possible. Que ça peut être fait. Ce n’est pas un scoop de dire que de nombreux jeunes, et de moins jeunes aussi, se demandent comment se lancer dans leur propre aventure, suivre leur passion, leur rêve… Nous nous posons tous des questions, moi le premier.

 

Quentin

Quentin Pontonnier

 

Ainsi j’ai rencontré Corentin Orsini, co-auteur du livre “Créez le job de vos rêves et la vie qui va avec”. Avouez que ça donne envie. Il invite tout un chacun à lancer la machine, à commencer à faire les choses en donnant des clefs, des conseils, une feuille de route. Bien sûr, c’est quand nous voulons nous lancer que nous découvrons à quel point nous pouvons être créatifs, surtout pour nous trouver des excuses : ce n’est pas le bon moment à cause de ceci ou de cela… Comme le dit Muriel Py Daguet, chacun est responsable de sa vie, chacun a la main sur sa propre vie. Ne serions-nous pas atteints de la maladie du siècle, celle qu’elle appelle la “victimite” aigüe ? Il n’y a pas de remèdes miracles. Il faut s’auto-donner des coups de pied au cul. Le cul, parlons-en. Lui aussi a connu des bouleversements avec des applications, comme Tinder, qui ont de véritables conséquences sur les relations homme-femme. Sélim Niederhoffer, coach en séduction, en est l’un des témoins privilégiés. Son constat est dur : “Ça change tout parce que soudain tu as un catalogue. L’aspect humain passe au second plan. Tu rentres dans une logique de consommation immédiate.”

Evidemment, en tant qu’homme, je ne vois qu’une moitié de l’histoire. A travers STORY NEXT DOOR, je me suis intéressé à l’autre moitié, la femme. C’est comme ça que j’ai rencontré Marcel Rey-Campagnolle, une ancienne physicienne nucléaire qui s’est engagée pour que les femmes puissent faire des belles carrières dans les domaines scientifiques. Elle s’inquiète aujourd’hui de l’impact d’internet sur les plus jeunes. Heureusement, nous pouvons compter sur Juliette Dragon pour se battre à travers ses spectacles burlesques et ses mots pour encourager les femmes à être fortes, à être elles-mêmes, à être multiples. Entre déshumanisation et ultrasensibilité, le monde occidental continue d’évoluer.

 

JulietteDragon

Juliette Dragon

 

Je remercie toutes les autres personnes que j’ai interviéwées : Kyle, Karim Miské, Eve Saumier, Quentin Devillers, Eric Tagliana, Yves Martin, Sylvie Fabregon, Patrick Vajda, Hervé Nicolas, Ghislain Faribeault, Michael Stora, Easy Sacha, Philippe Zaghroun, Samuel,  Hlenie et Gaylord Chesnay. Je remercie aussi ces photographes qui m’ont permis de partager leur travail : Cyril Casagrande, Laurent Beauplet, Mathieu Carrière et Daniel Dormeyer.  Et je remercie bien sûr Camille pour ses illustrations et pour le logo.

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Au final, je ne sais toujours pas ce qu’est STORY NEXT DOOR. Quel est l’objectif ? Quel est le projet ? Aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que je prends toujours autant de plaisir à rencontrer et interviewer de nouvelles personnes. Peu importe les chiffres, le nombre de likes, de vues… Comme le dit si bien Jazzy Bazz : “ça plaira à qui ça doit plaire.”

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