Prune Antoine, journaliste indépendante

Temps de lecture : 20 minutes

Journaliste, un métier qui en fait rêver beaucoup, mais un métier qui évolue. Les mythes du reporter de guerre et du journaliste d’investigation sont toujours bien vivants (merci Spotlight), mais la réalité est tout autre. De nombreux médias n’ont plus besoin de possesseurs de carte de presse mais de rédacteurs web. Il n’y a pas besoin d’avoir fait l’ESJ Lille pour faire un TOP 10 des punchlines de Booba (NDLR : un rappeur français au vocabulaire fleuri). Évidemment, il y a encore des journalistes, mais ils sont de plus en plus nombreux à travailler à leur compte. Indépendant, freelance, slasher… Autant de termes qui sont jolis sur le papier, mais qui cachent parfois des métiers devenus synonymes de précarité. Prune Antoine est une journaliste indépendante. Basée à Berlin, elle s’intéresse à l’espace post-soviétique et depuis peu à l’Allemagne. Ses reportages ont été publiés par L’obs, Mediapart, Le Monde Magazine, Arte ou Grazia.

Berlin, certains diront que c’est comme le journalisme, que c’était mieux avant. Un refrain souvent entendu, et pour de nombreuses villes, mais qui est ici argumenté. Philippe Claude évoquait “l’embourgeoisement” de la ville. Prune Antoine, qui y habite depuis 2008,  a une vision bien plus incisive et brutale de l’évolution de la capitale allemande. A ses yeux, elle est passée en l’espace de quelques années de paradis alternatif à paradis capitaliste, livrée aux spéculateurs immobiliers, aux touristes, aux requins de la tech et aux politiciens sans scrupules.

Berlin et le journalisme, deux sujets très différents à priori, et pourtant tous les deux témoins d’une époque qui les oblige à se réinventer, pour le meilleur ou pour le pire.

 

Raphael : Vous êtes installée à Berlin depuis 2008. Avant cela, vous avez vécu à Paris, en Angleterre, en Espagne, à Bruxelles… Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à Berlin ?

Prune Antoine : Je m’intéressais beaucoup à tout l’espace post-soviétique, une zone qui va de l’Europe centrale et orientale au Caucase en passant par les Balkans. Berlin est la porte d’entrée vers ce monde. Des gens de toutes ces régions se sont installés en Allemagne après l’effondrement du bloc de l’Est. C’est proche géographiquement. C’est plus facile de prendre un vol pour l’Ukraine ou la Moldavie depuis ici que depuis Paris. C’est moins cher aussi.

Avant 2008, j’étais venue à Berlin en 1999. Je rendais visite à un ami qui y faisait un stage. J’avais adoré, ce côté construction, déconstruction, à reconstruire, espace vide… Berlin est une ville avec une forte concentration historique. Il y avait cette ligne de fracture entre deux systèmes, plus toute l’histoire tumultueuse du vingtième siècle. Personnellement, j’étais vraiment attirée par la confrontation entre le capitalisme et le communisme. C’est quelque chose qui se ressentait dans l’architecture, dans les différences entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. Cette ville me semblait être un terrain de jeu propice aux expérimentations et à la liberté. Elle n’était pas du tout formatée contrairement à d’autres capitales, d’Europe de l’Ouest notamment.

Je précise aussi qu’avant Berlin, j’étais à Budapest, en 2004, au moment où la Hongrie a  intégré l’Union Européenne. Cependant, ma passion pour l’Est ne vient pas de ce séjour. Elle date de bien avant. J’avais fait un voyage Interrail, allant jusqu’en Turquie en passant par les Balkans. J’ai toujours trouvé qu’il ‘y avait beaucoup plus de mouvements, à la fois sociétales et politiques, dans ces pays de l’est.

 

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Vous êtes freelance. Pour quels médias travaillez-vous ?

Je travaille pour des médias très différents, à la fois multimédia, à la fois print, qui appartiennent à la vieille garde du journalisme, comme aux petites nouveaux. Je travaille pour Arte, L’Obs, Mediapart… J’ai aussi beaucoup collaboré avec des féminins : Madame Figaro, Grazia, Elle… pour des sujets liés aux femmes évidemment. C’était une thématique qui m’intéressait beaucoup quand j’ai commencé.

C’est le sujet qui va déterminer à quel média je vais  le proposer. D’ailleurs, je suis toujours à la recherche de nouveaux médias et de nouveaux formats. Il y a beaucoup de choses qui changent dans le journalisme. Je pense à l’émergence de nouveaux médias comme Lequatreheures ou Ijsberg, Vice ou Society, qui proposent soit des formats différents, soit un ton un peu différent. Face à ces évolutions, je m’interroge beaucoup sur la meilleure narration, le meilleur ton, j’adapte ma façon de raconter les histoires.

 

Que pensez-vous d’un nouveau média comme Vice ?

Vice joue énormément sur son image de nouveau média cool et malgré son succès économique, paie très mal. J’avais proposé un reportage sur le groupe d’extrême droite Pegida (ce mouvement des patriotes anti-islam à Leipzig). J’ai d’abord proposé le sujet à Vice France, qui l’a envoyé à la rédaction de Vice Allemagne qui l’a finalement traduit et publié. C’est un mode de fonctionnement transnational que je trouve très intéressant. Lorsque j’ai travaillé sur les trafics d’organes au Kosovo ou la re-militarisation de l’enclave de Kaliningrad, j’ai travaillé en collaboration avec des journalistes européens, polonais et lituaniens. Le site européen cafebabel pour qui j’ai travaillé plusieurs années a exactement cette même approche, européenne, qui élargit la perspective.

Je suis très intéressée par le côté réflexion éditoriale du journalisme, comment raconter les histoires, avec quel outil, web ou pas, utiliser la photo ou les derniers développements multimédia pour coller au plus près du sujet par exemple. Ou alors privilégier un traitement subjectif. Certains journalistes ont été biberonnés avec cette théorie de l’objectivité, c’est-à-dire qu’on ne se met pas en scène, on ne dit pas « je ».  A un moment donné, quand vous êtes plus expérimenté, vous avez peut-être envie de vous engager davantage. Là, on s’éloigne du journalisme pur pour se rapprocher d’un autre genre, la non-fiction.

Vice a pas mal vulgarisé cette pratique en remettant à la mode les codes du gonzo-journalisme (NDLR : journalisme ultra-subjectif rédigé à la première personne où le journaliste est aussi l’un des protagonistes du sujet). Ca existe depuis les années 70. Vice n’a rien inventé mais ne fait que reprendre un type de journalisme qui a très bien marché à une époque aux Etats-Unis. Par rapport à des médias beaucoup plus traditionnels, qui vont rester sur une approche très factuelle, très objective, je trouve ça intéressant de tenter le récit à la première personne. Ce n’est pas toujours pertinent non plus. Le risque avec l’approche gonzo, c’est de produire des sujets qui ne soient pas assez approfondis, et auxquels ils manquent une certaine rigueur factuelle. Il serait bien de réussir à concilier les deux.

 

Vous participez également en tant qu’intervenante à des workshop sur le journalisme. De nos jours, c’est de plus en plus compliqué d’obtenir un CDI dans une rédaction. Quels conseils donnez-vous aux jeunes journalistes ?

Je n’ai pas vraiment de conseils à donner, si ce n’est de rester curieux. Il faut toujours être à l’affût de sujets ou d’idées. Ces idées peuvent venir dans n’importe quel contexte. Vous n’êtes pas journaliste que quand vous allez au bureau. Vous n’êtes pas journaliste de 9h à 17h. Vous l’êtes en permanence. Quand vous sortez avec vos amis. Quand vous vous baladez dans la rue. Quand vous regardez des affiches par exemple, il y a des idées qui peuvent vous venir. Vous vous posez des questions sur certaines choses. Pourquoi tel truc fonctionne comme ça ? Le journalisme, c’est avoir la curiosité d’essayer de comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Après, le facteur économique est un vrai problème. C’est une réalité. Les tarifs des piges ont été extrêmement réduits depuis quelques années. Ca devient de plus en plus difficile, sinon impossible d’en vivre correctement. Le phénomène des slashers (NDLR : personne qui a plusieurs activités professionnelles) est une bonne chose. Il faut avoir diverses activités. Dans mon cas, je fais du journalisme, mais j’aime aussi parfois alterner, pour faire bouillir la marmite ou me changer les idées. Pendant six mois, je vais peut-être faire plus de communication, de “corporate”, ou aller donner des cours de journalisme ou juste d’autres jobs. Je ne vois pas le travail comme quelque chose de linéaire.

J’ai travaillé à Bruxelles pendant six mois, à la communication du parlement européen en 2012. Ca a été pour moi une plongée incroyable dans les coulisses des institutions européennes. Ca m’a permis de découvrir un autre univers, d’autres gens. Je n’en ai rien fait pour le moment. Je me souviens, à une époque, je n’arrivais pas à gagner d’argent. C’était compliqué. J’ai été hôtesse sur des salons, puis j’ai fait 3 mois dans un call center à Berlin, pendant la Fashion Week. J’appelais des gens pour leur vendre je ne sais plus quoi. C’était très drôle. J’étais payé 10 euros de l’heure. J’ai touché du doigt une autre réalité, les mini-job en Allemagne. En tant que journaliste, toute expérience vous nourrit et peut être utilisée après coup dans un article ou dans un livre, qui sait ? Qui plus est, le mythe du boulot stable est terminé. Il n’y aura plus de CDI pour la vie. C’est fini ça. Nous sommes à une époque où il faut être flexible au maximum.

L’un des problèmes du journalisme, c’est la rentabilité. Les journaux eux-mêmes n’arrivent plus à trouver de business model viable. Ca se répercute malheureusement, et trop souvent, sur les freelance, alors que ce sont souvent eux qui amènent le plus d’idées, le plus d’angles différents, et qui ont davantage d’indépendance pour traiter certains sujets.

 

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Vous avez publié un livre en 2015, La fille et le Moudjahidine. Pouvez-vous nous le présenter ?

Quand je vous disais qu’on n’est pas journaliste qu’aux heures de bureau, c’est le parfait exemple. Je me faisais bronzer avec une copine au bord d’un lac berlinois. J’ai vu un type hyper-baraqué. Il était avec toute sa famille. J’ai commencé à les écouter parler. Je n’arrivais pas à identifier leur langue. Tout de suite, ça m’a interpellé. Je suis allée lui parler. Je lui ai demandé d’où il venait. Il a répondu du Caucase du Nord, une région que je connaissais, où j’avais déjà été. Au bout de vingt minutes de conversation, je trouvais qu’il avait quelque chose. Il m’a expliqué qu’il était boxeur, qu’il faisait des compétitions de MMA, un sport de combat. Il était ouvert, sympathique. Je me suis dit que ça pouvait faire un portrait, une histoire. Il y a eu un vrai contact.

C’est aussi ça le journalisme, rencontrer des gens, créer, ou non, une relation. Ca a beaucoup à voir avec la confiance. Ensuite, ça dépend de comment vous faites votre métier. Moi j’ai la chance de le faire de façon très luxueuse. Je décide des sujets que je vais traiter, de mes reportages. Je les monte moi-même. Je ne compte pas les heures. J’aime passer du temps avec les gens quand je fais une interview. Ce ne sont pas des questions-réponses. C’est un dialogue. Ca peut durer trente minutes, une heure, deux heures, trois heures…

Avec ce type, ce boxeur, il y a quelque chose de l’ordre de l’empathie qui est passée. Je lui ai dit que je souhaitais faire son portrait. Je l’ai suivi pendant 2 ans. Je lui rendais visite régulièrement. J’ai rencontré sa famille et ses amis. J’ai assisté à ses compétitions de MMA. Un jour, ce type, ce réfugié du Caucase, vivant en Allemagne depuis 10 ans, a évoqué l’idée de partir en Syrie faire le djihad. C’était en 2013, quand le thème n’était pas encore partout dans les médias. Il a flirté avec cette idée pendant toute la durée de notre amitié. J’ai terminé le livre au moment de Charlie Hebdo. Il y a eu une sorte de convergence entre l’histoire personnelle que je racontais et ce qui se passait dans l’actualité mais ce n’était pas du tout prévu.

Je ne me suis pas dit que j’allais faire un portrait de quelqu’un qui flirte avec l’idée de faire le djihad à un moment de sa vie, parce qu’il ne trouve pas sa place, parce qu’il ne se reconnaît pas dans les valeurs de notre société. Au départ, je me suis juste dit que le type avait l’air sympa, qu’il avait une vie intéressante, donc j’ai eu envie d’en savoir plus. Le temps qu’il m’a donné, cette rencontre qui s’est inscrite dans la durée, a fait qu’une histoire a pu se développer.

C’est un livre, de la non-fiction comme je l’évoquais. J’avais tout ce matériel, des prises de notes incroyables, des enregistrements… Je me suis dit que je ne pouvais pas faire qu’un article avec tout ça. Il y a une vraie intrigue, un avant, un après. Il y a une gradation, des choses qui se passent. On rentre dans la construction littéraire. Je me suis dit que je devais être dans le livre. Ca montre deux mondes qui n’ont rien à voir et qui communiquent. Tout ce qui est dans le livre est basé sur des faits réels, je n’ai rien inventé, c’est ce que lui m’a dit. Pourtant c’est romancé, car il devient un personnage, et moi aussi. Il y a cette rencontre entre le potentiel djihadiste, boxeur, et la journaliste un peu féministe. Il y a deux mondes, deux univers. Encore une fois, tout est parti d’un projet de papier.

 

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Pensez-vous que le livre, que le portrait de cette personne, est représentatif de la vague de réfugiés qui est arrivée à Berlin récemment ?  

Nan. En 2013, la question djihadiste n’était pas encore un sujet pour les grands médias. Il a commencé à me parler de la Syrie fin 2013, début 2014. Ce qui m’intéressait avec lui en premier lieu, c’était l’aspect immigration. Quand on vient d’un autre endroit, comment est-ce qu’on s’adapte ? Est-ce qu’on s’adapte ? De quelle manière ? Je trouve la société allemande très policée. Venant de France, je le vois, il y a beaucoup de choses qui sont très différentes dans la manière de discuter, d’appréhender une problématique.

Lui, venant du Caucase Nord, une région quand même lointaine, il y a d’autres règles qui y prévalent. La famille est très importante. La religion aussi joue un rôle prédominant. J’avais ces questions en tête : est-ce qu’on arrive à faire le deuil du pays d’où l’on vient ? Arrivons-nous à trouver une nouvelle identité ? Est-ce que ça reste mélangé ? C’était ça le point de départ, parce que c’était aussi un reflet de ce que je vivais personnellement. Ce n’était pas dans les mêmes proportions évidemment. Lui, il a fui un conflit. Moi, je n’ai rien fui du tout. La similarité était plutôt dans la découverte, devoir s’adapter constamment à une nouvelle culture. Il y avait un parallèle entre lui et moi. De son côté, il vivait depuis dix ans dans une petite ville située en Allemagne de l’Est. D’ailleurs, les difficultés qu’il a rencontré préfigurent de ce qui va se passer avec l’Allemagne dans les prochaines années suite à la vague d’immigrés arrivée en septembre 2015.

 

Je vais parler d’un autre type d’immigration. Un billet a retenu mon attention sur votre site. Il a été publié en 2014. Il s’intitule « Bye-bye Wowi« . Il est assez virulent. J’ai noté cette phrase visant les gens venant de pays développés s’installant à Berlin depuis quelques années : « L’invasion des hipsters, des Français et en général, d’une troupe internationale de jeunes gens médiocres et mainstream, convaincus qu’être un ‘artiste’ signifie n’en foutre pas une, faire la fête et sniffer de la cocaïne. » C’est toujours d’actualité ?

Absolument, je maintiens. Je trouve que c’est dommage que Berlin joue sur ce qui a été je pense une réalité, jusqu’au début des années 2000, mais qui ne l’est plus. Cette liberté de pouvoir devenir ce que l’on est. Avant, la ville offrait cette possibilité d’essayer autre chose que le modèle dominant, que ce soit être techno, öko, contestataire… Aujourd’hui, quand je vais à Schönefeld (NDLR : l’un des deux aéroports de Berlin), quand je vois les gens qui viennent à Berlin, ce ne sont plus du tout les mêmes qu’il y a dix ans. Ils ne viennent pas non plus pour les mêmes raisons. Malheureusement, à chaque fois qu’on parle de Berlin, on ne parle que de la même chose : le Berghain, les soirées sous coke… Mais est-ce qu’ils connaissent Marzahn ? Est-ce qu’ils vont au-delà des trois, quatre quartiers branchés ? Qui plus est, ils ont un vrai impact économique avec des conséquences pour les habitants de Berlin. On assiste à une espèce d’exode incroyable des berlinois. C’est à cause d’une partie de cette population qui débarque pour faire du fric ou du business. C’est nouveau. En même temps, ça montre à quel point le capitalisme a réussi à s’implanter à Berlin.

 

Toujours dans le même billet, vous accusez Klaus Wowereit (NDLR : Maire de Berlin de 2001 à 2014)  d’avoir vendu la ville, de l’avoir marketé, d’en avoir fait le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, d’avoir modifié son ADN… Ce billet a été écrit à l’occasion de sa démission. Depuis son départ, est-ce que la situation s’est améliorée ? Ou est-ce que Berlin continue de se vendre aux plus offrants ?

Pour moi, ça n’a pas changé. Je ne pense pas être la seule à avoir cette impression. C’est assez terrible parce que c’est tellement contraire à l’esprit de Berlin, à la vision que les gens en ont. Berlin était une ville anti-système. On venait ici pour ne pas avoir la même vie qu’à Paris ou à Londres, à trimer avec son métro-boulot-dodo. On voulait inventer des nouvelles manières d’être soi-même. C’est ce que beaucoup de gens ont vécu, mais ça s’est transformé en argument marketing. En 2004, Wowereit a dit : « Berlin est pauvre mais sexy ». Depuis, en plus de 10 ans, le tourisme a explosé. Il suffit de regarder les chiffres, c’est hallucinant.

C’est très intelligent, parce que Berlin a besoin d’argent. Il n’y a pas d’industries. Il y a eu la réunification. Elle s’est faite sous perfusion étatique avec la participation des Länder de l’Ouest, qui en ont aujourd’hui ras le bol de financer Berlin, la petite soeur bohème et fauchée. Cependant je ne suis pas sûr que le tourisme soit la bonne solution.

Berlin a toujours été en construction, mais ce que font les promoteurs immobiliers aujourd’hui, c’est hallucinant. L’identité de Berlin a longtemps été les terrains vagues et les squat. Aujourd’hui, il y a un nombre incalculable d’immeubles en chantier. Parfois ce sont des bureaux. Parfois ce sont des penthouse luxueux pour des scandinaves. L’augmentation des loyers est hallucinante. Il n’y a aucune autre ville en Europe où les loyers augmentent si vite.

Ca a un impact sur les berlinois. Les ‘vrais’ berlinois, ils ne travaillent pas dans les start-up. Ils ne vont pas à la Factory (NDLR : espace de coworking). Ils ne boivent pas de latte machiatto. Quand ils ne sont pas au chômage, ils font des métiers où ils ne gagnent même pas 1 000 euros par mois. Eux sont les premières victimes de cette évolution. Berlin est une ville qui perd son âme.

 

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Pour finir avec ce billet, vous évoquez à la fin l’idée de quitter Berlin. Aujourd’hui, en 2016, vous êtes encore là. Pensez-vous néanmoins qu’il y aura une vague de départ ?

Je n’en sais rien. Quelle légitimité ai-je pour parler de ça ? Une personne arrivée dans les années 90 dirait probablement à propos des gens arrivés dans les années 2000, comme moi, qu’ils sont arrivés bien après, qu’ils ont commencé à faire monter les loyers. On a tous tendance à faire ça, à rejeter la faute sur les autres.

Moi ce que je peux voir, c’est qu’il y a une vrai différence par rapport au moment où je suis arrivée de Paris. J’ai eu deux ou trois années pendant lesquelles j’étais complémentent amoureuse de Berlin. C’était la ville la plus géniale du monde. Toutes les portes étaient ouvertes. On pouvait vivre avec pas grand chose. Il y avait cet aspect friche industrielle.

En 2012, 2013, il y a eu un élan incroyable à Berlin avec l’avènement de cet écosystème start-up à Berlin. Pleins de jeunes sont arrivés des quatre coins du monde en rêvant de devenir les nouveaux Zucherberg dans un co-working space. La plupart ont fini chez Rocket Internet, payés au lance-pierre avec des stages en marketing ou en développement. Les autorités berlinoises étaient ravies de cette vague de jeunes entrepreneurs qui jonglaient avec les millions d’euros, les business plan et les investissements. Aujourd’hui, tout le monde déchante. On s’est dit que la net economy allait créer du profit mais sur quoi ? Les millions se sont volatilisés, la concurrence a tué la viabilité des start ups. Beaucoup ne produisent rien. Rocket Internet a perdu des sommes considérables. Ce désenchantement provoquera peut-être des départs, mais d’autres arriveront.

 

Que diriez-vous à quelqu’un qui pense à venir vivre à Berlin ?

Vient à Berlin qui veut venir à Berlin. Il faut juste être clair avec ses objectifs. L’un des risques avec cette ville, c’est d’obtenir le contraire de que qu’on était venu chercher : se perdre au lieu de se trouver. Certes, ça fait partie de la construction identitaire d’être dans le flou, de ne pas savoir ce que l’on veut. Ce n’est pas mal de prendre une certaine liberté, une certaine latitude, pour réfléchir à ce qu’on veut, ne pas entrer directement dans un moule. Pour cela, il faut prendre du temps pour soi, pour réfléchir.

Beaucoup sont venus avec l’objectif de “créer” quelque chose à Berlin, d’écrire, de photographier…. mais n’ont jamais rien fait. La ville les a dévoré et ils se sont noyés dans ce que j’appelle la branlitude cosmique : les fêtes, la drogue ou la procrastination. En allemand on dit parfois que “Berlin ist einen moloch”, une ville pieuvre. Je trouve l’expression assez juste. C’est souvent compliqué de quitter Berlin. Il  y a eu beaucoup d’articles et de livres écrits là-dessus.

De mon côté, Berlin m’a beaucoup apporté. D’ailleurs, je me suis souvent posé cette question : nous prenons beaucoup à cette ville, mais est-ce que nous le lui rendons ?

 

Note : depuis cette interview, Prune Antoine a travaillé à la réalisation du projet Beyond91, portraits de la « Génération Perestroïka », à découvrir ici : https://beyond91.cafebabel.fr/

Site officiel : https://plumaberlin.com/

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