Quentin Devillers, disquaire

Temps de lecture : 10 minutes

Quentin Devillers est disquaire. Son magasin, Record Station, se trouve 13 rue des Récollets dans le 10ème arrondissement de Paris, à quelques pas de la Gare de l’est. En passant à côté, ce n’est pas la vue de la devanture qui attire votre attention, mais la musique qui vient flirter avec vos oreilles. A l’intérieur, des centaines de vinyles s’empilent. Le lieu est petit, très petit, on pourrait même dire intime. Intime… un mot que l’on pourrait aussi utiliser pour qualifier la musique dans laquelle baigne la boutique. Aujourd’hui la musique est une industrie de masse, avec des formats, comme le MP3, qui correspondent à des produits de masse et qui diminuent la qualité du son. Par contre, avec un vinyle, la retranscription de la musique est autrement plus fidèle. Comme le dit Quentin Devillers, lorsqu’on écoute un vinyle, on a parfois l’impression que l’artiste et ses musiciens sont dans la même pièce que nous. Intime je vous dis. Ainsi ce disquaire n’a peut-être que quelques mètres carrés pour étaler ses produits, mais il ouvre notre horizon avec sa platine et ses vinyles.

Raphael : Pourquoi êtes-vous devenus disquaire ?

Quentin Devillers : Au départ c’était par passion, c’était une extension de ma passion. J’ai toujours cherché des pressages originaux pour la qualité de leur son. Ce que je propose ici c’est principalement des premières éditions américaines ou anglaises. Il y a très peu de rééditions qui traînent dans les bacs. Je n’achète jamais de lots, je sélectionne. Au départ je le faisais en fonction de mes goûts, puis après je me suis réglé par rapport aux demandes de mes clients, les goûts de certains… Donc j’ai étendu certains rayons. Mais toujours sur la même spécificité, c’est-à-dire du premier pressage, du tirage d’époque, américain ou anglais principalement.

Quand vous parlez des premiers pressages, vous parlez des originaux ?

Voilà, la première édition, l’original. Sachant que vous avez des originaux dans chaque pays. L’idéal c’est d’avoir le pressage original du pays d’origine de l’artiste ou du groupe. C’est de là que sont issus les masters. C’est pour avoir la meilleure qualité sonore.

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Donc vous avez surtout une clientèle de collectionneurs ?  

Par la force des choses, oui. Ma clientèle se constitue principalement de véritables mélomanes, et comme tout amateur de musique, elle cherche à se diriger vers la meilleure empreinte sonore existante, du coup vers les pressages originaux. Mes clients plongent ainsi dans le monde de la collection, mais au départ avec une réelle démarche audiophile, pas dans le sens maladif du terme, type collectionnite aiguë. Ils finissent ainsi par devenir collectionneurs car ce sont des objets épuisés, donc pas courant, voir rares, et pour certains il faut savoir se montrer patient. Et ceci avec tous les réflexes et les sensations qui accompagnent tout collectionneurs, c’est à dire ce phénomène d’attente, d’excitation en plongeant dans un bac de nouveaux arrivages, de manque à combler…

Vous même, pour trouver ces premiers pressages, vous faites de l’archéologie musicale, vous êtes toujours à la recherche de ces vinyles ?

Je suis tout seul, donc je cherche mes disques tout seul. J’ai un gros réseau de correspondants un peu partout. Je cherche très peu de disques en France. Pour alimenter mon stock, je me rends principalement en Angleterre et aux Etats-Unis. Je fonctionne en achetant mes disques au cas par cas, parce que je vérifie leurs états et leurs origines. J’ai un petit magasin, donc je ne peux pas me permettre d’empiler des disques en mauvais états. Je suis très sélectif, mais j’ai des relais un peu partout qui me cherchent déjà des disques dans un premier temps. Moi derrière, je sélectionne dans leur sélection. Ce système me permet de ne pas prendre le risque de me déplacer pour rien, j’ai une garantie de ramener quelque chose. Après je sillonne partout. Parfois je vais ramener 3 disques d’un endroit, 20 d’un autre… Ce travail se fait toute l’année, donc j’ai des arrivages assez réguliers. C’est aussi ce qui fait revenir ma clientèle. Je travaille aussi beaucoup sur listes. Il y a des disques que je peux mettre 3 semaines, 1 mois, voir 1 an ou 2, à trouver. Malgré l’essor de la vente en ligne, mes principaux et fidèles clients me laissent leur liste. Je finis toujours par trouver les disques qu’ils me demandent, enfin la plupart.

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Avec cette clientèle de fidèles mélomanes, les changements de l’industrie de la musique, comme la mort du CD ou l’avènement du streaming, ne vous affectent pas ?

Non je ne pense pas, mais ça peut faire des ricochets. Ça fait 3, 4 ans qu’il y a une tendance vintage sur le retour du vinyle, au départ plus sur l’objet que sur le contenu je pense. Parce que la plupart des rééditions d’aujourd’hui sont quand même issus de masters numériques. Du coup, les mélomanes qui vont chercher le son original, il y en a toujours eu, ne vont pas se diriger vers une réédition. Par contre, ça crée une lucarne où les plus curieux, les plus fascinés par la mise en avant du format à cause de l’essor des rééditions de vinyle, vont creuser un peu plus, et se rendre compte de la différence de son entre un original et une réédition. Au départ, ça remet quand même en avant le format, et puis aussi le moment que ça peut créer. Avec le CD, et encore plus le MP3, la musique est finalement réduite à n’être qu’un produit de consommation, un bruit de fond en quelque sorte, mais pas une activité principale. Avec le vinyle, il y a un cérémonial qui se remet en place, celui par exemple de se passer un disque le soir, c’est un moment de partage ou de solitude, mais c’est un moment à part entière. Le vinyle réinstalle ça.

Quelle est la différence au niveau du son entre la même chanson écoutée depuis un vinyle, et écoutée depuis Deezer ou Spotify ?

Le son sera beaucoup plus compressé sur les sites de streaming. Il n’y a que les fréquences aiguës qui ressortent, il n’y a pas du tout de relief ou d’intensité. Je pourrais faire un long discours, mais faites juste une comparaison immédiate, ça suffit. J’ai vu des gens ne pas reconnaître certains morceaux. C’est flagrant sur certains styles de musique, comme la Soul ou le Jazz par exemple, où les basses et les sections rythmiques sont hyper importantes. Sur du CD, et encore plus du MP3, c’est complètement étouffé, car finalement toutes les fréquences sont au même niveau, qui sature vite, ce qui donne un son assez plat, sans amplitude.

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Ca fait combien d’années que la boutique est ouverte ?

Un peu plus de 5 ans.

Vous avez toujours fait ça ou c’est une passion venue après ?

Je suis tombé dedans lors de voyages aux Etats-Unis et en Angleterre, où j’ai acheté mes premiers disques. Comme tout le monde j’étais fasciné par l’objet au départ, ce que représentait le vinyle. Puis je suis rapidement tombé dans le monde de l’original, j’ai réussi à me procurer des pressages originaux…. Au fil des années je suis devenu collectionneur comme la plupart de mes clients d’aujourd’hui. C’était un vieux fantasme, l’envie au départ de créer, pas spécialement un commerce, mais un lieu de partage et d’échange, un lieu où on peut écouter tranquillement de la musique. Les premières années, j’ai cumulé Record Station avec mon boulot. Je n’étais pas ouvert tous les jours, les soirs occasionnellement, et le samedi. C’était un peu ma cour de récré. Petit à petit je me suis pris au jeu, et ça a suivi, donc c’est devenu mon activité principale.

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Aujourd’hui vous avez cette petite boutique, souhaitez-vous rester dans cette configuration, avec ce côté intimiste, les disques qui s’empilent, ou voulez-vous vous agrandir ?

Grandir, c’est plus une question de confort. Au final, je pense que les gens sont habitués à moi, parce que je suis tout seul, donc il y a un côté service personnalisé. Les gens qui reviennent, je peux commencer à cibler leurs goûts. Il y a des gens qui savent très bien ce qu’ils veulent, et d’autres qui ont besoin qu’on les conseille, qu’on les aide à découvrir de nouvelles choses. Concernant ce côté intimiste, je pense qu’avoir un local plus grand, à faire de la réédition, à tout mélanger, me ferait perdre ce supplément d’âme qui est aujourd’hui l’une des choses qui plaît. En plus évidemment de la sélection que je propose. Si demain j’arrête de chercher des disques, même mes plus fidèles clients commenceront à me déserter. Donc pour l’instant je suis très bien comme ça. Je n’ai pas la folie des grandeurs, ni d’ambitions démesurées. Je veux simplement continuer à pouvoir alimenter mon magasin.

Pour des gens, comme moi, qui ne vont pas chez le disquaire, pourquoi devrions-nous rentrer chez vous et nous intéresser au monde du vinyle ?  

Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour dire ça, mais comme je vous le disais tout à l’heure, c’est une rééducation musicale. Déjà le MP3 a détruit la notion d’album. Le fait de pouvoir télécharger un morceau sur un album, ça dénature complètement l’esprit d’un disque. Il y a des albums conceptuels qui ont été conçus ne serait-ce que sur le principe d’une face A, et d’une face B. Avec le CD, cela a été réduit en cendres. Encore plus avec le MP3, où l’on peut extraire un morceau qui fait complètement sens au milieu d’un disque, et pouvoir l’écouter seul, ou se faire des compils “macédoine”. Il y a cette notion de rendre ses lettres de noblesse à la musique. Comme je vous le disais, ça peut recréer une espèce de convivialité, et quitte à découvrir ou redécouvrir un artiste, autant le faire dans les meilleures conditions possibles. Ça a été prouvé que le meilleur son reste celui du vinyle. D’ailleurs je suis sûr que le vinyle continuera à perdurer. Sur les 3 supports qu’on a aujourd’hui, CD, vinyle, MP3, celui qui disparaîtra c’est le CD. Il avait ce côté pratique au départ, c’était sa principale force, qui pour le coup a disparu à cause du MP3.

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Un dernier message pour finir ?

Un dernier message… Continuons tous ensemble à faire vivre le vinyle !

Si vous deviez nous donner 3 albums, 3 raisons, de pousser votre porte pour la première fois, pour un non-initié, lesquels ça seraient ?

Si vous voulez des disques à redécouvrir ou écouter pour la première fois, et pour lesquels vous constaterez une énorme différence, j’aurais tendance à penser à un disque comme Ziggy Stardust de David Bowie. Ce n’est pas le disque le plus rare que j’ai en magasin, mais si vous écoutez l’original anglais… Vous ne l’avez sûrement jamais entendu comme ça. Il y a aussi Tell Mama d’Etta James, avec ces lignes de basses et ce son blues propre à ce fabuleux label qu’est Chess Record. Puis l’album des Ronnettes, Presenting The Fabulous Ronettes, avec des titres comme “Be My Baby” ou “Walking In The Rain”, où le mur du son “Back To Mono” de Phil Spector donne un dynamisme dingue. Ecouter ces disques autrement que dans leurs versions originales est un blasphème.

Merci.

 

Si vous souhaitez vous y rendre : Record Station, 13 rue des Récollets, 75010 Paris, métro Gare de l’Est

 

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