Rachel Jedinak, survivante

Temps de lecture : 36 minutes

Cette interview est sans doute l’une des plus importantes que j’ai eu l’occasion de faire. Rachel Jedinak a survécu à la Shoah. Elle avait 5 ans quand la seconde guerre mondiale a éclaté. Ses parents, des juifs originaires de Varsovie, ont immigré en France dans les années 20. Ils se sont rencontrés à Paris et ont eu 2 filles : Louise, la soeur de Rachel, née en 1929, et Rachel, née en 1934. Ils vivaient une vie comme tant d’autres immigrés dans le 20ème arrondissement de Paris, dans un quartier populaire. En 1939 la vie de Rachel et de sa famille a basculé. Aujourd’hui, en 2015, elle me reçoit dans son appartement, situé dans le 12ème arrondissement à quelques minutes à pied du jardin Ilan Halimi, pour me raconter son histoire.

Que se passe-t-il pour vous et votre famille en 1939, lorsque la guerre éclate ?

Lorsque la guerre éclate, j’avais 5 ans. Je savais déjà un petit peu lire et écrire, parce que ma soeur, ayant 5 ans de plus que moi, m’avait appris les rudiments du français. J’ai vu sur les murs de Paris, et je m’en rappelle parfaitement, de grandes affiches : « MO-BI-LI-SA-TION GE-NE-RA-LE ». Je savais les déchiffrer, mais je ne comprenais absolument pas ce que cela voulait dire. Mon père s’est engagé pour défendre sa famille, ses valeurs, sa nouvelle patrie, comme beaucoup d’hommes juifs. Je crois que plus de 80% des hommes se sont engagés pour défendre la France, alors qu’ils n’étaient pas encore français. De ce fait on les a mis dans la légion étrangère. Ils ont séjourné pendant quelques temps, pour l’instruction militaire, dans le sud de la France. Et où les a-t-on envoyé après ? Dans le nord. C’est là qu’il y a eu la percée allemande. Le régiment de mon père a été décimé, de moitié, je crois. C’était le 21ème Bataillon de Marche des Etrangers. Beaucoup ont été faits prisonniers de guerre. Mon père malheureusement, a été démobilisé. Je dis toujours malheureusement parce que s’il avait été prisonnier, je l’aurais revu par la suite, étant donné que les nazis ont respecté la convention de Genève, ils n’ont pas tué les prisonniers de guerre juifs.

Après sa démobilisation, il retourne à Paris. Au moment de la rafle du Vel d’Hiv, que se passe-t-il ?

Avant cela, il y a d’abord eu l’arrestation de mon père. Environ 4 000 hommes ont été arrêtés le 14 mai 1941. Encore une fois, ils étaient tous étrangers. Ma mère, d’après ma soeur, a dit à mon père de ne pas y aller. Il avait reçu une convocation, un billet vert, pour une soi-disant vérification de situation. Mon père a dit qu’il ne risquait rien puisqu’il était en règle, qu’il travaillait, qu’il avait une fiche de paie et que donc il n’avait rien à craindre. Il nous a embrassé. La soi-disant vérification de situation s’est transformée en arrestation, puis en internement. Ils ont été répartis dans 2 camps du Loiret, à Pithiviers et à Beaune-la-Rolande. Mon père était à Beaune-la-Rolande, où il est resté pendant 13 mois avant d’être déporté à Auschwitz.

Image 4

Le père et la mère de Rachel

Que se passe-t-il pour vous, votre soeur et votre mère ?  

Auparavant, pendant que mon père était au front, il y a eu l’exode suite à la percée allemande au nord de la France. A Paris et en région parisienne, les gens, se souvenant de la première guerre mondiale, avaient peur des allemands, donc nous avons fui sur les routes. J’avais un oncle et  une tante et 4 enfants, tous ont péri à Auschwitz après. Cet oncle avait un gros camion bleu parce qu’il faisait les marchés. Il a aménagé des petits coins pour nous toutes et nous tous, puis nous sommes partis. Nous étions 9 dans ce camion, mais nous roulions au pas pendant l’exode. Les gens fuyaient à pied. Je garde des images de femmes poussant des landaus, des gens à bicyclette. Il y avait beaucoup de charrettes tirées par des hommes, ils avaient des courroies en cuir aux épaules. Beaucoup de monde avançait à pied. Un soir nous nous nous sommes arrêtés dans une clairière, il fallait bien manger et nous reposer. Nous étions 200, 300, difficile à évaluer pour une petite fille de 6 ans. Je avais été chargée avec ma cousine Marie, 8 ans, d’aller chercher un broc d’eau à l’autre bout du champ, il y avait là-bas une arrivée d’eau. Nous avons repli le broc. Il y avait beaucoup de monde, pas que des juifs, beaucoup de français fuyaient aussi. En repartant auprès de nos mamans, 2 ou 3 avions sont arrivés au-dessus de nos têtes. Ils piquaient très bas. Je dis toujours que moi j’ai vu leur tête. Il y avait le pilote, casqué de cuir, ainsi que le mitrailleur. Les adultes ont hurlé : « Couchez vous ! Les italiens nous canardent ! » Effectivement l’Italie était alliée à l’Allemagne à ce moment là. On s’est couché, notre broc d’eau a été percé par une balle. Si moi, petite de 6 ans, j’ai vu leur tête, eux voyaient que nous étions principalement des femmes et des enfants. Ça ne les a pas arrêtés. J’ai vu en repartant 2 hommes baignant dans leur sang, contact difficile avec la guerre quand on est petit.

Image 2

Rachel à 4 ans

Qu’avez-vous fait après cet événement ?

Nous sommes revenus à Paris parce que l’armée allemande, la déferlante allemande, nous a rattrapés à Angoulême. Et là, que faire quand on n’a pas d’argent devant soi, ou même pas du tout pour ma mère ? Elle savait que son mari était encore en vie, donc elle voulait rentrer à Paris. La vie a commencé à s’organiser de façon difficile. Mon père a été démobilisé en septembre 1940, donc un an après son engagement. Il a retrouvé du travail. Pour moi, petite fille de 6 ans, mon foyer était reconstitué donc j’étais heureuse. J’étais une petite fille très aimée de ses parents. Je crois que c’est cela qui m’a aidé à m’en sortir par la suite. Mon père a donc été arrêté le 14 mai 1941 et envoyé dans le camp de Beaune-la-Rolande. Nous avons eu un droit de visite 2 à 3 mois après son internement. Je crois que c’était au mois de juillet, il faisait très chaud. Nous sommes parties jusqu’à Beaune-la-Rolande. Actuellement pour aller d’un point à un autre de la France, on met quelques heures. Ce n’était pas comme ça à l’époque… Arrivées à Beaune-la-Rolande on a confisqué la carte d’identité de ma mère, où il y avait un gros tampon « JUIF », pour le temps de la visite. Nous avons eu le droit de nous promener avec notre père tout autour du camp pendant un moment. Là, mes parents se sont beaucoup disputés. Ils s’aimaient beaucoup et moi j’étais malheureuse de les entendre, j’ai pleuré. C’est par la suite que ma soeur m’a expliqué que ma maman, qui a eu beaucoup de prémonition, si je suis encore en vie c’est grâce à la prémonition de ma mère… donc ma soeur m’a expliqué que ma mère avait demandé à mon père de fuir à travers champs, que les gendarmes n’oseraient pas nous tirer dessus. Je précise que c’était la gendarmerie française qui gardait le camp des hommes de Beaune-la-Rolande. Je n’ai jamais vu un allemand dans le camp. Mon père a répondu que tant qu’il serait là, rien ne nous arriverait. On disait aux hommes internés que s’ils s’échappaient, on s’en prendrait à leur famille. Je suis revenue avec ma mère et ma soeur à Paris, puis plus de nouvelles. Son convoi est parti pour Auschwitz le 28 juin 1942, mais on nous disait qu’il était parti pour travailler en Allemagne. On nous a trompées tout le temps. 28 juin 1942, c’est très proche de la rafle du Vel d’Hiv, 16 et 17 juillet 1942, même pas 3 semaines. On a vidé les 2 camps de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers pour faire de la place pour la suite. Rafle du Vel d’Hiv, on a convoqué environ 5 000 policiers à la préfecture de Paris, qui s’appelait à l’époque la préfecture de la Seine, on leur a donné des listes de familles à prendre, à arrêter. Ces listes avaient été constituées en octobre 1940, à la suite du recensement des juifs. Je dis toujours aux jeunes quand je témoigne : « Regardez moi, il n’y pas marqué juif sur mon front ». Jamais les allemands n’auraient su où venir nous arrêter si la police française n’avait pas fait ce sale boulot. Donc ils avaient en main les listes des familles à prendre. On sait actuellement qu’au moins 50 policiers, peut-être plus, n’avaient pas le coeur à faire ça. Eux-mêmes peut-être étaient pères de famille, alors ils sont allés dans des quartiers où il y avait une forte concentration de juifs, à savoir le 20ème, le 19ème, le 10ème, le 11ème… et ils ont lâché dans la rue : « Demain on prendra des femmes et des enfants ». C’était courageux de leur part. Ma mère a dû l’apprendre, hypothèse de ma part, puisque la veille au soir elle nous a cachées chez nos grands-parents paternels. Ils habitaient à environ 50 mètres de chez nous. Je dois vous expliquer que pour la rafle du Vel d’Hiv on a pris les gens de 2 ans à 60 ans. Après on a arrêté les enfants à la naissance ou les vieillards sur des brancards. La rafle du Vel d’Hiv c’est donc de 2 ans à 60 ans. Mes grands-parents étaient plus âgés. Ma mère avait dû entendre cela. Ne me demandez pas pourquoi ma mère ne s’est pas cachée chez mes grands-parents, je n’ai aucune explication. Il est vrai qu’ils habitaient dans une petite pièce. A l’aube, de grands coups sont frappés à la porte. On venait nous chercher entre 4 heures et 6 heures du matin. Je suppose que c’était pour éviter le flot des parisiens allant travailler, et qui auraient pu nous aider. Donc les 2 policiers ont frappé très fort chez nos grands-parents, nous avons sursauté, nous nous sommes réveillés. Nous avons ouvert la porte. L’un des policiers a dit : « Allez les enfants, habillez-vous vite, vous allez rejoindre votre mère, vous avez 5 minutes. Vite ! Vite ! On a encore beaucoup de gens à prendre. » Mes grands-parents se sont mis à pleurer, ma soeur et moi nous nous sommes habillées très rapidement pour ensuite descendre. En chemin un policier nous a dit d’un air goguenard : « Vous pouvez remercier votre concierge. C’est elle qui nous a dit où vous étiez. » Nous sommes remontées chez nous. Nous habitions au 3ème étage. Ma mère était très contrariée de nous voir revenir. Un policier lui a dit : « Vous avez 5 minutes pour faire votre valise, votre baluchon. Vous voyez on a encore beaucoup de gens à prendre. Pas un mot. Allez vite ! » Je me souviens que ce 16 juillet, il faisait très très chaud dés l’aube. Nous sommes descendues un peu hagardes. J’ai vu des familles entières sortir de mon immeuble. Il y avait beaucoup de juifs dans mon immeuble. J’avais déjà 8 ans, j’arborais ma belle décoration, mon étoile juive, que je portais depuis le mois de juin. On nous a fait marcher, encadrées par des policiers. Tout le long du chemin des familles sortaient, mais surtout des femmes et des enfants. Les mamans juives avaient planqué les maris et les garçons ados. Elles ne pensaient pas qu’on les prendrait elles, avec leurs enfants. Le flot grossissait. On nous faisait avancer tel un troupeau. Des gens nous regardaient passer aux fenêtres et sur les trottoirs. J’en ai vu certains faire le signe de croix, les larmes aux yeux, d’autres nous montraient du doigt en riant. Malgré mes 8 ans, j’ai compris que les parisiens étaient très partagés quant à notre sort. Dans le 20ème arrondissement, il y a eu 4 lieux de détention, cela je l’ai su plus tard, en ce qui me concerne, on nous a emmenés jusqu’à La Bellevilloise. Aujourd’hui c’est un lieu festif où on joue du rock. A La Bellevilloise il y avait une salle de réunion, à l’origine c’était un lieu communiste, donc fermé pendant la guerre. Il y avait une salle de réunion, un cinéma… C’était assez grand. On nous a fait entrer, nous étions debout, serrés les uns contre les autres, le petit baluchon ou la valise aux pieds. Les petits hurlaient, car réveillés en plein sommeil, ils voulaient être dans les bras de leur maman. La mienne se frayait un petit chemin, essayait de passer entre 2 personnes. Elle connaissait beaucoup de monde et elle disait à ses voisines, à ses connaissances : « Non non, on ne nous emmène pas pour travailler en Allemagne, on nous raconte des bobards. Non, on ne va pas travailler, on ne peut pas travailler avec des tous petits dans les bras. » Les autres mamans étaient très en colère après ma mère qui disait cela. Comme elle avait raison… Une dame est arrivée auprès de ma mère et lui a dit que Léa, sa grande fille de 14 ans, venait de s’enfuir par l’issue de secours. Cinéma, salle de réu, issue de secours, voilà pourquoi je suis en vie. Quand on a 8 ans comme moi, qu’on voit des hommes armés qui hurlent, des policiers, les petits qui crient, une chaleur épouvantable… On crevait de soif, on sentait l’angoisse… j’avais peur. Donc, je n’ai pas voulu lâcher ma mère. Je me suis fortement agrippée à sa robe. Elle nous a dit : « Vous allez retournez chez vos grands-parents, et si on revient vous chercher, essayez de toujours fuir dans la rue. Dans la rue il y a du monde, ça vous protégera. » Entre la peur, les cris, l’angoisse… Je m’agrippais à ma mère, je hurlais, alors j’ai reçu la seule gifle de ma vie. Elle m’a giflée violemment. Elle a giflé ma soeur aussi. Je n’ai pas compris sur le moment que c’était pour nous faire réagir très vite. Ma soeur m’a prise par la main et nous sommes parties vers l’issue de secours. Elle était gardée par 2 policiers. Ils ont tourné la tête pour ne pas nous voir sortir. Ils n’étaient pas en accord avec ceux qui étaient venus nous chercher chez nos grands-parents, qui auraient pu dire qu’ils ne nous avaient pas trouvées. Ma mère, ma mère courage, est donc partie à Drancy immédiatement car considérée comme célibataire du fait qu’elle n’avait plus ses enfants avec elle. Ma soeur l’a appris et nous sommes parties pour essayer de la voir dans le camp de Drancy, l’antichambre de la mort. Tous les convois de juifs qui arrivaient de toute la France allaient à Drancy, et de là partaient vers Auschwitz. Nous sommes parties à 3 reprises pour essayer de voir notre maman une dernière fois. C’était une expédition. Nous prenions le métro jusqu’à Jaurès, là un car nous emmenait jusqu’à Drancy, puis de là, il fallait encore marcher jusqu’à l’entrée du camp. Tout ça est très clair dans ma tête. Malgré mes 8 ans, quand on a vécu des moments comme cela, on n’oublie pas.

Photo de famille

Photo de famille

Quand vous alliez au camp, à Drancy, personne n’a essayé de vous arrêter ?

Je vais vous le raconter par la suite. Les internés montaient tout en haut, le camp n’était pas terminé, il n’y avait pas de portes, pas de fenêtres dans mon souvenir. Ils montaient tout en haut pour apercevoir les gens qui venaient les voir. La première fois que j’y suis allée avec ma soeur je n’ai pas vu ma maman. Je suis repartie en pleurant. La deuxième fois, un monsieur très grand m’a vu pleurer et m’a prêté une paire de jumelles. J’ai vu pour la dernière fois le visage de ma maman. Elle nous faisait un signe de main pour nous dire : « Partez. Partez. Partez. » Pourquoi ? Parce que les gendarmes nous pourchassaient à l’extérieur du camp. Nous étions en danger, en permanence. Nous y sommes quand même retournées une troisième fois. Là, nous sommes descendues du car et ma soeur m’a dit : « On repart à Paris. » J’ai fait une comédie : « Je veux voir maman ! Je veux voir maman ! » Elle m’a dit : « Non ! On repart à Paris. » Elle avait 5 ans de plus que moi, je devais lui obéir. En fait, j’avais vu des autobus passer, mais je n’avais pas spécialement regardé. Ma soeur a vu dans l’un des autobus une partie du visage de ma mère, avec sa main qui faisait ce signe : « Partez. Partez. Partez. » Le convoi de ma mère est parti le 29 juillet 1942 pour Auschwitz. Elle a été gazée immédiatement. J’ai écrit en Allemagne pour demander des renseignements. Pour mon père, j’ai son numéro d’immatriculation, mais ma mère n’a pas été immatriculée. Tous les gens non immatriculés à Auschwitz allaient directement à la chambre à gaz.

Pendant le reste de la guerre, vous restez cachées chez vos grands-parents ?

A partir de ce moment là nous vivions constamment dans la peur, chez mes grands-parents. Ma grand-mère, ne se rendant pas compte du danger, m’a remise à l’école à la rentrée des classes. L’école des filles jouxtait celle des garçons, nous n’étions pas séparés à l’époque. Quand je témoigne devant des jeunes, je parle toujours de ma directrice d’école. Nous n’étions plus que 4 ou 5 petites filles juives, elle nous a réuni dans son bureau et elle a dit : « Si la dame de service vient vous chercher, vous partez avec elle en courant, pas un mot à vos camarades, à personne. » Personne, même pas aux adultes, il ne fallait rien dire et la suivre en courant. A 2 ou 3 reprises nous sommes descendues dans la cave de l’école. Il y avait certainement danger. Bravo à la directrice et la dame de service pour ce courage. Nous vivions dans la peur des rafles. J’ai vécu tant bien que mal. Il fallait tous les mois aller changer les cartes d’alimentation. Moi, je n’avais pas le droit d’aller au jardin avec mes petits camarades, je m’agrippais aux grilles comme un singe et je les regardais jouer. Il y avait des pancartes à l’extérieur des jardins :  « Interdit aux juifs » ou « Interdit aux juifs et aux chiens ». Vous voyez à quel niveau on nous rabaissait. A ce moment là, j’étais toujours chez mon grand-père et ma grand-mère. Il y avait l’interdiction d’avoir un vélo. Ma soeur avait dû rendre le sien avant la déportation de ma mère. De nouvelles interdictions tombaient toutes les 2, 3 semaines. Quand nous voulions faire nos commissions, nous ne pouvions les faire qu’entre 3 heures et 4 heures de l’après-midi. Imaginez en temps de pénurie, tous les français manquaient de tout. Quand nous nous allions faire nos courses, le rideau des magasins était souvent déjà baissé. Ça a été la course à l’échalote pour trouver un peu de nourriture. Je me souviens d’un détail qui est très marquant, quand nous avions des pommes de terre, ce qui n’était pas souvent le cas, je comptais les morceaux de pomme de terre qui allaient dans les assiettes des autres de peur d’en avoir moins. Tous ces interdits étaient très difficiles à vivre. Nous étions constamment dans l’angoisse. Nous ne savions rien de ce qui était arrivé aux nôtres. J’ai perdu 17 personnes de ma famille rien qu’à Paris. Puis est arrivée la rafle des vieillards, celle que Serge Klarsfeld (NDLR : historien militant pour la mémoire de la Shoah) a appelé ainsi car ce jour là, on a surtout pris des personnes âgées. Beaucoup de juifs s’étaient déjà cachés dans l’ouest et le sud de la France, dans les campagnes, d’autres étaient malheureusement déjà partis vers la mort. Il restait beaucoup de vieillards. Cette rafle a eu lieu le 11 février 1943. Ce jour là, cette nuit là je peux dire, on est venu chercher mon grand-père, ma grand-mère, ma soeur et moi. Il était indiqué dans les papiers de la police française que nous vivions chez nos grands-parents. Mon grand-père, qui ne pouvait pas marcher, à demi paralysé, est resté tout seul sur son lit. On nous a emmenées à travers les rues de Paris, à l’aube, ma grand-mère, ma soeur et moi, après les adieux déchirants de mes grands-parents. D’ailleurs, mon grand-père est mort peu de temps après, à l’hôpital Tenon. Je pense que ces événements ont hâté sa mort. On nous a emmenées à travers les rues. Ça n’était pas la même arrestation que la première. Les hivers étaient très rigoureux pendant la guerre. La neige à Paris, tassée, était devenue de la glace. Nous glissions tous les quelques pas. On nous a emmenées jusqu’au commissariat du 20ème arrondissement, qui était situé jusqu’il y a encore 2, 3 ans dans la mairie, sur le côté, avenue Gambetta. Là, les policiers ont ouvert une trappe, je dis bien une trappe, et on nous a fait descendre dans les sous-sols du commissariat. Il y avait déjà beaucoup de vieillards, pleurants, grelottants dans la pénombre, dans l’humidité. C’était cauchemardesque. Ils nous ont fait descendre avec nos petits bagages. Les flics sont remontés, c’était la police française comme la première fois, et ils ont refermé la trappe. Ils ont ainsi emmené beaucoup de vieillards. Par chance, cette nuit là, à cet endroit là, nous n’étions que 2 enfants à être arrêtés. Il y en avait bien sûr ailleurs dans Paris, mais dans ce commissariat, il n’y avait que nous. Ma soeur m’a dit qu’on allait tenter le coup. Quand on a vécu des moments comme cela, on n’est plus des enfants, on nous a volé notre enfance, on pense à sauver notre peau. On ne savait pas ce qui se passait quand on nous emmenait, mais on sentait le danger, et nous n’avions aucune nouvelle des nôtres. On a dit à notre grand-mère que nous allions tenter le coup. Les policiers sont arrivés, ils ont emmené 2 vieillards, les ont déposé, et avant qu’ils aient refermés la trappe, nous avons sauté derrière eux. Nous avons fait irruption dans la pièce principale du commissariat, nos jambes encore engagées dans l’escalier. Nous avions auparavant entendu beaucoup de voix, des gens qui hurlaient. Nous étions trop jeunes pour comprendre. C’est par la suite que nous avons compris. On arrêtait les parisiens pour différentes raisons, on demandait sans arrêt les papiers, certains les avaient, certains ne les avaient pas, certains n’avaient pas respecté le couvre-feu, certains avaient des faux papiers… Enfin bon, il y avait un monde fou, ils hurlaient des noms d’oiseaux après les policiers et le commissaire. Ce dernier était de l’autre côté, j’en garde l’image. A notre vue, moi j’étais couverte de boutons de varicelle, tout ce monde s’est mis à faire un bruit incroyable, à hurler violemment après les policiers : « Bande de salauds ! Quelle honte de s’en prendre à des enfants ! » Ces gens ont été très courageux, eux-mêmes arrêtés ont eu le courage de défendre 2 enfants juifs. Les policiers avaient encore leurs listes à la main, ils avaient encore de beaucoup de travail à faire… Au bout de quelques minutes on nous a dit de ficher le camp. La vie tient parfois a 3 mots : ficher le camp. Les gens nous regardaient, ils étaient heureux de voir qu’ils avaient réussi. Ma soeur les a interpellés et a dit : « Notre grand-mère est en bas, c’est elle qui s’occupe de nous. » Puis nous sommes reparties en courant auprès de notre grand-père. Une parenthèse : ma soeur, 13 ans, ne se rendant pas compte du danger, a dit : « On voudrait qu’un policier nous raccompagne parce que c’est encore le couvre-feu, on n’a pas le droit de sortir. » Un policier nous a raccompagnées. Ensuite nous sommes montées voir notre grand-père qui était en larmes. 2 à 3 heures après, que s’est-il passé ? Notre grand-mère est revenue. Elle-même ne savait pas pourquoi elle avait été relâchée. Hypothèse de notre part, nous supposons que ces gens, voyant qu’ils avaient gagné pour 2 enfants, ont dû hurler : « Vous laissez 2 enfants dans la nature ! Relâchez la grand-mère. » Je suppose que les policiers ont accepté parce qu’ils étaient débordés de travail. Je n’ai pas d’autre explication. A partir de ce moment là nous avons senti que nous ne pouvions plus rester là. Ça n’était plus possible, les rafles étaient de plus en plus rapprochées. Dans la rue on voyait des hommes habillés en cuir, avec des chapeaux. J’ai appris à courir très vite malgré ma petite taille. Nous courions dans une autre rue, dans un porche, pour nous planquer. Quand je parle de ces hommes habillés en cuir, c’était les gens de la milice, les collabos. Donc j’avais une tante qui était cachée avec son mari et qui avait 4 enfants. Leur fille aînée de 19 ans était résistante. Les plus jeunes étaient à Château-Renault, près de Tours, chez une nourrice qu’ils connaissaient d’avant la guerre, une femme extraordinaire. Donc mon oncle et ma tante ont pris ma grand-mère chez eux, dans leur petite pièce où ils étaient cachés. Moi j’ai d’abord vécu dans une maison de l’UGIF (NDLR : Union Générale des Israélites de France). Il y en avait 6 dans Paris et sa banlieue. Dans ces centres nous étions tout le temps en danger. Pourquoi ? Quand ils envoyaient des convois de 1 000 personnes, eux disaient 1 000 pièces, pour les allemands nous n’étions plus des humains. Lorsqu’ils en avaient 900 et quelques par exemple, ils allaient dans les centres pour enfants et complétaient leur cargaison humaine.  J’ai vu de jeunes ados partir vers la mort. Nous sommes restées là un certain temps. Mon oncle et ma tante ont su que nous étions en danger, donc voulaient nous faire sortir de là. Ça n’a pas été facile. Nous avions un droit de visite, 2 fois par mois, le dimanche, pour aller chez des amis de nos parents ou de la famille… Il fallait donner le nom de la personne chez qui nous allions, c’était consigné dans des registres. Ma soeur a eu l’intelligence de donner l’adresse de mon oncle et ma tante, où ils habitaient auparavant, surtout pas là où ils étaient cachés. Donc quand nous sommes sorties, on ne pouvait plus nous retrouver. Ensuite, j’ai vécu, séparée de ma soeur, dans une famille catholique pendant 8 jours, chez des bonnes soeurs pendant quelques jours, puis encore dans une famille catholique… J’ai changé sans arrêt d’endroits jusqu’au mois de janvier, je crois, 1944, l’année de la libération de la France. Ma cousine résistante m’a procuré des faux papiers. Je suis devenue du jour au lendemain Rolande Sannier. Autrement mon nom était Rachel Psankiewicz, nom à consonance polonaise. Je suis donc partie avec ma cousine qui m’a emmenée à Château-Renault. Tout le long du chemin, dans le train, elle m’a dit : « Tu ne dois dire à personne que tu t’appelles Rachel, tu es Rolande Sannier 24 heures sur 24 ». Je lui ai répondu que j’avais compris. J’avais 9 ans et demi. La nourrice de mes cousins s’occupait déjà de mes cousins et de ma cousine, qui sont malgré tout mes aînés, et elle ne pouvait pas me garder. Elle m’a emmenée chez une autre nourrice. Je suis arrivée dans cette famille, la nourrice était très âgée et son mari avait été gazé en 14-18. Je garde le souvenir d’un monsieur que j’apercevais de temps en temps, qui toussait et crachait beaucoup. Cette nourrice avait chez elle 2 filles, une gentille mais un peu simplette qui avait 26 ans, je m’en souviens, et l’aînée, qui avait 4 garçons. Le plus âgé des 4 avait 10 ans, à peu près mon âge. Le soir, on me faisait dormir dans le lit avec 2 garçons. Pour une petite parisienne ça n’était pas évident. Les toilettes étaient dans le jardin, il y avait du papier journal. Ça a été des moments pas faciles pour moi. Et ses garçons avaient le droit à un gâteau le dimanche, pas moi. Un jour j’ai osé dire : « Pourquoi je n’ai pas un gâteau ? » On m’a répondu : « Dehors ! File dehors ! » J’ai entendu toutes sortes de brimades. Ceci dit, il fallait aller à l’école, donc j’ai fait parvenir à ma tante un petit mot disant qu’il me fallait un cartable, des crayons, des cahiers… Je n’avais pas un centime pour m’acheter cela. J’ai envoyé mon courrier par un camionneur qui partait sur Paris. Si j’avais envoyé ma lettre par la poste, les lettres étaient ouvertes, censurées, j’aurais donc mis en danger mon oncle, ma tante, ma cousine et moi-même. Je savais cela, on me l’avait dit et c’était bien rentré dans mon oreille. Donc j’ai appris que ce camionneur partait à Paris avec un camion chargé de fruits ou de légumes, je lui ai donné ce petit mot. A son retour, il m’a ramené mon cartable enveloppé dans du papier journal. Ma nourrice a enlevé le journal, mon cartable est apparu, elle a ouvert le cartable, horreur ! Je me suis sentie défaillir. Il y avait à l’intérieur un cahier au nom de Rachel Psankiewicz. J’ai reconnu mon cahier, elle l’a ouvert et m’a dit : « Tu ne t’appelles pas Rolande Sannier, tu t’appelles Rachel Psan… » Elle n’arrivait même pas à prononcer mon nom. Elle m’a dit : « Tu es juive ? », j’ai dit « oui ». A partir de ce moment, ça a été ma fête. J’ai été battue, menacée de dénonciation… Je ne pouvais plus parler. Je vivais dans une peur constante. Ma soeur, entre temps, était arrivée à Château-Renault aussi, sous un faux nom. Elle a été placée comme bonne à tout faire chez des gens charmants qui avaient une toute petite fille. Ces gens s’appelaient monsieur et madame Proust, un nom qu’on apprend en littérature. Ne me demandez pas le nom de ma nourrice, je l’ai occulté. C’est trop douloureux. J’ai vécu chez ma nourrice encore un bon moment. A l’école, mes petites camarades ne savaient pas qui j’étais. Quand elles me demandaient où étaient mes parents, je répondais qu’ils étaient morts dans un bombardement. Je devais mentir en permanence pour me protéger. Un mois avant la libération, je suis allée voir ma soeur chez monsieur et madame Proust, j’étais dans un tel état de prostration que madame Proust est allée prévenir la nourrice de mes cousins. Cette dernière est venue me chercher chez ma nourrice en faisant un scandale incroyable. Elle m’a emmenée chez sa soeur et son beau-frère qui avaient 2 jeunes filles. Je ne suis restée qu’un mois, chez monsieur et madame Saillard, ces gens là étaient de braves paysans. Ils m’ont permis de reprendre contact avec le monde, avec la vie. Les 2 jeunes filles me coiffaient, me chantaient des chansons, j’avais de très beaux cheveux noirs bouclés. Grâce à eux j’ai pu « remonter à la surface ». Je les cite toujours, car la nourrice de mes cousins a reçu il y a quelques années la médaille des Justes, parce qu’elle était encore vivante et qu’elle a été merveilleuse. Les Justes qui sont encore vivants, il n’y en a plus beaucoup, ils sont très âgés, ils ont 92, 95, 100 ans. Donc on leur donne depuis peu de temps la légion d’honneur, en plus de la médaille des Justes. Mes cousins ont voulu que moi, ayant la légion d’honneur, je la donne à leur nourrice. Quand j’ai fait mon discours, j’ai associé le nom de monsieur et madame Saillard et leurs enfants, présents dans la salle.

Rachel et sa sœur Louise

Rachel et sa sœur Louise après la libération

Que se passe-t-il à la fin de la guerre ?

Ce n’est pas la fin de la guerre. Je vais vous raconter. A la libération de Château-Renault, plusieurs voitures, des camions d’américains sont arrivés. Nous savions qu’ils étaient à 30, 20, 10 kilomètres, on savait que ça se rapprochait. Les gens écoutaient radio Londres. Un jeune homme est arrivé en criant : « Les américains sont là ! Les américains sont là ! » Je me suis précipitée comme les autres dans la grand-rue, qui s’appelle maintenant, je crois, la rue ou l’avenue de la République. Là, derrière les camions d’américains, il y avait une automitrailleuse allemande, qui a arrosé toute la rue. Une main m’a plaquée au sol, peut-être m’a-t-on sauvé la vie. Quand je me suis retournée il n’y avait plus personne derrière moi. C’est ça la guerre. Paris est libéré le 25 août 1944. Mon oncle est venu chercher les aînés, donc ma soeur et mes cousins. Une semaine après, ma tante est venue me chercher avec ma cousine Hélène. Nous sommes montées dans un camion chargé de pommes je crois, il repartait sur Paris. C’est loin Château-Renault, mais quand on a 10 ans, on supporte d’être assis pendant plus de 200 kilomètres dans un camion chargé de pommes. Nous nous apprêtions à repartir quand ma méchante nourrice s’est approchée du camion, elle a dû apprendre que je partais. Une chose que je ne racontais pas jusqu’à présent, je lui ai craché au visage. Toute ma douleur est ressortie à ce moment là. Nous sommes rentrées à Paris. Ma grand-mère est venue avec nous dans l’appartement de mes parents. Il y avait les scellés sur la porte. Plus rien, il n’y avait plus rien à l’intérieur. Les appartements des gens avaient été vidés quand ils étaient déportés. Ce qui plaisait partait pour l’Allemagne, ce qui ne plaisait pas partait pour la France, et tout ce qui était documents papiers, photos, partait dans les caniveaux, dans les égouts. C’est pourquoi les photos ont tellement d’importance pour nous, ce sont des trésors. La vie s’est organisée tant bien que mal. C’était la libération, mais ce n’était pas encore la fin de la guerre, qui a eu lieu le 8 mai 1945. Je suis retournée à l’école à la rentrée des classes. Il manquait beaucoup de petites filles juives. Je me souviens du visage un petit peu flou de certaines. On chantait la marseillaise à la rentrée des classes. L’espoir était encore grand. Nous, les enfants, nous ne savions rien de ce qui était arrivé à nos aînés, à nos familles. La vie s’est organisée tant bien que mal aussi parce que nous manquions de tout. Aujourd’hui quand il y a un crash, quand quelque chose de grave se produit, on envoie tout de suite une équipe de psy, des assistantes sociales. Nous, nous n’avons pas eu droit à cela. Il a fallu surmonter cette épreuve seuls. J’espérais encore revoir mes parents, ma famille. La fin de la guerre est arrivée. Les parisiens ont dansé et chanté pendant des jours et des nuits, pendant au moins une semaine. Maintenant à tous les coins de rues il y a des banques, mais à l’époque il y avait des cafés. Il y avait un accordéoniste, un violoneux, et les gens dansaient, chantaient, enfin libérés.  Moi je n’avais pas le coeur à chanter. Je voulais revoir mes parents, ma famille. On a d’abord renvoyé par la gare de l’est les prisonniers de guerre. Les déportés survivants ont été envoyés à l’hôtel Lutetia, un hôtel du 6ème arrondissement entrain d’être rénové, un hôtel prestigieux. Les déportés arrivaient là, les survivants. On savait déjà qu’il y avait beaucoup de morts. Les aînés savaient, mais on ne nous l’avait pas dit. J’ai pris une photo de mes parents, que m’avait donnée ma tante, et nous sommes parties avec ma soeur à l’hôtel Lutetia. Nous avons pénétré à l’intérieur. J’ai montré la photo à des déportés : « Vous avez connu… », et je n’ai jamais terminé ma phrase. J’avais devant moi des fantômes, des zombies, ils me faisaient peur. Imaginez des hommes pesant entre 33 et 35 kilos. Ils n’avaient que la peau sur les os et les yeux enfonçés dans leurs orbites. Ils me faisaient peur. J’ai regardé les listes. J’y suis retournée plusieurs fois. Je n’ai jamais vu le nom de mes parents, ou d’autres personnes de ma famille. Il a fallu attendre plusieurs mois… J’espérais toujours, j’avais 11 ans. Je m’inventais des histoires pour m’endormir le soir. Je me disais que mes parents avaient dû être libérés par les russes, on avait dû leur taper sur la tête puis ils avaient perdu la mémoire, qu’un jour je les reverrais. Difficile d’accepter d’être orphelin.

Image 3

Ensuite, quel chemin a pris votre vie ?

J’ai dû travailler dés l’âge de 14 ans pour payer ma nourriture, donc plus d’études. J’ai pu reprendre des cours à l’âge adulte, dans différents domaines, parce que ça m’a beaucoup manqué pour me structurer. J’ai souvent changé d’endroit, allant de foyer en foyer. A l’âge de 16 ans et demi on m’a émancipée, je suis devenue adulte. J’ai dû choisir un métier où on ne me payait pas selon mon âge, mais à la pièce, parce que j’étais dans la confection de vêtements pour dames. J’ai vécu dans une chambre de bonne à cet âge, m’assumant seule, complètement. N’ayant pas grande aide, je me suis mariée à 21 ans. Mon mari était enfant de déporté. Il avait perdu son père, sa mère et ses 2 petites soeurs. Ma fille est née quelques années après. Un jour, alors qu’elle revenait de l’école, elle nous a dit : « Vous êtes des méchants tous les deux. Les autres ont des grands-mères et des grands-pères, et moi j’en ai pas. » Mon mari n’a pas eu le courage de lui expliquer. Moi, pendant qu’elle grandissait, par petites touches j’ai commencé à lui en parler. Elle a été traumatisée. Lorsque le cimetière de Carpentras a été profané, l’aîné de mes petits-fils, qui avait presque 8 ans, a commencé à me poser énormément de questions. Il ne me lâchait pas: « Explique moi tout, je peux comprendre. » C’est lui qui m’a donné le courage de faire remonter tous les souvenirs à la surface et de parler de mon vécu. Il m’a donné le courage parce qu’avant on ne parlait pas. Et pourquoi on ne parlait pas ? On ne nous laissait pas parler après la guerre. On ne voulait surtout pas nous entendre. On parlait, comme disait de Gaulle, de la France résistante. Je peux certifier qu’il n’y a pas eu beaucoup de résistants. Les gens étaient indifférents pour la plupart. Il faut dire quand même que c’est en France qu’on a déporté le moins de juifs, 25% de la population juive française a été déportée. Malheureusement ma famille fait partie de ce lot, mais il y a eu de l’aide après la rafle du Vel d’Hiv, beaucoup de gens du peuple, des gens simples, qui n’avaient pas beaucoup de moyens pour vivre. Il y a eu de l’aide de la part de certaines personnes.

Votre petit-fils vous a donné le courage de parler. Aujourd’hui vous témoignez beaucoup ?

Ça fait 18 ans que je témoigne dans les écoles, pour les CM2, collèges et lycées. J’ai acquis de la pédagogie, pour savoir comment leur expliquer. On a fait ce travail avec l’accord de l’éducation nationale, parce que je fais partie des membres fondateurs de la pose des plaques dans les écoles, à la mémoire des enfants disparus. Nous avons fait un gros travail sur Paris et sa banlieue. Ça se fait maintenant dans différentes villes. Nous étions une petite poignée à vouloir marquer le nom des enfants déportés dans les écoles, collèges et lycées. Il ne faut pas oublier que le président Jacques Chirac, en 1995, a reconnu la responsabilité de l’état français pendant la guerre. J’étais à quelques mètres de lui, j’ai pleuré à ce moment. Depuis ce temps là je témoigne. J’ai au moins 1 500 lettres de jeunes qui m’ont écrit depuis tant d’années. Je sème des petites graines fécondes, et je ne suis pas seule à faire ce travail, mais beaucoup ne peuvent pas témoigner. Ma soeur n’a jamais pu faire ce travail. Elle vit aux Etats-Unis, on lui a demandé plus d’une fois de venir témoigner, elle n’a jamais pu. Elle se bloque et pleure tout de suite. Nous ne sommes pas nombreux à pouvoir faire remonter à la surface ces moments de notre vie, mais nous pensons que c’est utile. Notre devise après la guerre, c’était « Plus jamais ça ». Hors qu’avons-nous vu ? On s’est battu à coup de machettes en Afrique, on s’est battu à nos portes en Yougoslavie. Des guerres fratricides perdurent, ce n’est bien sûr pas la même chose que la Shoah, mais se sont aussi des guerres où on tue des innocents, et ça se passe encore en ce moment. Donc, pour nous, c’est très important de mettre en garde les jeunes. Tant que nous pourrons le faire, nous le ferons.

Image 6

Rachel dans les livres d’Histoire

Un dernier message pour finir ?

Le message serait qu’on prenne conscience, nous avons la chance de vivre dans un beau pays, la France, une démocratie, il faudrait que cela soit préservé. Avec tout ce qui s’est passé… je répète sans arrêt aux jeunes : nous sommes dans une république, dans une démocratie, dans un pays laïc ; chez vous, à la synagogue, à la mosquée, à l’église, vous pouvez faire vos prières, pratiquer votre religion, mais à l’école nous sommes tous pareils. Nous devons nous respecter les uns les autres. J’assène ça à chaque fois. Je leur dis : « quand vous serez adultes, défendez ceux qui souffrent, ne laissez pas commettre des injustices, résistez comme l’ont fait nos aînés. »

Merci.

 

1 Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *