Samuel, porte-parole de Beit Haverim

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Le Beit Haverim est une association composée de juifs et juives LGBT (Lesbien, Gay, Bi, Trans), ainsi que de leurs sympathisants. D’un côté le judaïsme, de l’autre tout ce qui est LGBT, deux sujets régulièrement très médiatisés mais dont on parle rarement dans la même phrase. Cependant, les médias traditionnels abordent régulièrement le sujet de la Gay Pride organisée à Tel Aviv. Dans ce cas là, c’est la symbolique du lieu, Israël, la terre sainte, qui est mise en avant. Ce qui m’intéresse moi, c’est l’humain, l’identité, la double identité. C’est pourquoi je me suis tourné vers Beit Haverim. Je remercie Samuel d’avoir accepté cette interview, et de m’avoir reçu dans les locaux de l’association.

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Raphael : Pouvez-vous vous présenter ?

Samuel : Je m’appelle Samuel. Je suis porte-parole de Beit Haverim depuis quelques mois maintenant. J’ai été co-président de l’association pendant 2 ans, et je suis dans l’association depuis 2008, en tant qu’adhérent.

Pouvez-vous nous présenter Beit Haverim ?

Beit Haverim, ça veut dire « Maison des Amis » en hébreu. C’est le groupe juif gay, lesbien, bi et trans, qui s’adresse donc à cette population juive, mais également aux amis de cette population, hétéros, juifs, non juifs…

Quelle est la raison d’être de votre association ?

L’association a pour première mission de rassembler les personnes juives LGBT. Cette association représente le seul lieu, physique et non-physique, pour exprimer sa double identité, juive et LGBT. La seconde mission est de lutter contre les discriminations, autant dans la communauté juive vis-à-vis des LGBT que dans la communauté LGBT vis-à-vis des juifs.

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Combien d’adhérents compte l’association ?

On ne compte pas vraiment en adhérents. On a environ 2 000 membres et sympathisants qui gravitent autour de l’association. Comme toutes les associations, ça fluctue pas mal d’années en années.

L’association a été créée en 1977. Quelle est son histoire ? Comment s’est-elle construite ?

En 1977, l’homosexualité était un crime pénal en France. L’association s’est donc formée de manière informelle, avec des juifs qui se sont regroupés dans ce qui existait à l’époque, David et Jonathan, le groupe chrétien – protestant – catholique LGBT. Ce groupe a été créé informellement avant nous. Ça a été le premier point de rencontre de la communauté juive LGBT. De là est partie l’idée de construire une association juive LGBT, de se retrouver entre les personnes « out » à l’époque, et aussi les moins « outtées ». Pour la petite histoire, en 1977, on était la seconde association LGBT en France. Légalement, on est la première à avoir été créée en 82 (NDLR : année de la dépénalisation de l’homosexualité). Personne n’osait aller à la préfecture de police. C’est une femme de Beit Haverim qui a dit : « moi j’y vais. » Ça a été la première association légale LGBT en France.

Aujourd’hui, en France, est-ce compliqué pour un homme juif ou une femme juive adolescent de faire son coming out ?

On ne peut pas donner une réponse globale à ça aujourd’hui. La communauté juive en France est à l’image de ce qu’est la société civile. On ne peut pas mettre une case spécifique pour la communauté juive. La communauté juive en France a la même diversité que la communauté nationale, avec des personnes, des familles beaucoup plus ouvertes sur les sujets de société, et d’autres qui ont des approches plus traditionnelles. Il y a quelques années encore, il y avait des jeunes qui étaient mis dehors, de chez eux, dans des coins comme Sarcelles… Ils avaient avec Beit Haverim un point d’accroche pour se retourner immédiatement. Aujourd’hui, ce type de situation ne se produit quasiment plus, même plus du tout je dirais, même si les réactions ne sont pas plus simples de la part des familles. Certaines familles religieuses ont beaucoup de mal à l’accepter, autant d’Europe de l’est que d’Afrique du nord. Etre un jeune adolescent juif et gay, c’est le même chemin que dans la communauté nationale. Pour ma part, c’est à 15 ans que j’ai commencé à mettre des mots sur ce que je vivais. Déjà à ce moment là, quand on tapait « juif gay » sur internet, on tombait sur Beit Haverim. On se disait : je ne suis pas tout seul. L’existence de l’association a aussi cette vocation, se dire : je ne suis pas différent. Le discours ambiant dans les synagogues et les familles traditionnelles, c’est : « ça (NDLR : l’homosexualité) n’existe pas chez nous ». Ce discours évolue, mais dans certaines communautés, il n’y a pas de mots, il n’y a pas de discussions sur le sujet. Une association comme la nôtre permet cette visibilité sur le sujet. Ça permet de dire : ça existe, on a des avancées, on a des discussions avec les rabbins, tu n’es pas tout seul dans ta famille. En tant que garçon ou fille adolescent, il est possible de vivre pleinement qui tu es, avec ta double identité, ta double valeur-ajoutée, juif et homo. C’est un chemin possible, un chemin ouvert : l’assumer en se retrouvant au sein de Beit Haverim.

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Vous vous présentez comme une maison pour ces jeunes, comme un foyer. Avez-vous des programmes particuliers pour les aider, pour les accompagner ?

Concernant ces jeunes mis à la porte de chez eux, le besoin est très faible. On n’a pas réellement cette problématique aujourd’hui. Toutefois, on a un partenariat avec l’association Le Refuge, qui accueille les jeunes filles et garçons expulsés de chez eux. On est assez proche d’eux, on a un partenariat fort. Cela nous permet en cas de besoin, mais ça ne s’est jamais produit, de nous tourner vers eux. Ils ont la compétence dans le domaine social pour aider ces gens. On n’est pas des experts pour aider ces jeunes pour l’emploi, pour le logement… On peut faire quelque chose de temporaire, mais je pense que c’est mieux d’être sur le long terme avec une association spécialisée.

Revenons sur cette double identité, sur cette double valeur ajoutée comme vous le dites. Sachant que le judaïsme « traditionnel » condamne l’homosexualité, comment arrivez-vous à concilier votre homosexualité et votre judaïsme ? Qui plus est, vous avez dit parler avec un rabbin… Ça m’interpelle.

Comme je l’ai dit, la communauté juive n’est pas uniforme. On a un consistoire avec un grand rabbin de France qui donne sa ligne de conduite. Aujourd’hui, il doit représenter moins de 50% de la communauté juive de France, juive religieuse j’entends. Dans le judaïsme, au départ, on doit respecter un certain nombre de règles. Ne pas être homosexuel, ne pas coucher avec un homme comme on couche avec une femme, est mis au même niveau que respecter shabbat. On peut se dire que oui, c’est condamné, bien sûr, mais c’est aussi condamné d’aller à la synagogue en voiture le samedi matin. Le discours du rabbinat a beaucoup évolué en France. Dans les années 90 encore quand on les appelait pour savoir comment ça se passait pour les homosexuels dans la communauté juive, leur réponse était : « ça n’existe pas chez nous. » Voilà. Pourtant ça existe, on en est la preuve vivante. Dans la communauté juive, il y a le courant orthodoxe, et il y a le courant libérale, qu’on peut appeler plutôt réformé en France. Donc des rabbins libéraux ont fait des avancées sur ces sujets, ont entrepris des actions… C’est un mouvement qui vient plus des Etats-Unis au départ, puis qui est arrivé en France par ces mouvements réformés. Aujourd’hui, il y a des synagogues où être homosexuel n’est absolument pas un problème. On peut aller voir le rabbin, lui dire : je me sens bien dans ta synagogue, je suis gay, est-ce que tu m’accueilles ? Le rabbin dira oui. On peut aussi lui dire : je suis juif, mon compagnon est juif, j’aimerais que tu nous maries. Le rabbin le fera. On peut aussi lui dire : nous avons adopté des enfants, nous aimerions faire la brit milah des garçons, faire les bar et bat-mitzvah… Le rabbin le fera. Aujourd’hui on peut compter sur les doigts d’une main le nombre de synagogues qui sont à ce niveau d’avancement dans les mœurs et dans les questions sociétales, mais il y en a quand même de plus en plus. Concernant la communauté orthodoxe qui est « majoritaire », on a quand même eu des avancées avec le grand rabbin de France. Gilles Bernheim a, en 2012 je crois, condamné l’homophobie religieuse en France avec une déclaration. C’est aussi une avancée de dire : ça existe et on la condamne. Bien évidemment c’est au niveau des instances, ça ne descend donc pas forcément jusque dans les communautés.

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Néanmoins, il y a également des avancées dans les communautés par ce biais là, le biais du grand rabbin de France, avec qui on a quand même un dialogue, avec qui on peut organiser des actions, même si il ne nous soutient pas forcément. Pour conclure sur ce point, je dirais que la différence entre le christianisme et le judaïsme, c’est qu’on peut rejeter quelqu’un dans le christianisme, en l’excommuniant, mais dans le judaïsme on ne peut pas. On ne peut pas dire à quelqu’un : tu n’es plus juif parce que tu es homo, parce que tu te mets avec une femme non-juive ou un homme non-juif, ou parce que tu as quelque chose d’autre qui ne correspond pas à la norme. Juif, ce n’est pas juste une religion, c’est un peuple. Dans tous les cas, les autorités religieuses doivent négocier avec ces problématiques, même si elles sont réticentes.

Vous parliez de défendre les LGBT au sein de la communauté juive, et de défendre les juifs au sein de la communauté LGBT. Est-ce que l’association vit dans son coin, dans sa bulle, ou avez-vous des actions, des activités, des événements communs avec les associations LGBT de France et les associations juives non LGBT ?

Il y a deux points : combattre l’antisémitisme d’un côté et combattre l’homophobie et la transphobie de l’autre côté. Ça ne passe pas forcément par des actes militants violents. Ça passe aussi par une présence. La communauté juive organise un forum à tel endroit, on y est, avec une présence physique reconnue, pour lancer un dialogue… Tout le monde ne nous regarde pas d’un œil très positif. Il y a des discussions assez animées, mais on est présent. On habitue les gens à notre présence. Dans la communauté LGBT, c’est la même chose. Le centre LGBT organise son forum des associations chaque année, on y est. On est également à la Gay Pride, avec un char. C’est une façon de prendre notre place dans la communauté LGBT, et également, c’est assez étrange, dans la communauté juive. Il y a quelques années, quand le Beit Haverim était à la Gay Pride avec une Magen David (NDLR : étoile de David) sur le camion, avec le rainbow… On avait droit à des messages sur le répondeur pendant plusieurs semaines. On avait des messages très durs de gens qui nous disaient : c’est honteux, comment est-ce qu’on peut être juif et homo… Il y a quelques années, je dirais depuis le début des années 2000, il s’est passé autre chose. On a eu des messages sur le répondeur qui nous disaient : le char n’était pas très beau, il était trop petit… Je dirais qu’on habitue par notre présence. C’est aussi un moyen de lutter.

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Quels sont les objectifs de l’association pour le futur ?

Perdurer. Je vous ai dit dans les grandes lignes ce qu’on a fait et ce qu’on fait encore aujourd’hui, mais je pense que le grand thème actuel, c’est la question trans. Beit Haverim est un mouvement global lesbien, gay, bi et trans, mais que fait-on pour accueillir et accompagner les trans ? Que faisons-nous pour lutter contre la transphobie dans la communauté LGBT ? Ce n’est par parce qu’on est gay ou lesbien qu’on est forcément tolérant avec une minorité plus petite que la notre. C’est aussi se demander ce qu’en pense les rabbins. Qu’en pense les orthodoxes ? Qu’en pense les libéraux ? J’ai appris dernièrement que dans le Talmud (NDLR : l’un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique. Source : Wikipédia) on parle déjà de la transidentité. Tout ça, c’est des questions à creuser. Que faisons-nous de ce que dit le Talmud ? Est-ce qu’une femme qui devient homme peut faire sa bar-mitsvah ? Dans quelles conditions ? Il y a aussi la question des mariages… C’est un ensemble de questions de notre temps à adresser. C’est là dessus qu’il faut travailler et appuyer. C’est le grand projet de Beit Haverim aujourd’hui.

Un dernier message pour finir ?  

Je pense que les associations LGBT en France, depuis la loi sur le mariage pour tous, perdent un peu de leur côté militant. Pourtant c’est quelque chose qu’il ne faut pas perdre. Même si on a eu quelques droits, comme l’adoption et le mariage, il y a encore beaucoup de choses à faire. Il faut rester mobilisés. Il y a la question de la PMA (NDLR : Procréation Médicalement Assistée) pour les femmes. Qu’est-ce qu’on en fait demain ? Est-ce qu’on laisse les couples de femmes aller en Belgique ? Ou est-ce qu’on l’autorise en France ? Il y a également l’évolution des mœurs et de la société. A Paris, on est un cercle un peu fermé par rapport à la province. Quand on va dans d’autres villes de France : Marseille, Nice ou Strasbourg… c’est encore plus traditionnel. Et je ne parle pas de la communauté juive, je parle de la communauté nationale. Comment est accepté un couple d’homo dans ces endroits ? Est-ce ce qu’on peut louer un appartement auprès de tous les propriétaires en étant un couple de deux hommes ou de deux femmes à Strasbourg ? Il faut faire évoluer la société dans ce sens. Il faut continuer à être militant. Il faut s’engager dans ces luttes pour nous, pour les anciens, qui ont vu le cheminement entre la dépénalisation de l’homosexualité et le mariage homosexuel, et pour les jeunes, pour préparer leur avenir.

Merci.

 

Site officiel : http://www.beit-haverim.com/

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