Stanley Greene, une vie sur le grill

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Comment est-ce qu’un afro-américain de presque deux mètres, cheveux blancs, l’air avenant, se retrouve à Berlin ? En repensant à son passé, Stanley Greene a le sourire aux lèvres. C’est dans son jardin ouvrier, acquis en 1993, qu’il se livre. Il est situé à deux pas du Stade Olympique, là où en 1936 Jesse Owens brillait aux yeux du monde et d’Adolf Hitler. A 62 ans, Stanley Greene est un homme occupé. Il a récemment commercialisé sa sauce barbecue. Il s’apprête à ouvrir un Imbiss, l’un de ces petits stands typiquement allemand pour manger sur le pouce. Ca n’affecte pas sa bonne humeur, il en a vu d’autres. Déségrégation, guerre froide, drogue… Stanley Greene a eu une vie aussi intense que les flammes qui s’agitent sous son grill.

 

Dans la chaleur de St-Petersburg

Stanley Greene est né en 1955 sous le soleil de plomb de la Floride, à West Palm Beach, au nord de Miami. Il est le second d’une fratrie de 6, mais l’aîné des garçons. C’est lui l’homme de la maison quand son père est absent. Ce dernier, cuistot, lui apprend donc ses recettes pour qu’il puisse s’occuper de la famille en son absence. Sa mère fait des petits boulots, femme de ménage, assistante infirmière… Stanley grandit à St-Petersburg, de l’autre côté de la Floride, à côté de Tampa. Ils vivent dans un quartier noir.

Jusqu’en 1970, il va dans une école réservée aux afro-américains. Ensuite, le gouvernement met en place une politique de déségrégation. Des bus emmènent des élèves noirs dans des écoles blanches, et vice-versa. C’est une époque difficile. Entre les boycotts et les embrouilles, Stanley n’apprend pas grand chose.

Adolescent, il ne s’engage pas dans la lutte contre le racisme. Tout ça lui est étranger. Lui ce qu’il veut, c’est faire de l’argent, acheter ses propres vêtements, avoir la classe et séduire les filles. Le combat racial qui secoue les Etats-Unis lui semble lointain. Il entend dire que les blancs méprisent et maltraitent les siens, mais dans son quartier, il se fait agresser par des noirs, pas par des blancs. Il n’est pas encore conscient de la réalité de son pays.

Pour son futur, il ne se fait pas trop d’illusions. Il sait qu’il sera appelé pour le Vietnam, mais coup de théâtre, la guerre se termine avant la fin de ses études. Cela ne le déstabilise pas pour autant. Il a une “idée de génie”.  

 

Stanley Greene, enfant, et son père

 

Un plan presque parfait

Maintenant que l’armée n’est plus obligatoire, Stanley et son meilleur ami, Calvin, décident de s’engager ! Les volontaires reçoivent 10 000 dollars. Les deux compères n’ont jamais vu autant d’argent de leur vie. En rejoignant l’armée ensemble, ils ont la certitude de ne jamais être séparés grâce à un programme spécial pour attirer de nouvelles recrues. Ils pensent aussi devenir des hommes, des vrais. Pour eux, c’est le plan parfait, l’assurance d’avoir une belle vie. Des dollars, son meilleur pote, le respect, que demander de plus ?

Au moment de s’inscrire, ils doivent passer des tests pour vérifier leurs capacités physiques et leur bonne santé. Stanley découvre que sa pression artérielle est trop élevée pour l’armée. Il est refusé. De son côté, Calvin n’a pas de soucis, mais il ne peut plus faire marche arrière. Le plan parfait s’effondre, mais cela ne refroidit pas Stanley.

Sa mère lui conseille de voir le médecin de famille. Effectivement la pression artérielle de Stanley est limite. Il lui donne un conseil : boire un peu d’alcool avant de refaire le test. Stanley va de nouveau à Jacksonville. La veille, il sort en boîte de nuit pour picoler. Cette fois, les résultats du test sont normaux. L’armée a tout de même des soupçons…

Elle décide donc de le tester 3 fois par jour pendant les 3 prochains jours. Cette décision aurait peut-être persuadé certains d’abandonner, mais pas Stanley. Il passe 72 heures à boire et à faire les tests. Ivre, il intègre l’armée. Sa pression artérielle est normale. Seul bémol, il ne peut pas rejoindre Calvin qui a commencé son entraînement 2 mois auparavant.

Stanley part donc de son côté. Ses supérieurs veulent d’abord en faire un fantassin. Pour eux, la place des afro-américains est en première ligne ou en cuisine. C’est de la chair à canon. Le racisme gangrène l’armée autant que la société. Lui veut travailler dans la partie média. Il essuie refus sur refus sous prétexte qu’il n’est pas assez qualifié, que les résultats de son test de QI ne sont pas assez élevés… Au final, Stanley atterrit dans la logistique.

 

 

Sainte Marie-Jeanne

Après la fin de son entraînement, Stanley part pour sa première mission. Il s’envole en novembre 1973 pour la Corée. Il apprend que de la neige est attendue sur place. Il n’en a jamais vu de sa vie. Il n’a même jamais quitté le pays. Il a déjà quitté la Floride, pour aller en Géorgie, l’état voisin. C’était pour les vacances d’été. Le voilà maintenant à bord d’un avion qui le transporte vers l’Asie et ses premiers flocons.

A l’atterrissage, c’est la déception : pas de neige. Il monte dans un bus, direction la base. A peine descendu, deux militaires afro-américains ressemblant à des Black Panthers, habillés de noir, rouge et vert, avec des mitraillettes en bandoulière, l’accueillent. L’un d’eux lui demande : “Comment vas-tu mon frère ? Quel est ton nom ?” Stanley est pris au dépourvu. C’est écrit sur son uniforme. Il déclare : “Soldat Greene”. Son vis-à-vis le dévisage et répond : “A partir d’aujourd’hui, tu es Frère G de Floride”.  

Les deux soldats invitent “Frère G” à les suivre dans un baraquement. A l’intérieur, il y a un cinquantaine de noirs. Tous fument de la marijuana. Ils font des poignées de main rituelles. L’air est vicié par l’herbe. Stanley est en état de choc. C’est ça l’armée ? Il est présenté à tous ces soldats. L’un des types lui donne un conseil : “Reste avec nous ou tu ne survivras pas à la Corée.” Il ne comprend pas ce qu’il veut dire. Il vient tout juste d’atterrir qu’il est déjà largué.

Un frère lui tend un joint de la taille d’un cigare. Stanley hésite. Il n’a jamais fumé de sa vie. Par politesse, il le saisit et tire une latte avant de le rendre. L’autre refuse. Il doit le fumer tout seul. Stanley s’exécute. Au bout d’un moment, il commence à délirer. Il se moque des soldats autour de lui. Il est pris d’un incontrôlable fou rire. Il se met à halluciner. Défoncé, il sort dehors, sans savoir qu’il s’était mis à neiger.

Autour de lui, tout est blanc et silencieux. Son esprit enfumé, Stanley ne réalise pas que c’est de la neige. Il n’en a jamais vu avant. Il croit qu’il est mort, qu’il est au paradis. Il attend l’ange qui l’amènera auprès de Jésus pour se confesser. Aucune créature céleste ne vient le chercher. Il va donc dans un baraquement, trouve un lit vide et s’endort.

Au petit matin, une personne entre dans le baraquement et demande si le Soldat Greene est là. Le commandant de la base veut le voir immédiatement. Même pas 24 heures qu’il est en Corée et il est déjà convoqué. Le commandant lui dit : “Soldat Greene, je sais ce qui s’est passé la nuit dernière. Faites attention à vos fréquentations. Elles pourraient vous attirer des ennuis. Je ne vous sanctionne pas pour cette fois, je vous mets en garde. Ce sont mes soldats, mais prenez vos distances. Ils sont un peu bizarres depuis le Vietnam.”

Plus tard dans la journée, les deux soldats qui avaient abordés Stanley la veille reviennent le voir. Ils lui expliquent qu’il a offensé des gens la nuit dernière. Il doit demander pardon. Le soir-même, il retourne dans le baraquement de ces soldats noirs. Il explique que c’était la première fois qu’il fumait. Ses excuses sont acceptées et en retour ils lui tendent un joint. Stanley respire un grand coup et commence à tirer dessus.

Pendant les 30 mois qu’il passe en Corée, il fume tous les soirs de la marijuana dans ce baraquement. C’est totalement illégal, mais personne ne lui dit rien. Il appartient à un  groupe. Le soldat avait raison : sans ses “frères”, il n’aurait probablement pas survécu. Un noir tout seul dans l’armée se fait écraser.

Retour au pays

Après la Corée, il est envoyé dans une base dans le Kentucky. Il suit des cours de “business”. Il avait déjà commencé en Corée. là-bas, il tombe sur un ancien camarade de son lycée, Mickael. Beau gosse taillé mannequin, il tient désormais un magasin de vêtement avec ses frères. En plus des fringues, tout le monde sait qu’ils vendent de la drogue. En tombant sur Stanley, ce sapeur/dealer s’est dit qu’il venait de trouver la personne parfaite pour écouler sa came dans l’armée. Pendant ses années passée en uniforme, Stanley a presque toujours était témoin d’histoires liées de près ou de loin à la drogue.

Quand il est transféré à Saint-Louis dans le Missouri, ça recommence. Là-bas, il saisit l’occasion de prendre des cours à l’université. Dans sa classe, il n’y a que des filles, à part lui et un autre militaire, un recruteur de la Navy. Il se présente : Tyrone. Il C’est aussi le second prénom de Stanley. Le gars s’exclame : “Tu t’appelles Tyrone. Je m’appelle Tyrone. On est TNT, c’est de la dynamite !” Il s’avère qu’en plus de recruter pour la marine, il trempe aussi dans le trafic de drogue. Il se voyait déjà faire équipe avec Stanley.

The German Dream

Il est envoyé à Berlin en 1979. Stanley ne sait pas grand chose sur l’Allemagne. Il connaît son histoire, mais pas sa culture. Pour lui, les allemands portent des pantalons en cuir et ce genre de chose. Lorsque son avion se pose à l’aéroport de Tegel, c’est le choc. Des belles femmes blondes, des Mercedes, des Porsche et des BMW : il se sent tout de suite chez lui ! C’est l’une des meilleures périodes de sa vie. Pour la première fois, personne n’essaie de le mêler à des histoire de drogue. En tant que militaire, il est tranquille dans cette ville. Elle appartient aux alliés. Personne ne peut rien lui dire, à part ses supérieurs.

 

Stanley et sa femme

En 1981, son contrat avec l’armée arrive à son terme. Il se pose alors la question de resigner, mais ça voudrait dire qu’il pourrait être envoyé ailleurs… C’est sa future femme qui l’aide à prendre sa décision. Il quitte l’armée et s’installe avec elle. Stanley, qui depuis le début souhaite travailler dans les médias, intègre la station de télévision et de radio de l’armée américaine. C’est son premier boulot en tant que civil, un nouveau départ. Quelques mois plus tard naît sa fille. Il a enfin la belle vie dont il rêvait à la sortie du lycée.  

D’ailleurs sa fille est directement rattachée à l’un de ses plus mémorables souvenirs. Le jeudi 9 novembre 1989, son travail organise une petite soirée. La femme de Stanley est en vacances. Il emmène donc sa fille de 7 ans avec lui. Comme elle doit se lever le lendemain, ils rentrent tôt, vers 21h. Le matin suivant, il la dépose en voiture à l’école avant de se rendre au boulot. Sur le chemin, il croise une Trabant, symbole à quatre-roues de l’Allemagne de l’est. Jusque-là, rien d’exceptionnel, ce n’est pas la première fois qu’il en croise une de ce côté-là de la ville. Il en voit une seconde, puis une troisième. Ce n’est pas normal. Arrivé au travail, il voit ses collègues, habillés comme la veille, qui courent dans tous les sens. Il leurs demande ce qu’il se passe. Ils le regardent médusés : “Tu n’es pas au courant ?” Il répond qu’il dormait. Ils enchaînent : “le mur est tombé”.

 

 

Me, Myself and I

En 1994, la station de télévision et radio militaire ferme ses portes suite au retrait des alliés. Stanley trouve du boulot chez Sat.1, une chaîne de télévision allemande. Il y reste jusqu’en 2009. Sa vie est rythmée par son travail, sa famille, les hivers rugueux et les étés toujours trop courts. Il profite des beaux jours dans son jardin ouvrier où il fait chauffer le barbecue. A chaque fois, il prépare sa fameuse sauce, qu’il tient de son père. Tout le monde lui dit qu’elle est délicieuse. Sa fille l’encourage même à la commercialiser. Stanley n’en fait rien. Tout va bien dans le meilleur des mondes, pourquoi se lancer dans une nouvelle aventure ?

Quelques années après avoir quitté Sat.1, il s’aperçoit que ses économies commencent à diminuer. Sa femme va partir à la retraite, ils veulent voyager et il a deux petites-filles à gâter. Sa fille revient à la charge : “Papa, et si tu essayais de vendre ta sauce barbecue ?” En 2015, Stanley accepte le challenge. Première étape : trouver un nom, un label, en faire une marque qui reste dans les têtes.

 

 

Avec sa fille et son compagnon, ils se retrouvent pour y réfléchir. Stanley porte un débardeur. L’un de ses tatouages sur son bras est visible. Il dit : “MJMI”, pour “Me, Jesus, Myself and I”. L’un d’eux s’exclame que MJMI pourrait être le nom de la sauce. Oui, mais non. Hors de question de mêler “Le Sauveur” à du marketing. Ca sera donc juste MMI.

La sauce est désormais vendu dans plusieurs magasins berlinois. Stanley et son entourage visent plus haut. L’Imbiss “House of MMI” a ouvert cet été. Il est installé à la station de métro “Frei Universität”. Tout un symbole puisque les locaux de la station de télévision et de radio de l’armée américaine n’étaient qu’à quelques mètres de là.

 

 

Pour Stanley, cette sauce est son héritage. Il pense passer deux ans à tenir cet Imbiss avant de passer la main. Ensuite, il espère réaliser l’un de ses rêves : suivre le Tour de France le temps d’un été. Secrètement, il rêve de sponsoriser l’événement phare du cyclisme mondial. En attendant de le croiser dans la montée de l’Alpe d’Huez, les curieux et les gourmands peuvent le trouver dans son Imbiss à préparer sa sauce et surveiller le barbecue. Attention, c’est chaud !

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