Thierry Millet, réparateur de parapluies

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L’hypercentre de Paris est à l’image des parisiens : toujours sous tension. Il y a du trafic, du bruit et de la pollution en permanence. Il faut venir entre 3 et 6 heures du matin en semaine pour espérer trouver un vrai moment de calme, et encore. Au milieu de toutes ces artères bouchées, il y a quelques passages, des réminiscences du vieux Paris ayant survécu au temps. Le plus ancien est le passage de l’Ancre, dans le 3ème arrondissement. Il fait le lien entre la rue Chapon et la rue Turbigo.

Dans ce passage se cache une boutique, PEP’s, dont l’activité consiste à réparer des parapluies. Pouvons-nous vraiment dire “se cache” ? La réputation de Thierry Millet, l’homme oeuvrant à l’intérieur, n’est plus à faire. Sa clientèle est aussi bien locale qu’internationale. Vous pouvez aussi bien le voir en interview sur la web TV du quartier qu’au JT de Jean-Pierre Pernaut. Aujourd’hui il est aussi sur STORY NEXT DOOR.

 

Raphael : Comment êtes-vous devenu réparateur de parapluie ?

Thierry Millet : C’est une question vague et large… Je vais vous faire un petit peu l’historique, avant que je ne devienne réparateur de parapluies, parce que là vous ne parlez que d’une décision qui a été prise pendant un milliardième de temps par rapport à l’éternité. D’abord j’ai été cadre dirigeant dans des sociétés où les chefs d’entreprise m’ont fait confiance, et m’ont fait gravir des échelons. Ils trouvaient que j’étais sympathique, que j’avais un certain talent, une manière d’être, une force interne… Enfin il y avait quelque chose qui les intéressait, qu’ils pensaient être utile à l’entreprise. J’ai ainsi dirigé Roche Bobois. J’y suis resté quoi… 14 ans. C’est une grande maison dans l’ameublement, la décoration et les choses un peu élitistes, ce qui me va bien dans l’absolu, je m’y sens à l’aise. Puis après Roche Bobois, parce que j’avais fait le tour du problème, j’ai décidé de changer de voie. On m’a proposé de reprendre la direction d’une centrale d’achat dans l’ameublement et la décoration. C’était un très beau challenge. J’ai fait gagner un petit peu de sous à mes actionnaires quand même, puisqu’ils ont décidé de s’associer et de revendre une partie de leur structure à un groupe étranger. Les étrangers ont dit que j’étais quelqu’un de très sympathique, mais qu’ils allaient mettre une autre personne très sympathique à ma place. Je me suis retrouvé sans job.

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Pour situer, quel âge avez-vous quand vous vous retrouvez au chômage à ce moment là ?

J’avais dans les 40… Je ne sais plus, entre 40 et 45. Je m’en fous un peu maintenant mais bon, ce n’est pas très grave. Là je me suis rendu compte que je ne retrouvais pas de boulot, parce que j’étais trop petit, trop grand, trop beau, trop moche… Enfin il y avait toujours un problème. Je sais maintenant pourquoi ça ne pouvait pas fonctionner. Donc j’ai monté une société, je me suis cassé la gueule. Je suis parti sur un beau projet, on n’a pas pu le finir, c’étaient… des descentes, tout doucement, vous voyez. On a de l’espoir puis on descend, on a de l’espoir, on descend, on a de l’espoir, on descend… C’est ça le plus dur dans ces périodes. On finit par douter. Donc j’ai monté plusieurs affaires, j’en ai revendu une pour rattraper l’autre, enfin ça a été très compliqué, pour finir par être vraiment au fond du trou à une période. J’étais RMiste à l’époque, c’était vraiment dur, psychologiquement difficile. Puis un jour, par hasard, une de mes amies m’a dit : « Ecoute Thierry, j’ai vu une affaire à reprendre, va voir, je t’ai vu dedans ». Bon. Déjà très souvent quand une femme vous dit quelque chose là-dessus, il faut écouter, il faut y aller, faut pas avoir peur, faut savoir qu’elles ont beaucoup de talent, et surtout celle-ci, qui est ma meilleure amie. Je suis venu voir, je me dis : qu’est-ce que je peux faire de ça ? C’était ici, au même endroit, ça n’a pas bougé. C’était un artisan qui prenait sa retraite et qui ne trouvait personne pour reprendre cette affaire. Il avait vu beaucoup de gens, mais à chaque fois ils voulaient des choses impossibles. Il me l’a dit : « de toutes façons si je ne trouve personne, dans 3 mois je ferme définitivement, puis il n’y aura plus de réparateur de parapluie à Paris ». Je me suis intéressé à ce chantier, à cette activité, au comment, au pourquoi. Je suis allé voir l’ADEME (NDLR : Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) pour voir quelles seraient les évolutions du climat… Enfin on fait une recherche un petit peu large. Je me dis : est-ce que je peux faire mieux que lui ? Parce que si je la reprends à l’identique, ça ne marchera jamais. Son affaire était vraiment tournée vers les professionnels, puisque nous sommes dans le quartier de la maroquinerie, de la ceinture, du chapeau, des bretelles… Enfin c’est le quartier de Paris où il y a tout ça. Les professionnels venaient faire leur réassort ici, je parle des maroquiniers bien sûr, tous les lundi, puis ils revenaient 15 jours après. Entre temps ils avaient laissé un parapluie à réparer, parapluie qui appartenait à leurs clients ou clientes. La démarche a très bien fonctionné, mais il se trouve qu’il y avait de moins en moins de maroquiniers en France. C’est une génération qui a disparu. Je l’ai bien vu quand je suis resté avec lui quelques temps, pour étudier, je voyais qu’ils n’étaient pas loin de la retraite. Il fallait se tourner vers le grand public. Il y a du monde parce que les grands magasins ne peuvent pas suivre ces réparations. Du service comme ça, c’est un truc à 3 francs, 5 francs de l’époque. Ils savent pas gérer ça, puis il y a de moins en moins de gens compétents dans les grands magasins, capables d’analyser une réparation, capable de dire : « madame, monsieur, cette réparation va vous coûter tant. » Plus personne n’est capable de le faire. Je dois être le seul capable de dire ce qui ne va pas, le pourquoi du comment. J’ai résolument ouvert cette boutique vers les particuliers, puis ça a pris un essor hors-norme. Aujourd’hui j’ai des gens qui viennent de Sydney et de Melbourne pour faire réparer des parapluies.

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Ca n’a pas été trop dur de passer d’un métier de cadre décisionnaire à un métier manuel ?

Vous avez tout à fait raison de poser cette question. Pourquoi j’ai réussi ici ? Autant j’ai fait toute ma carrière dans le monde de l’édition, de la publicité, du commerce, du marketing… Tout ce qui est axé vers l’entreprise et la vente, autant je n’ai pas fait d’études pour ça. J’ai fait l’école Boulle, qui est une école des métiers d’arts, donc où l’on sait travailler de ses 10 doigts. De ce côté là ce n’était pas un problème. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne pouvais pas retrouver de boulot. C’est que j’étais, paraît-il, très fort dans tout ce qui est communication, produit, vente… Mais si je marque école Boulle comme formation, aucun chef d’entreprise m’engage. J’aurais marqué HEC, on m’aurait dit que j’étais génial. J’ai marqué l’école Boulle, je suis mauvais. C’était comme ça, mais j’allais pas me dévoyer. Quand j’ai pu reprendre ça, cette affaire, j’ai pu m’y mettre et travailler. Je ne vous cache pas que les premiers jours ont été très durs. J’en ai chialé sur les tabliers. A 40, 45 ans, vous pleurez, vous vous dites putain c’est dur, je vais pas y arriver. Mais j’y suis arrivé. Je me suis accroché. Je prenais le premier métro à 5 heures du matin avec les postiers, vous savez on voyait les gens encore endormis. Je rentrais à 11 heures du soir. Je dormais pas beaucoup, puis je m’accrochais, je m’accrochais. Maintenant ça roule, ça marche, tout va très bien, mais ça a été très très dur.

C’est quoi une journée classique pour vous ?

Une journée classique il faut être là à 8h30, 9 heure, pour commencer à travailler. On répare les parapluies le matin, et on reçoit les gens l’après-midi bien évidemment. Il est difficile de faire les deux à la fois. Comme ça on est disponible pour recevoir, pour papoter, pour leur proposer des produits aussi, puisque nous fabriquons des parapluies, des ombrelles et des cannes. Nous vendons aussi des parapluies de certaines maisons, et nous fabriquons des parapluies dans des petites séries, pour des gens très sympathiques et des maisons très prestigieuses.

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C’est qui votre clientèle aujourd’hui ?

Elle très vaste, elle est internationale, même si elle est essentiellement française. C’est la seule boutique d’Europe consacrée à ça quand même, il faut le savoir. Ce n’est pas un métier, c’est une activité. Tout le monde peut se dire réparateur de parapluie. A mon niveau, je suis tout seul, ça c’est sûr, c’est confirmé par tout le monde. La maison est classée entreprise du patrimoine nationale vivant. J’ai été élu trésor vivant de l’artisanat. Ce sont nos pairs qui nous élisent, et le public également décide qui peut avoir ce titre. J’ai été décoré par la nation, enfin vraiment on rentre dans des démarches que je ne pouvais pas imaginer au départ. C’est parce qu’on travaille bien, qu’on est sérieux dans ce qu’on fait, qu’on cherche toujours à faire mieux que mieux. C’est le principe pour rendre service aux gens. C’est ça qui est magnifique. La clientèle est évidemment composée de gens qui savent que faire réparer, c’est mieux que de jeter et d’en racheter un autre. C’est des gens qui ont plutôt un âge mûr et qui n’aiment pas consommer bêtement. J’ai malgré tout des jeunes, ça c’est vrai, parce que ce message s’adresse aux jeunes, pour leur dire : arrêtez de gaspiller. On va en parler dans deux secondes, les origines de la réparation, pourquoi on fait réparer un parapluie. C’est des gens qui en prennent soin. Un parapluie c’est un objet d’élégance, pour les femmes très souvent. Une femme qui est toujours en tenue noir et rouge, vous allez pas lui faire acheter un parapluie jaune et bleu. Comme ça suit la mode, si on ne retombe pas pile-poil sur la même période de couleurs dans la mode, elle ne pourra jamais se racheter un parapluie, donc elle le fait réparer. C’est une histoire comme ça. Je parle des femmes, mais on a aussi des hommes qui tiennent à leur parapluie. Il y a de beaux parapluies pour homme qui peuvent être réparés. On va tout de suite aller vers le sens de cette activité qui est : pourquoi on fait réparer un parapluie. Il y a 3 raisons essentielles. La première c’est que ça coûte moins cher de faire réparer que d’en racheter un neuf. On est au 21ème siècle, déjà un réparateur de quelque chose il faut se lever tôt pour en croiser un, alors un réparateur de parapluie, on se dit : « mais comment ça marche ? C’est impossible. » Ici on répare entre 8 000 et 10 000 parapluies chaque année. Ce n’est pas une activité anodine. Le principe donc est que ça coûte moins de faire réparer que d’en acheter un neuf. Alors évidemment j’évite de parler des parapluies à 5 euros que vous achetez au pakistanais à la sortie du métro. Cela on va en parler un petit peu après. La seconde raison c’est : j’y tiens. Il y a des parapluies qui valent la peine. Les gens y tiennent, il y a de belles histoires. Ça peut être un cadeau, un achat qu’on a fait. Ils ne retrouvent pas le même tissu ou la même couleur, donc les gens font réparer. Puis ils se disent que c’est intéressant de faire réparer, c’est un service qu’on leur offre. C’est une des rares maisons où tous les jours les gens nous disent merci, de continuer, de ne surtout pas arrêter, que heureusement que nous sommes là. Il y a une démarche toujours très agréable des gens. Nous avons cette chance, quand on se lève le matin pour aller travailler… La troisième raison, qui est très importante, et qui devient de plus en plus importante pour les gens qui achètent des parapluies, c’est de savoir que tous les petits parapluies que vous achetez à 10, 15, 20 euros chez… Je ne vais pas citer de marques… Enfin il y a des grands magasins, des magasins près de nous, qui vendent de l’alimentaire, et également un peu de vêtements et des parapluies, vous les trouvez à tous les coins de rue. Tous ces petits parapluies qui sont 100% chinois, ils tiennent un orage, même pas, un demi-orage, 5 euros pour 5 minutes, et encore, avec de la chance. Quand il est cassé, on le jette, on le balance. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que les parapluies ne sont pas recyclés. Personne ne peut recycler un parapluie. C’est compliqué, il y a tellement de matériaux qui le composent, c’est difficile. Soit c’est brûlé, avec un peu de chances, mais c’est du déchet qui pollue franchement la planète. Soit c’est enterré, on fait un trou dans la terre et on le met dedans. Chaque année en France on fait un trou, je dis bien chaque année, et on y met 15 millions de parapluies. D’accord ? On y jette entre 12 et 15 millions de parapluies. Quand on se dit que le nylon, polyester, fil de verre… que tout ça c’est 150 millions d’années pour que ça soit poussière. L’espère humaine aura disparu que les parapluies seront encore sous la terre. J’espère que ça turbine dans votre tête.

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Je me permets de rebondir par rapport à ceux qui vous disent de ne pas arrêter : est-ce que vous formez des gens ?

Il y a plusieurs options pour former quelqu’un. La première c’est les apprentis. Les apprentis sortent des écoles, mais il n’y a pas d’écoles de réparation de parapluies. Donc il faut trouver un apprenti venant d’un autre milieu pour que je puisse le former. Le but c’est qu’il aille après travailler ailleurs. Où est-ce qu’il va aller travailler si je suis tout seul ? Soit il va me faire de la concurrence, soit il reprend l’affaire. Ma retraite c’est à priori dans 50 ans tel que c’est parti. Personne n’aura plus de retraite, il faut bosser jusqu’au plus tard possible. Donc je n’ai pas de réponse idéale… J’ai formé des gens effectivement, des intermittents du spectacle, des gens qui voulaient voir comment ça marchait. Sans aucun souci je leur donne les grandes techniques, mais je ne donne pas les secrets fondamentaux. Il y a aussi un autre problème important : si quelqu’un voulait éventuellement me faire de la concurrence, il lui faudrait des pièces détachées. Il n’y pas de fournisseurs de pièces détachées. Il y a un peu près 400 sortes de parapluies sur le marché en ce moment, il vous faut donc 400 sortes de pièces détachées par parapluie qui va pousser la porte. C’est un stock impossible. C’est un modèle économique de recyclage. Je dis aux gens, lorsqu’ils ont un parapluie trop abîmé, de ne pas le jeter mais de me le rapporter. Je vais regarder si on peut en faire quelque chose, si on peut récupérer une ou deux pièces qui serviront à réparer d’autres parapluies. Je recycle à mes frais, et après j’envoie les matériaux à des entreprises spécialisées. C’est moi qui paie, c’est pour vous, mais au départ j’ai récupéré 2 ou 3 pièces qui me permettront de réparer les parapluies qui viendront derrière. C’est pas encore une économie circulaire, mais c’est une économie intelligente entre guillemet, et qui donne un style de fonctionnement intéressant. Même le Financial Times a fait une pleine page sur PEP’s et son modèle économique. Ils se sont dits que c’était fou, c’est à la fois écologique, intelligent, rentable et utile.

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Vous parlez de réparer, recycler… Mais vous êtes aussi un créateur.

Je crée aussi des parapluies bien évidemment, j’en fabrique. Quand on dit fabriquer un parapluie, nous sommes plutôt assembleurs. Les pièces viennent de différents endroits. Ensuite tout dépend de ce que l’on prend pour constituer ce parapluie, si on prend des bons matériaux ou des matériaux de mauvaises qualités. Chez nous on prend plutôt ce qu’il y a de mieux pour faire un parapluie. On n’a pas envie de jouer dans la cours des produits chinois, ce n’est pas notre but, ce n’est pas notre truc, et les gens nous connaissent pour ça, nous avons de bons parapluies. Il y a aussi des parapluies que nous vendons qui ne sont pas fabriqués par nous, mais on les a choisi parce qu’il y a une élégance, un motif spécial… Il y a toujours quelque chose qui fait que j’ai envie de les proposer. Puis il y a aussi le fameux parapluie qui a fait, je le dis de manière très modeste, le tour du monde, c’est le parapluie en forme de tour Eiffel. C’est parti d’une soirée animée, on délirait sur une communication non pas autour du parapluie, mais autour d’une jeune qui était guide touristique. On lui a dit qu’on lui ferait un truc bleu banc rouge : « Thierry va te faire un parapluie bleu blanc rouge ». Un ou une autre a déliré un peu plus et a dit : « Mais non, il va te faire un parapluie en forme de tour Eiffel ! » Ça a été enregistré. Un an, un an et demi après, j’étais à l’atelier, je me suis dit : comment on fait un parapluie en forme de tour Eiffel ? J’ai fait le proto puis je l’ai fait fabriquer. Il se vend dans des maisons spécialisées. C’est un parapluie qu’il faut démontrer, il faut l’ouvrir et le fermer, ne pas le montrer simplement posé comme ça. Les gens qui vendent des produits pour les touristes, ils ne savent pas ouvrir ça, ce n’est pas leur métier le parapluie. Ce parapluie tour Eiffel a une forme très originale. Il a été pris par Jean-Paul Gaultier pour son exposition qui est maintenant présentée au Grand-Palais, puisque nous sommes au mois d’avril 2015.

Un dernier message pour finir ?

Je suis le seul quand il fait beau à dire : quel temps de merde.

 

Pour rendre visite à Thierry Millet :

PEP’S – Passage de l’Ancre

Entrées : 223, rue Saint-Martin ou 30, rue de Turbigo

75003 PARIS

Plus d’infos sur son site : http://www.peps-paris.com/

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