Voyage en terre médicale

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Cette interview était à deux doigts de s’intituler : “Le soleil, la mer et les scalpels”. Cela aurait peut-être été trop anxiogène, mais ce n’est généralement pas bon signe quand quelqu’un raconte ses vacances en utilisant l’un des mots suivants : docteur, hôpital ou intervention chirurgicale. Les vacances sont certes une forme de thérapie, mais un français ne prévoit pas de se faire ôter les dents de sagesse entre deux musées et un mojito sur la plage. D’autant plus que la France offre à ses ressortissants l’un des systèmes de santé les plus avantageux au monde. Tous les pays ne peuvent pas en dire autant. Il est plus intéressant pour certaines personnes de se faire opérer à l’étranger. Cette tendance, connue sous le nom de tourisme médicale, explose depuis plusieurs années.

Cependant, Aurélien Guèye n’apprécie pas ce terme. Il préfère utiliser celui de voyage médical, plus juste selon lui. Aurélien est Business Analyst chez Medigo, une start-up qui définit ainsi sa mission : “Megido connecte des patients et des médecins du monde entier”. Cette interview est l’occasion de découvrir un marché en pleine expansion et qui soulève un certain nombre de questions.

 

Raphael : Pouvez-vous présenter Medigo ?

Aurélien Guèye : Le but de Medigo est de faciliter l’accès aux soins à travers le monde. Ce que nous faisons pour atteindre ce but, c’est que nous travaillons avec les patients, les cliniques et les tierces parties, comme les assurances par exemple. Nous jouons le rôle d’intermédiaire.

Généralement, les patients viennent vers nous avec un problème médical. Ils cherchent, la plupart du temps, à se faire soigner en dehors de leur pays. Nous les aidons à accéder à l’information, à comprendre les besoins de l’hôpital, les coûts, les implications… Nous facilitons la relation entre les deux partis. Nous faisons de même pour les assurances. Certaines nous contactent pour identifier la bonne clinique pour un expatrié travaillant dans un pays qu’elles ne connaissent pas.

 

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Bangpakok International Hospital – Thaïlande

 

Ça rentre dans le cadre de ce qui est communément appelé le tourisme médical ?  

Effectivement, il y a des gens qui appellent ça tourisme médical. En anglais, il y a deux expressions utilisées : medical tourism et medical travel. Pour ma part, je n’aime pas l’expression tourisme médical, car il y a une connotation négative. Qui plus est, je la trouve incomplète par rapport à la réalité qu’il y a derrière. Cette expression renvoie l’image de Monsieur et Madame Dupont qui partent en vacances et ont décidé de se faire liposucer ou de se faire mettre du botox. Evidemment, ça existe. Cependant, ce n’est pas représentatif de ce qu’est le voyage médical.

Il y a énormément de pays où les systèmes de santé ne sont pas assez développés, où les docteurs ne sont pas assez formés, et où les équipements sont en mauvais états. Dans ces pays, comme partout dans le monde, il y a des personnes atteintes de maladies complexes, menaçant parfois leur vie. Pour avoir une chance de survivre, elles doivent absolument se faire soigner à l’étranger. C’est une réalité pour tous les pays qui ne sont pas « riches ».

Par exemple, beaucoup de gens viennent se faire soigner en Allemagne car il y a de très bons hôpitaux. Les patients viennent de Russie, des Emirats, d’Afrique, d’Amérique du sud et d’Asie. Autre exemple, les gens issus de pays asiatiques peu développés qui voyagent vers des pays plus développés mais proches, comme Singapour ou la Malaisie.

Voilà pourquoi je préfère l’expression voyage médical. Elle est moins réductrice que tourisme médical. Parfois, les gens voyagent par nécessité. Nécessité que de nombreuses personnes souhaiteraient éviter.

 

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HELIOS Dr. Horst Schmidt Hospital Wiesbaden – Allemagne

 

C’est intéressant car ça ne correspond pas à la vision que je peux avoir. Quand je pense au tourisme médical, je pense à des gens qui se font opérer à l’étranger pour payer moins cher.

C’est la vision que peut avoir un français, un allemand, ou toute personne vivant dans un pays d’Europe de l’ouest avec un système d’assurance maladie relativement développé. Pour un français, couvert par l’assurance maladie française, il y aura très peu de maladie mortelle qui ne seront pas prises en charge financièrement. Il est encore plus rare que le traitement ne soit pas disponible en France.

Par contre, si on parle à un russe, à un africain ou à un indien, c’est beaucoup plus courant pour eux d’avoir un membre de la famille qui soit déjà allé à l’étranger pour des raisons médicales. Je vous donne un exemple personnel. Dans ma famille française, personne n’a jamais voyagé pour se faire soigner. Dans ma famille sénégalaise, ils sont plusieurs à être venus en France pour recevoir des soins. C’est normal.

En tant que français, nous ne le voyons pas parce que nous sommes assurés, mais ce qui touche à la santé peut coûter une fortune. Si on doit la payer de sa poche, une greffe de moelle osseuse coûte entre 200 000 et 300 000 euros. Si un français est atteint de leucémie, il ne percevra pas les coûts de la même façon qu’un africain atteint de la même maladie. Cette nécessité de voyager représente la plus grande partie de ce qu’est le voyage médical. D’ailleurs, c’est très complexe d’organiser ce genre de traitement à distance, de faire en sorte que le patient puisse venir et que tout fonctionne.

 

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National Taïwan University Hospital – Taïwan

 

Justement, comment ça se passe pour le suivi ? Imaginons qu’un anglais aille au Mexique pour se faire poser des implants dentaires. Que se passe-t-il s’il y a un soucis ? Est-il obligé de retourner au Mexique  ?

Ça dépend. Pour certaines opérations, notamment dentaires, les gens ont tendance à aller vers des destinations qui restent à proximité. Il faut noter que les dentistes européens sont parfois réticents à toucher au travail d’un autre, pour la bonne et simple raison qu’ils ont peur de se faire accuser s’il y a un problème. La question du suivi se pose, beaucoup de patients nous la posent, même si à priori un médecin est supposé traiter un patient quoiqu’il arrive. D’après nos expériences, les patients qui ont un souci, la couronne qui tombe par exemple, vont chez leur dentiste à la maison et ce dernier fait les ajustements.

 

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Clinique Générale Beaulieu – Suisse

 

J’ai rencontré des mancuniens qui sont allés se faire opérer en Bulgarie. C’était beaucoup moins cher pour eux. Mais, probablement à cause de ma culture, j’ai davantage confiance en un médecin, dentiste ou chirurgien formé en France plutôt qu’en Bulgarie, au Mexique ou en Thaïlande. Est-ce simplement une vue de l’esprit ? Ou est-ce que la différence de niveau des soins en fonction des pays est une réalité ?

C’est une réalité. Justement, c’est là que Medigo essaie d’apporter de la transparence aux patients. Nous leur fournissons des gages de qualité pour les cliniques et hôpitaux que nous proposons. Il existe des accréditations internationales. Il y a JCI par exemple, un organisme indépendant américain qui en propose. Les cliniques peuvent ainsi se faire certifier et prouver qu’elles répondent à des standards au niveau international. Pour l’obtenir, il faut suivre un processus assez contraignant. Dans le monde de la santé, cette certification est connue et respectée.

Néanmoins, tous les pays ne l’utilisent pas. Aucun hôpital allemand n’a l’accréditation JCI. Simplement parce que ça ne les intéresse pas. Ils ont donc décidé de ne pas postuler. L’état allemand a ses propres critères de qualité. D’ailleurs, au sein d’un même pays, la qualité des soins peut aussi varier. Il y a des accréditations au niveau national afin de certifier qu’un endroit respecte les normes.

Il est vrai qu’avant de voyager, beaucoup de patients demandent à voir le CV du médecin pour savoir où il a fait ses études. Aujourd’hui, les cliniques spécialisées dans l’accueil de clients internationaux savent très bien qu’une question de confiance peut se poser. Elles sont conscientes qu’il peut y avoir des préjugés : est-ce que ce dentiste polonais est aussi bon que mon dentiste français ? Du coup, elles ont tendance à engager des dentistes qui ont fait une partie de leurs études en France ou aux Etats-Unis, qui ont telle certification, qui parlent plusieurs langues… Ces cliniques sont prêtes à montrer patte blanche pour rassurer les patients potentiels. Elles prouvent aussi qu’elles utilisent le même matériel. Elles montrent les accréditations, comme JCI.

Chez Medigo, nous n’avons pas toutes les cliniques du monde sur notre site internet, mais nous avons des critères de qualité garantissant au patient qu’il n’y aura pas de mauvaises expériences. Il ne se retrouvera jamais dans un endroit insalubre avec des personnes non-qualifiées.

 

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Hospital de la Familia – Mexique

 

Comment fait-on collaborer son médecin traitant berlinois avec un chirurgien stambouliote ?

C’est très compliqué, et c’est un peu la raison d’être de Medigo. Nous essayons d’être cet intermédiaire facilitant la communication entre le médecin allemand et le médecin turc. Premièrement, ils n’ont peut-être pas une langue en commun. Si nous prenons le cas des patients d’Afrique francophone, la plupart ont leurs rapports médicaux en français. C’est un problème s’ils veulent venir se faire soigner en Allemagne. Même si le docteur allemand parle français, c’est compliqué de comprendre le vocabulaire médical. Nous nous occupons de faire la traduction. Nous déterminons les documents qui sont nécessaires et ceux qui ne le sont pas. Encore une fois, nous faisons le lien entre le patient, son médecin traitant de son pays d’origine et les médecins de la clinique. C’est notre mission. C’est ce que nous faisons tous les jours.

 

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Policlinica Ntra. Sra. del Rosario – Espagne

 

Aujourd’hui, quelles sont les destinations les plus populaires pour les voyages médicaux ?

La destination la plus populaire dans le monde est probablement la Thaïlande. Généralement, les gens y vont pour des procédures électives, comme tout ce qui est dentaire. Là-bas, il y a des dentistes “à se cacher derrière”. Ils accueillent beaucoup d’australiens, et aussi des américains et des européens. L’Inde est aussi une destination phare du tourisme médical. Principalement parce que les coûts sont très bas. En Europe, pour des raisons différentes, la Hongrie et la Pologne sont populaires. Il faut aussi parler des Etats-Unis, même si c’est un cas à part. C’est là que sont les meilleurs médecins du monde. Beaucoup de gens y vont pour se faire soigner car ils en ont besoin. L’Allemagne est dans le même cas. Les patients souhaitent avoir accès à de la qualité plus qu’à une réduction de prix. Israël est aussi un pays important, qui attire principalement les russes, en raison de la diaspora qui y est installée.

 

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Ichilov Medical Center – Israël

 

Dans plusieurs pays, certaines opérations et certains traitements sont interdits. Il y a déjà des personnes qui voyagent pour y avoir accès ailleurs, mais est-ce que Medigo les aide ? Niveau législation, c’est une zone grise.

Il y a en effet une zone grise. Il y a également des questions éthiques. C’est pour cela que Medigo a décidé de ne pas se mêler au débat. Par exemple, l’entreprise a décidé de ne pas prendre en charge tout ce qui est avortement, euthanasie et suicide assisté. Medigo ne fait pas l’intermédiaire entre un état où c’est autorisé et un état où ça ne l’est pas.

Et les mères porteuses ?   

Aussi. Nous n’aidons pas pour les mères porteuses. Je me répète, mais nous ne souhaitons pas entrer dans ce débat. Il y a aussi une question légale. Quelle serait notre responsabilité ? Ça demanderait un travail considérable en amont. Afin d’éviter les problèmes, nous avons décidé de ne pas prendre en charge certaines procédures.

Après, dans certains cas, il y a des subtilités, comme pour la fécondation in vitro. Elle est autorisée dans beaucoup de pays musulmans. Cependant, il y a des pays, comme le Maroc, où le don d’ovule et de sperme sont interdits. Par contre, c’est autorisé en Espagne. Si un marocain vit en Espagne, ce n’est pas notre rôle de faire office de législateur. Nous n’allons pas dire à la personne qu’elle contrevient à loi de son pays. Ce n’est pas notre rôle de la faire appliquer. Tout comme ce n’est pas notre rôle de juger les motivations des personnes. Nous n’allons pas dire à une personne : vous êtes très bien comme vous êtes, vous n’avez pas besoin d’une liposuccion.

 

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RAK Hospital – Emirats Arabes Unis

 

Vous aidez donc aussi les gens qui souhaitent avoir recours à la chirurgie esthétique ?

Oui, il y a aussi des gens qui nous contactent pour de la chirurgie esthétique. Encore une fois, les gens font ce qu’ils veulent. Après, si médicalement ce n’est pas recommandé, évidemment qu’un médecin va refuser. Il va dire à la personne qu’elle ne peut pas être candidate à telle ou telle procédure. L’opération ne va donc pas se faire.

Nous, premièrement, nous ne sommes pas des médecins. Nous ne prenons pas la décision. Nous conseillons. Nous proposons plusieurs cliniques. Nous aidons à comprendre. Après, c’est aux médecins de donner un avis et aux patients de faire un choix.

 

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Instituto Braga – Brésil

 

Vous êtes Business Analyst chez Medigo. Vous analysez les données. D’après vous, quelles sont les tendances du voyage médical pour les prochaines années ?

Tout d’abord, le monde de la santé n’étant pas très digitalisé, il n’y pas un nombre infini de données. Ensuite, il faut bien être conscient que c’est un nouveau marché, mais un marché qui grandit année après année et dont on n’arrive pas encore à évaluer pleinement le potentiel. Il grandit aussi parce que les législateurs facilitent sa croissance. Ainsi, une directive de l’Union Européenne datant d’il y a 2 ans permet le remboursement des frais médicaux sous certaines conditions dans les pays membres. En tant que français, si je décide de me faire soigner en Italie, je peux être remboursé par la sécurité sociale française à hauteur du prix de la procédure en France.

Ce que nous faisons ici, cette recherche de transparence dans les prix et dans l’accès à l’information, encourage les gens à s’essayer au voyage médical. C’est une industrie qui se digitalise comme d’autres avant elle. Depuis plusieurs années, les hôtels et les compagnies aériennes ont muté. Plus personne ne va dans une agence de voyage. Il y a 10 ans, personne ne se disait qu’il pouvait aller chez le dentiste dans le pays d’à côté parce que ça coûte moins cher. Maintenant, les gens y pensent.

Pour les traitements complexes, utilisés pour des patients vraiment malades, il y a beaucoup d’assurances qui réalisent l’intérêt, parfois, qu’elles peuvent avoir à faire soigner leur patient à l’étranger. Il y a un intérêt financier pour elles, et un intérêt pour la santé du patient. Ca va de plus en plus souvent être proposé aux clients.

Il faut aussi comprendre que la raison pour laquelle ce marché existe, c’est parce que les systèmes de santé sont inefficaces ou imparfaits. Si tous les citoyens du monde avaient un accès égal à la santé, Medigo n’aurait aucune raison d’exister. Vu que ce n’est, hélas, pas prêt d’arriver, ce marché va continuer à se développer. Même nous Français, qui avons cette image de voyage médical seulement pour des questions de coût, nous pourrions bientôt être amenés à nous dire qu’en fait le docteur d’à côté, en Allemagne, est bien mieux. Cet aspect du voyage médical est appelé à grandir.

Merci.

 

Site de Medigo : https://www.medigo.com/

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