Yves Martin, buveur d’encre

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Dire que c’est compliqué d’être libraire à notre époque est un euphémisme. La prise de pouvoir d’Amazon, l’apparition il y a quelques années des e-books, l’industrialisation de la culture, même Monoprix et Leclerc vendent des livres aujourd’hui… C’est autant de raisons qui participent au déclin annoncé en grandes pompes des librairies. Cependant ils ne faudraient pas les enterrer trop vite, il est hors de question pour elles de péricliter autrement que l’arme, ou plutôt le livre, à la main. Ils travaillent au quotidien pour faire vivre ce moyen de transmission de la littérature, de la culture, de l’art, centré sur l’humain, sur la proximité et sur l’échange. Cela ne les empêche pas de mettre en place des initiatives digitales intéressantes. Ainsi, des réseaux de librairies ont créé des outils en ligne permettant de savoir où trouver un ouvrage : http://www.parislibrairies.fr/  et http://www.placedeslibraires.fr/ par exemple.

J’ai rencontré Yves Martin qui a ouvert sa librairie, Les Buveurs d’Encre, en 2005, dans le quartier Secrétan dans le 19ème arrondissement.

 

Raphael : Que faisiez-vous avant d’ouvrir votre librairie ?

Yves Martin : Avant d’être libraire, j’ai eu une autre vie professionnelle. J’étais concepteur-rédacteur pendant une grosse douzaine d’années. Pour ceux qui ne voient pas ce que c’est concepteur-rédacteur, ce sont des gens qui encombrent votre boîte aux lettres, ce sont des gens qui écrivent des messages publicitaires. C’est ce que j’ai fait pendant pas mal de temps.

Pourquoi avoir arrêté et décidé d’ouvrir une librairie ?

Par envie de changement, au bout de douze ou treize ans à faire et refaire les mêmes choses,  j’étais lassé. J’avais aussi envie de quelque chose qui me permettrait de rencontrer davantage de gens. C’était possible à travers le projet de librairie. Ça m’a pris quelques mois, un an pratiquement, de réflexion et de travail, puis j’ai ouvert cette librairie en avril 2005, donc ça fait très exactement 10 ans.

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Était-ce une idée, une envie spontanée ou aviez-vous déjà avant cet amour des livres ?

Alors effectivement j’avais l’amour des livres, mais j’ai aussi l’amour des gâteaux et j’ai jamais pensé à devenir pâtissier. L’amour des livres est un préalable indispensable, mais ça ne fait pas tout. Il faut aussi, un minimum, aimer le contact avec les gens, parce que c’est quand même un commerce culturel. Le nom commun c’est commerce, l’adjectif c’est culturel. Il ne faut pas inverser les choses, sinon c’est aller au devant des problèmes. L’amour des livres, l’envie de voir des gens… Concepteur-rédacteur, on ne travaille pas tout seul, mais on est quand même souvent devant sa feuille blanche ou son ordinateur. J’avais envie de changer ça. De ce point de vue, c’est un changement dont je suis heureux.

Entre 2005 et aujourd’hui, comment la situation a-t-elle évoluée pour les librairies ?

Depuis 10 ans, qu’est-ce qui a changé ? La part du commerce en ligne est devenue plus importante. Il y a de nouveaux modes de lecture, à travers la lecture électronique, même si en France aujourd’hui, c’est quelque chose qui est encore très balbutiant. Les derniers chiffres c’est 1,5% du marché, 2%. Sachant qu’aux Etats-Unis et en Angleterre, qui sont vraiment les deux pays où ça marche, on est autour de 20%. C’est un cap, ça fait 3 ou 4 ans qu’ils sont à 20%. Il semblerait que ce soit une espèce de plafond de verre. Sachant que 20% du marché, pour les librairies, ça fait une différence sensible. Si on perd demain 20% du marché, ça va être un peu compliqué, mais bon. En même temps c’est vrai que quand on parle des librairies, on a souvent un peu tendance à nous présenter comme des pandas, comme les derniers des Mohicans. C’est vrai et c’est pas vrai. Ce qui est vrai c’est que c’est compliqué, mais ça l’a toujours été. C’est des métiers dans lesquels la marge est relativement faible, ce qui veut dire que ça pose des problèmes en terme de paiement de loyer. En centre-ville, les endroits un peu intéressants, forcément les loyers sont chers, donc c’est des locaux compliqués à avoir pour les librairies. Après ce qui est vrai aussi, et c’est davantage un motif d’espoir, c’est que les gens continuent à lire, d’une manière peut-être un peu différente, mais il y a encore du monde dans les librairies. Il y a encore des tas de gens que ça intéresse. Il y a moins de très très gros lecteurs, ceux qui dévorent un bouquin en une semaine, c’est sûr qu’il y en a moins, mais il y a encore une population qui rentre dans les lieux de vente de livres. Il y a toujours une attente, et donc nous, on peut avoir un rôle.

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Vous dîtes qu’il y a encore des gens dans les librairies. Qui est votre clientèle ?

On est une librairie de quartier, donc on a la clientèle du quartier. Ceux qui travaillent ici ou habitent ici, des familles, ou pas d’ailleurs, mais pas mal d’enfants. On a un rayon enfant qui est assez conséquent. Enfin il est important aussi en terme de fidélisation. C’est bien de prendre les enfants quand ils sont petits, de les amener au livre, être capable de leur conseiller des trucs qui vont leur plaire. Il faut que la lecture soit aussi un plaisir. La librairie s’appelle Les Buveurs d’Encre, c’est pas innocent comme choix. C’est parce que je souhaitais privilégier une vision un peu loisir de la culture. Ce n’est pas qu’on exclut la lecture en tant qu’acquisition de savoir, c’est pas ça, mais bon, moi j’ai toujours davantage été un lecteur de fictions. La lecture a toujours été pour moi une évasion. Ça a toujours été la recherche d’autres choses. C’est ce que je voulais transmettre comme approche.

Vous parlez de fidéliser les plus jeunes, aujourd’hui c’est quoi le rôle du libraire ? Amazon a un CRM (NDLR : Customer Relationship Management, ou ce qui fait qu’Amazon sait/croit savoir ce que vous voulez) très puissant, la FNAC a des employés qui font surtout du réassort, et vous, quelle est votre valeur ajoutée ?

L’approche est forcément un peu différente, déjà pour une question de taille. Nous on est une petite librairie, mais même si vous prenez une librairie qui ferait 7 ou 8 fois notre taille, le problème n’est pas fondamentalement différent. En gros aujourd’hui, vous avez à peu près 700 000 livres disponibles, c’est à dire que vous pouvez trouver ou commander, et les recevoir rapidement. Pour vous donner une idée, nous on a environ 10 000 livres, ça fait un peu près 1,5% des bouquins disponibles. Ça veut dire que si vous rentrez pour prendre un livre, il y a 99 chances sur 100 que nous ne l’ayons pas. On ne se bat pas sur une complétude de l’offre, mais plus sur la capacité à surprendre et à proposer des choses. Effectivement il existe, si vous allez sur des sites, qu’il s’agisse d’Amazon, ou d’autres, des « vous aimez ci donc vous aimerez ça », oui, peut-être que ça marche… Je ne suis pas contre l’idée, mais pour peu que le client ait l’esprit d’escalier, un peu de curiosité, c’est bien aussi d’avoir quelqu’un en face qui puisse lui proposer des choses qui ne sont pas nécessairement ce qu’elle était venue chercher. Je pense que ça fait véritablement partie des points forts que nous devons développer. Ça n’exclut pas, bien évidemment, de se tenir au courant de ce que les gens attendent pour pouvoir leur proposer. J’essaie de ne pas avoir une vision trop excluante, ni trop élitiste. Il y a des bouquins qui ne sont pas forcément ma tasse de thé, certains auteurs qui se vendent énormément, mais je les ais. Je ne suis pas l’arbitre des élégances, ni l’arbitre du bon goût. J’ai mes propres choix, et je conçois tout à fait qu’on puisse ne pas les partager, je ne veux pas exclure des gens. Ce que je trouve terrible, c’est de passer devant une librairie et de se sentir exclu car il n’y a rien qui me parle, des gens que je ne connais pas, des choses qui me semblent complètement hors de ma portée. Je peux comprendre qu’on ait cette approche là, mais ce n’est pas la mienne. J’essaie d’avoir des choses qui causent à tout le monde, pour derrière pouvoir amener, petit à petit, vers des choix qui sont peut-être moins évidents.

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C’est intéressant. Vous avez un petit pourcentage du nombre de livres disponibles, comment choisissez-vous ceux que vous mettez en rayon ?

D’une part il y a, comme je vous le disais à l’instant, les livres dont on sait qu’on va nous les demander, et on les a. Après c’est en fonction de nos goûts personnels. C’est en fonction également du goût de nos clients. Je prends un exemple parmi d’autres. L’autre jour il y avait un beau livre de photos sur la musique cajun, ce genre de chose je prends parce que je sais qu’il y a une personne que ça va intéresser. C’est aussi l’intérêt de connaître et d’avoir une relation sur le long terme avec les clients. Après on a des éditeurs dont on se sent plus proche, qu’on va avoir tendance à privilégier, parce qu’on sait que ce sont des choses biens, puis qu’on a envie de les vendre et de les défendre. Et de les lire aussi.

En plus de vous, propriétaire, combien de personnes travaillent dans votre librairie ?

On est 4 à y travailler, 3 libraires à plein temps plus une apprentie qui est là les trois quarts du temps. Le dernier quart elle suit des cours pour obtenir un brevet professionnel de libraire.

Donc il y a une formation pour être libraire ? Que vous n’avez pas suivie si j’ai bien compris ?

Moi je me suis formé sur le tas. Enfin pas tout à fait. J’ai fait une formation accélérée destinée aux gens qui envisagent de reprendre ou d’ouvrir une librairie. J’ai un petit peu travaillé dans une librairie connue, Folies d’Encre à Montreuil, où j’étais pendant quelques semaines, histoire d’apprendre deux trois rudiments de gestion entre autre. Néanmoins il y a des formations qui sont spécifiques au monde du livre, des formations universitaires. A l’intérieur de ces formations qui concernent l’édition, la librairie et la diffusion, il y a des formations plus spécifiques au métier de libraire.

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Voilà 10 ans, jour pour jour, que votre librairie, les Buveurs d’Encre, existe. Comment voyez-vous le futur ?

Pour les Buveurs d’Encre, le quartier, pour ceux qui le connaissent, le quartier du 19ème, le quartier Secrétan, où nous nous trouvons, évolue pas mal, avec de nouveaux équipements, équipements commerciaux, équipements publics également, donc de ce point de vue, c’est plutôt des changements positifs. Ensuite moi j’aimerais bien avoir un peu plus de place, parce que 40 mètres carrés finalement c’est peu. Si on pouvait faire le même travail sur une surface double, ça serait encore plus intéressant. Pour la librairie de manière plus générale, c’est vrai qu’on entend pas mal de messages « alarmistes ». C’est vrai que c’est compliqué, mais je pense qu’on a encore un rôle à jouer. Il y a quand même une attente de contact, au-delà des métiers du livre. C’est important d’être connu, reconnu. C’est peut-être très pratique d’acheter des bouquins, ou n’importe quoi d’autre d’ailleurs, sans se déplacer de chez soi, mais au bout d’un moment on finit quand même par y perdre. Donc je suis relativement confiant par rapport à ça. Il y a aussi le fait que les libraires ont souvent travaillé chacun dans leur coin, mais aujourd’hui il y a des initiatives. Elles existent sous forme informelle puisqu’il n’y a aucun lien, ni accord particulier, si ce n’est celui d’échanger nos stocks par exemple. Ça permet de renseigner le client, de lui dire qu’on n’a pas le livre qu’il cherche, qu’il peut l’attendre 2 ou 3 jours, le temps de le récupérer, ou s’il est pressé, de lui dire que telle ou telle librairie l’a en stock. C’est plutôt pas mal car là on est très réactif. On n’est même pas à 48 heures de livraison, on est à 2 ou 3 stations de métro. C’est vraiment un plus que nous pouvons apporter. C’est une initiative intelligente. On travaille à partir de nos points forts. Le maillage de librairies, en tout cas à Paris, est important, c’est l’un des plus importants au monde paraît-il. Notre point fort c’est de pouvoir aider les gens, les envoyer d’un point A à un point B. On leur apporte un véritable service.

Un dernier message pour finir ?

Que vous dire de plus… Poussez la porte des libraires parce que c’est une occasion de trouver ce que vous ne cherchez pas forcément, à défaut de toujours trouver ce que vous cherchez.

 

Si vous souhaitez vous y rendre, voici l’adresse :

Les buveurs d’Encre

59 Rue de Meaux

75019 Paris

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