Zvi Harel, une histoire de familles

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Deux ans après l’interview de Rachel Jedinak, STORY NEXT DOOR s’intéresse à un autre enfant juif ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale, mais avec un destin complètement différent. Le récit de Zvi Harel est celui d’une identité perdue, d’un enfant qui a grandi sans racines, porté par le courant de l’Histoire, et qui malgré cela appartient aujourd’hui à plus d’une famille.

 

 

Zvi Harel est né Henryk Ksianzenicki à Varsovie entre 1937 et 1939. Il ne connaît pas la date exacte. Adulte, il a essayé d’obtenir un certificat de naissance auprès de l’ambassade polonaise, mais ils n’ont pas trouvé de documents le concernant. Ils ont probablement brûlé avec le reste du pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Il n’a pas pu demander à sa famille. Il en est le seul survivant.

 

 

Tout jeune enfant à l’époque, il n’en a que très peu de souvenirs. Il a probablement passé ses premières années dans le ghetto de Varsovie. En 1943, au moment du soulèvement du ghetto contre les allemands (Wikipédia), il est confié à une femme polonaise. Il ne sait pas qui, comment, pourquoi… Il se souvient que cette dame l’a protégé pendant le reste de la guerre. Ils voyageaient à travers Varsovie et sa région, mais il est incapable de dire où ils sont allés exactement. Il ne se rappelle même pas du nom de cette femme. Il l’appelait maman ou tante.

Par contre, il n’oubliait pas son vrai nom à lui. Il n’oubliait pas qu’il était juif non plus, et surtout qu’il devait garder cette information secrète. Il a même dû apprendre quelques prières chrétiennes. Il se revoit agenouillé à côté de son lit, le soir, priant et faisant le signe de croix. Cette femme polonaise lui a aussi appris à lire et à écrire.

 

 

Après la guerre, en 1946, elle a confié Zvi à un orphelinat. Puis elle a disparu, ne laissant aucun nom, aucune adresse. Concernant l’orphelinat, il ne peut pas dire si c’était un établissement uniquement pour les enfants juifs ou pour l’ensemble des enfants polonais qui se sont retrouvés seuls après la guerre. Cependant, il a des souvenirs plus précis à partir de cette période.

Il a été bringuebalé d’établissement en établissement, toujours en Pologne. En 1947, avec d’autres enfants de 8 à 10 ans, ils sont un jour arrivés dans un orphelinat où on leur a dit qu’ils seraient bientôt envoyés en Amérique du Sud, ou en Afrique du Sud. Zvi n’est plus certain. Cette maison d’enfants était tenue par le Bund (Wikipédia), une organisation juive socialiste principalement active en Pologne, en Russie et en Lituanie. Elle avait pour objectif l’intégration des travailleurs juifs dans leur environnement. C’était une organisation qui s’opposait à la fois au sionisme et au bolchévisme. Elle a progressivement disparu après la Seconde Guerre mondiale.  

 

 

Là-bas, une adolescente a parlé à Zvi et à sept de ses camarades de la terre d’Israël. L’Etat n’existait pas encore à ce moment-là, mais elle leur a raconté des histoires merveilleuses :  “Le soleil y brille toute l’année. Le ciel y est toujours bleu. Il y a beaucoup d’oranges, et elles sont gratuites.” Après la guerre, pour un enfant polonais, une orange avait autant de valeur qu’un lingot d’or ! Elle leur a aussi parlé des kibboutzim (NDLR : pluriel de kibboutz) (Wikipédia), ces villages collectivistes antérieurs à la création de l’Etat d’Israël. Cette fille leur a promis qu’un jour ils iraient là-bas, mais avant il leur fallait réussir à fuir l’orphelinat.

Le plan pour s’échapper était simple. Les enfants devaient préparer leurs affaires, même s’ils n’en avaient quasiment pas. Il y aurait un trou dans la grille entourant la cour. Ils passeraient par ce trou et prendraient la voiture qui les attendrait de l’autre côté. C’est exactement ce qui s’est passé. Zvi ne sait pas qui a organisé leur fuite, probablement une organisation sioniste. Il n’était qu’un enfant. La voiture les a emmené et ils ont pris un train. Ils sont allés à Prague quelques jours, puis en France en passant par l’Allemagne. On était alors en 1947. Plusieurs organisations faisaient tout leur possible pour amener les juifs de l’autre côté du rideau de fer, vers l’ouest. Des camps de réfugiés pour les juifs avaient été construits, en France et en Italie notamment.

 

 

Zvi et sept de ses camarades de l’orphelinat du Bund sont restés en France pendant 2 ans. Ils étaient dans une maison d’enfants. Elle était tenue par des gens venus d’Israël. L’établissement était situé dans le Loiret, pas loin de Montargis, dans un village appelé Les Choux. Le lieu, loué par l’Agence Juive pour Israël (Wikipédia), fonctionnait comme un petit kibboutz. Il y avait plus de 100 enfants regroupés là-bas. Il y avait une école, une école comme une autre, au détail près qu’ils y apprenaient aussi l’hébreu et l’histoire d’Israël puisqu’on les préparait à faire leur alyah (Wikipédia), à immigrer en Israël. Ils n’ont pas pu y aller tout de suite à cause de la guerre d’indépendance. Dans cette maison des enfants, Zvi faisait partie des plus jeunes. Il en garde de bons souvenirs, ses premiers souvenirs heureux.

Fin 48, début 49, les enfants ont été mis dans un bus pour Marseille. Ils y sont restés quelques nuits. Zvi se souvient y avoir fait du tourisme, visité la ville et les alentours. Ils ont ensuite embarqué sur un bateau. Après un voyage de 7 nuits, marqué par le mal de mer, ils sont arrivés à Haïfa, dans le nord d’Israël. De là, tous ces orphelins sont allés dans un nouvel orphelinat pendant 5, 6 semaines. Zvi et ses camarades ont ensuite été placés dans le kibboutz Mizra. C’était en mars 49. Il avait 11 ou 12 ans. Ils ont été intégrés dans le lycée. Ils dormaient dans le dortoir avec tous les autres jeunes du kibboutz. L’une des familles du kibboutz, la famille Amarant, est devenue sa famille d’accueil. Il n’a pas été légalement adopté, mais pour lui c’est tout comme. Il est toujours en contact avec les descendants de ce couple qui lui a fait une place à sa table.

 

 

Après l’école, comme tous les israéliens, Zvi a fait l’armée. D’ailleurs, il a choisi son nom de famillle, Harel, en référence à un régiment qui s’est illustré pendant la Guerre d’Indépendance. Une fois son service militaire terminé, il est retourné chez lui, au kibboutz Mizra. Il y a un peu travaillé avant d’aller faire des études pour devenir professeur. C’est à ce moment là qu’il a rencontré sa femme, Dalit. Ensemble, au cours des années, ils ont eu quatre enfants. C’est la famille qu’il a fondé, une seconde famille. Certains de ses enfants sont nés en Israël, et d’autres en Europe. En effet, Zvi a beau adorer le kibboutz, plus jeune, il ressentait le besoin d’élargir son horizon. Il souhaitait vivre une expérience à l’étranger.

C’est l’organisation Hachomer Hatzaïr (Wikipédia), un mouvement de jeunesse juive et sioniste de gauche, auquel appartient le kibboutz Mizra, qui lui a offert l’opportunité de partir. Il en a été le représentant pendant trois ans en France. Il est venu avec toute sa famille, qui s’est même agrandie lors son expérience européenne. Il est resté un an à Strasbourg avant de passer deux ans à Lyon.

A son retour, il a commencé à travailler au lycée du kibboutz en tant que professeur. Occupé par son travail et sa famille, il n’a pas trouvé le temps de partir à la recherche de son passé, perdu quelque part en Pologne. Il s’est aussi investi de plus en plus dans le kibboutz, qu’il considère comme sa grande famille, sa famille élargie, encore une. Entre celle qui l’a accueilli, celle qu’il a fondé avec sa femme et le kibboutz, cela fait déjà beaucoup pour quelqu’un qui n’en avait aucune, mais l’histoire n’est pas terminée. Il ignorait alors qu’il allait rencontrer une dernière famille à laquelle il appartient aussi.

 

 

La chute du mur de Berlin en 1989 a marqué la fin de la Guerre Froide. C’est à ce moment-là que la Pologne s’est ouverte aux chercheurs israéliens souhaitant consulter ses archives. Ils s’intéressaient notamment aux polonais qui ont aidés des juifs pendant la guerre, ceux qui sont devenus des Justes. Une chercheuse, connaissant l’histoire de Zvi, faisait partie de ces gens qui sont allés en Pologne pour mettre à jour le passé. Elle l’a un jour appelé, très excitée, en lui disant qu’elle avait découvert de nouvelles informations.

Elle a trouvé des documents mentionnant une Halina Suchocka, une femme polonaise qui, pendant la guerre, avait adopté un petit garçon juif nommé Henryk Ksianzenicki. Il avait beau s’appeler Zvi Harel désormais, il se souvenait très bien de son nom de naissance. C’est ainsi qu’il a découvert le nom de celle qui lui a sauvé la vie. De telles informations n’étaient pas simples à trouver. Les polonais venus en aide aux juifs pendant la Shoah ne le criaient pas sur les toits. La guerre était peut-être finie, mais l’antisémitisme était toujours bien présent.

 

 

Au début des années 2000, Zvi a alors décidé de partir à la recherche de cette femme. Il était accompagné dans sa démarche par le mémorial de Yad Vashem (Wikipédia). Pendant plusieurs mois, il a téléphoné en Pologne dans l’espoir de la retrouver. Personne ne semblait pouvoir l’aider, jusqu’au jour où Anna Suchocka décrocha. Elle lui raconta que sa grand-mère avait aidé un garçon juif pendant la Seconde Guerre mondiale, mais qu’elle était décédée il y a dix ans déjà, emportant avec elle ses secrets et le passé de Henryk Ksianzenicki. Cependant, elle a laissé une note où il est écrit en détail ce que les parents de Zvi lui ont donné pour qu’elle s’occupe de lui : argent, fourrure, vaisselle… Le nom de cette femme est aujourd’hui gravé à Yad Vashem avec les autres Justes. Zvi est allé à Varsovie rencontrer la petite-fille d’Halina Suchocka. Il est toujours en contact avec cette famille, une de plus.

Zvi ne connaît toujours pas son passé. Il a trouvé des Ksianzenicki en France, en Belgique et en Amérique du Sud, mais aucune de ces branches n’a pu l’aider. Elles ont toutes quitté la Pologne avant le début de la guerre.

 

 

Aujourd’hui, Zvi habite toujours dans le kibboutz Mizra. Il est officiellement retraité mais travaille à mi-temps à la comptabilité. Il veut continuer à contribuer à la vie de la communauté, même si le kibboutz a beaucoup évolué depuis son arrivée en 1949. Le temps passe mais Zvi reste investi auprès de ses différentes familles.  Elles sont sa vie et son histoire. 

 

2 Comments

  • FLAUDER Marie dit :

    Bonjour Raphaël,

    Un grand merci pour cet entretien d Zvi Harel, belle personne avec ce parcours touchant.

    Continu toujours et encore.
    Marie

  • Joseph Blank dit :

    Il reste à Zvi Harel une petite chance de retrouver la trace de descendants de sa famille plus ou moins lointaine: le recours au test de l’ADN qui permet parfois de trouver des liens familiaux dans des bases de données génétiques.
    C’est ce qui s’est produit dans le cas des deux jumeaux d’Auschwitz dont l’un vivait en Israël tandis que l’autre demeure introuvable. L’ADN a permis de retrouver des descendants aux Etats-Unis & en Israël:
    http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4628881,00.html
    Ce test permettrait, entre autres, de vérifier si les personnes qu’il a contacté portant le même nom que lui ( Ksianzenicki) ont des liens de parenté avec lui.
    Joe

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